Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 17

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Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée. Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples, et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore, quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination, sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste, Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais à la détourner.

Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les événements l'ont modifiée.

Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli, montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.

Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse, de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.

M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.

[Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère fut chambellan.]

Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume, réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait. Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie, l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point qu'il y soit vraiment parvenu.

[Note 46: Madame de Chevreuse était rousse en effet, et l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible, répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.» (P. R.)]

Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.

Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.

[Note 47: Madame de Matignon, mère de la duchesse de Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.]

Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point, madame, assez bonne chrétienne.»

Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.

Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser, de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé, dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés, M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M. Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde, et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que, épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit assez de bruit.

Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé, tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M. d'Houdetot, petit-fils de celle que les _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché, comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais, lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].

[Note 48: M. de Barante, directeur des impositions indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme d'esprit.]

[Note 49: Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus, Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en suivant des cours publics et en diversifiant des études superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est un peu évaporée depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de politique_, inspiré pour le fond et la forme des écrits de Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée sous le second empire. (P. R.)]

Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société. J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors, il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis: «Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de _moi_, toujours _moi_, entendez-vous?» Ce _moi_ fut l'éternel cri de sa toute personnelle ambition: «Ne citez que _moi_, ne chantez, ne louez, ne peignez que _moi_, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes, aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.

CHAPITRE XVIII.

(1806.)

Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.

Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce qu'on appelait _la maison de l'empereur_. Quoique, aujourd'hui, ce qui concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je vais rendre compte dans ce chapitre[50].

[Note 50: Les détails auxquels ce chapitre est consacré paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres historiens du XVIIe siècle nous ont fait pénétrer dans les choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que, pendant les premières années de la Restauration, la France appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes, donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains. (P. R.)]

La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions, dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.

Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre millions[52]; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de port d'armes.

[Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs réglait ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante mille francs.]

[Note 52: Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par jour.]

Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s'en réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les frais de la guerre d'Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit avait paralysé toutes les autres ressources.

Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais, ensuite, tout était réglé de manière à ce qu'aucun des officiers de sa maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.

Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux dernières années de son règne, il dota les places de ces grands officiers d'un revenu considérable, outre les dotations qu'il avait accordées aux individus qui les remplissaient.

Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des cérémonies de soixante mille. L'intendant et le trésorier avaient chacun quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M. de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le premier préfet du palais, le chevalier d'honneur de l'impératrice, trente mille francs.

Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan chez l'impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint premier écuyer de l'empereur. La dame d'honneur avait quarante mille francs; la dame d'atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans; les plus anciens avaient diversement, et selon que l'empereur le réglait toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres étaient honoraires. Au reste, l'empereur réglait tous les ans les appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la dépendance, par l'incertitude où l'on demeurait toujours sur son sort.

Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou maîtres d'hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même. Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier de la maison.

Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage, chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.

La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout était servi en vermeil.

Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.

Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient plus de solidité que d'élégance. On leur avait donné à toutes la couleur verte. L'impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches, mais point d'écurie particulière.

Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé d'argent.

Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes, la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur, et ceux de l'impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions. Il était vêtu de rouge avec la broderie d'argent[53]. Le grand maître des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d'un petit nombre de dépenses, avait un budget qui n'allait guère à plus de trois cent mille francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois cent mille francs.

[Note 53: La broderie était pareille pour tous les grands officiers.]

Le mobilier était dans les attributions de l'intendant, ainsi que les bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six millions.

On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison de l'empereur à quinze ou seize millions.

Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et cette dépense s'est augmentée.