Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 15

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[Note 36: Le prince Eugène de Beauharnais est mort en 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich. J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse, qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17 janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.» Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:

«Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone. Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme, qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société. Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous levant à sept ou huit heures.» (P. R.)]

Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois, par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui causer le mariage de son fils.

En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité. Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de gouverner.

À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée, simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires, malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays étranger une réputation fort honorable pour sa famille[37].

[Note 37: Le roi, lors de son premier retour, lui donna le commandement de la compagnie des mousquetaires gris. Il tomba malade peu de temps après, et il mourut un mois avant le 20 mars 1815.]

La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître, et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt. Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son mari, a fini par profiter du divorce[38]; et lorsque le retour du roi a condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.

[Note 38: Madame la duchesse de Vicence est morte très âgée en 1876, laissant le souvenir d'une femme bonne et distinguée. M. de Caulaincourt était mort quarante-huit ans plus tôt, en 1828. (P. R.)]

J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi, sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit, par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an XIV[39], que l'armée française marchait à la conquête du royaume de Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en effet.

[Note 39: 27 décembre 1805. (P. R.)]

«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés[40].»

[Note 40: Voici cette proclamation qui a bien le sens indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre. Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.

»Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.

»Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner; son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne.

»Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés; que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés.» (P. R.)]

C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix, jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter de nouveaux ennemis.

Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la nuit du 26 au 27 janvier.

J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire; et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en prendre sa part.

Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé, après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»

S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.

En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit, jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie, c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le commerce procurait à nos ennemis.

Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre, la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération, ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.

En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent. Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit, il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins, qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient, en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan, à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter, assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés. Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une volonté impériale anoblissait.

Tout démontre donc que l'empereur conçut ce projet d'une nouvelle féodalité façonnée d'après ses idées particulières. Mais, outre les obstacles que l'Angleterre ne cessa d'apporter à ses progrès, il se présenta encore une difficulté absolument inhérente à l'une des parties de son caractère. Il semble qu'il y ait eu deux hommes réunis en lui. L'un, sans doute, plus gigantesque que grand, mais enfin prompt à concevoir, aussi prompt à exécuter, et jetant à divers intervalles les bases du plan qu'il avait formé. Celui-là, mû par une pensée unique, semblait dégagé de toutes les impressions secondaires qui pouvaient arrêter ses projets; celui-là, si son but eût été le bien de l'humanité, avec les facultés qu'il déployait, serait devenu le plus grand homme qui ait paru sur la terre, mais encore, par l'étendue de sa pénétration et la ténacité de sa volonté, il en est demeuré le plus extraordinaire.

Le second Bonaparte, intimement attaché à l'autre comme une sorte de mauvaise conscience, dévoré d'inquiétude, sans cesse agité de soupçons, esclave des passions intérieures qui le pressaient toujours, et défiant, craignant tous les pouvoirs, redoutait même ceux qu'il avait créés. Si la nécessité des institutions se démontrait à lui, il était en même temps frappé des droits qu'elles donnaient aux individus, et comme il arrivait à avoir peur de son propre ouvrage, il ne pouvait résister à la tentation de le détruire brin à brin. On lui a entendu dire, lorsqu'il eut refait les titres et donné des majorats à ses maréchaux: «Voilà des gens que j'ai faits indépendants; mais je saurai bien les retrouver, et les empêcher d'être ingrats.» Ainsi, quand la défiance qu'il avait des hommes agissait sur lui, alors entièrement livré à elle, il ne songeait plus qu'à les isoler les uns des autres. Il affaiblissait les liens des familles; il s'appliquait à favoriser les intérêts individuels, au préjudice des intérêts généraux. Centre unique d'un cercle immense, il eût voulu que ce cercle contînt autant de rayons qu'il avait de sujets, afin qu'ils ne se touchassent qu'en lui. Ce soupçon jaloux dont il fut incessamment poursuivi, s'accola, comme un ver rongeur, à toutes ses entreprises, et l'empêcha de fonder d'une manière solide aucune des créations que son imagination naturellement improvisatrice inventait continuellement.