Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 16
Quoi qu'il en soit, après la campagne d'Austerlitz, enflé de ses succès et du culte que les peuples moitié éblouis, moitié soumis, lui rendirent, son despotisme commença à se développer avec plus d'intensité encore que par le passé. On sentit quelque chose de plus pesant dans le joug qu'il plaçait avec soin sur chaque citoyen; on baissait presque forcément la tête devant sa gloire, mais on s'aperçut, après, qu'il avait pris ses précautions pour qu'il ne fût plus permis de la relever. Il s'environna d'une pompe nouvelle qui devait mettre une plus grande distance entre lui et les autres hommes. Il prit des usages allemands qu'il venait d'observer, toute l'étiquette des cours, qu'il considéra comme un esclavage journalier, et personne ne fut à l'abri de la dépendance minutieuse qu'il perfectionna avec soin. Il faut dire, à la vérité, que sitôt après une campagne, il était, en quelque sorte, obligé de prendre ses précautions pour imposer silence aux prétentions qu'élevaient autour de lui les compagnons de ses succès, et quand il était parvenu à les soumettre, il ne croyait pas devoir traiter avec plus de ménagements les autres classes de citoyens, d'une bien moindre importance à ses yeux. Les militaires, encore tout animés par la victoire, se plaçaient eux-mêmes dans une région orgueilleuse dont il était difficile de les faire descendre. J'ai conservé une lettre de M. de Rémusat, datée de Schönbrunn, qui peint fort bien l'enflure des généraux et les précautions qu'il fallait prendre pour vivre en paix avec eux. «Le métier de la guerre, me disait-il, donne au caractère une certaine sincérité, un peu crue, qui met à découvert les passions les plus envieuses. Nos héros, accoutumés à combattre ouvertement leurs ennemis, prennent l'habitude de ne plus rien voiler, et voient comme une bataille dans toutes les oppositions qu'ils rencontrent, de quelque genre qu'elles soient. C'est une chose curieuse que de les entendre parler de qui n'est pas militaire, et même ensuite les uns des autres; dépréciant les actions, faisant la part du hasard, énorme pour autrui, déchirant les réputations que nous autres spectateurs croyons le mieux établies, et à notre égard si boursouflés de leur gloire encore toute chaude, qu'il faut bien de l'adresse et beaucoup de sacrifices de vanité, et de vanité même un peu fondée, pour parvenir à être supporté par eux.»
L'empereur s'aperçut de cette attitude un peu belligérante que rapportaient les officiers de l'armée. Il s'inquiétait peu qu'elle froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu'elle vînt jusqu'à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé de réprimer l'arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt personnel le porta à employer vis-à-vis d'eux le langage de la raison. «Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu'à l'armée. Le titre de _Maréchal_ est une dignité purement civile qui vous donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui n'entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l'État par les liens purement civils que j'ai su vous créer, en vous décorant du titre que vous portez.»
Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l'empereur l'eût terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que partout votre premier devoir est d'être citoyens.» Il aurait tenu un pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur, en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s'oppose point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous l'avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la chaîne du despotisme est la seule qu'il ait cru pouvoir employer, parce qu'elle _serre_ pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser aucune relation entre eux.
CHAPITRE XVII.
(1806.)
Mort de Pitt.--Débats du parlement anglais.--Travaux publics.--Exposition de l'industrie.--Nouvelle étiquette.--Représentations de l'Opéra et de la Comédie française.--Monotonie de la cour.--Sentiments de l'impératrice.--Madame Louis Bonaparte.--Madame Murat.--Les Bourbons.--Les nouvelles dames du palais.--M. Molé.--Madame d'Houdetot.--Madame de Barante.
Quand l'empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait de mourir en Angleterre, à l'âge de quarante-sept ans. Cette perte fut vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa mémoire. Le parlement, qui venait de s'ouvrir, vota une somme considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires étrangères. L'empereur regarda la mort de Pitt comme un événement heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la politique anglaise n'avait point changé, et que le gouvernement britannique ne cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du continent[41].
[Note 41: Les débats du parlement anglais et la politique anglaise étaient alors si mal connus en France, qu'on ne s'étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut jusqu'au milieu de l'été des chances de rapprochement. Mais la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre. Il est vrai, d'ailleurs, que, bien que partisan de la paix, il n'envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne s'agissait plus de la liberté de la France, mais de l'indépendance de l'Europe. (P. R.)]
Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d'Angleterre furent très animés. L'opposition, dirigée par M. Fox, demandait au ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait que l'empereur d'Autriche n'avait point été aidé assez loyalement, et qu'on l'avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s'engageait, à forcer l'empereur à l'évacuation du Hanovre, de l'Allemagne, de l'Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à assurer l'indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait l'empereur d'Autriche d'avoir commencé trop impétueusement la campagne, sans attendre l'arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l'empereur de Russie, et qu'il leur sacrifia le mécontentement qu'il éprouvait justement. L'empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par l'effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui abandonnant le Hanovre, jusqu'à l'époque très incertaine de la paix générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.
Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des rois, qui se mettent à la merci des _marchands_ de l'Europe.
«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.
»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant, que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»
Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de longue durée.
Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.
Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française, mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples. Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement. Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si naturelles qu'à l'Opéra.
[Note 42: L'ordre de Saint-Georges.]
Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.
[Note 43: La reine de Naples.]
On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général, conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.
Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages, l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui. Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre agréable.
Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque repos.
Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait. Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond, insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, chez les hommes, le remplacent.
Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle s'en effarouchât.
Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison. Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre quelques-unes d'entre elles.
Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva, dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il voulait être servi.
Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de dévoiler à sa mère une partie de ses peines.
Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, quelque dégoûtant qu'il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât, ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce nouvel abus du pouvoir conjugal.
[Note 44: On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis, lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont il se souviendra longtemps.» (P. R.)]
Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce moment, fort malsain pour sa femme.
Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur, qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.
Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph, absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien. Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur; mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.