Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 13

Chapter 133,676 wordsPublic domain

On assure (_rapporte encore le bulletin_) que l'empereur a dit en parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»

Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé de lui rendre:

«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne, après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie, ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout, l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur.

«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire, lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.»

»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de marques d'estime pour lui!»

Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés.

Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a fait dire qu'il est content; je le suis aussi[27].»

[Note 27: Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les trentième et trente et unième bulletins de la grande armée, datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. (P. R.)]

On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la paix après cette bataille, car cette raison donnée dans _le Moniteur_, de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le vrai motif de sa réserve.

Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire? Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé trop de sujets à l'empereur François.»

Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur, s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les embarras qu'il avait prévus.

Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et, dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur, disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui, agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez assez pour n'être pas seulement militaire.»

Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur, en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu, et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu, venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait. Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui fit un secret de celui qui regardait cette province.

Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les merveilles de cette guerre.

Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui, quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. «Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»

L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui parler du Tyrol[28], et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient _la gloire_. M. de Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: «J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»

[Note 28: Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie. (P. R.)]

Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au prince en le quittant.»

Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui, comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire[29].

Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a préservés d'une chute plus éclatante.

[Note 29: Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée: «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un imbécile.» (P. R.)]

Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante, émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.

Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune, sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal, il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.

L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de donner chaque matin ce qui s'appelait _son lever_. Quand il était habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait _le service_. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant tant de témoins.

Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la _naïveté de principes_ de ce général sur une certaine manière de se conduire.

«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi, envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur par ce service que vous lui rendrez.»

M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il, c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez échapper.»

La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.

En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui semblait la plus extraordinaire chose du monde.

C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu; son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur était un grand homme ou non; c'était _le maître_, voilà tout. Sa soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, accompagnés pourtant d'une grande magnificence.