Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 12

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Je me sers de cette expression _consentir_, parce qu'il a été reconnu que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, et ainsi se terminait le différend.

Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient jamais pour eux.

[Note 25: Je trouve dans les papiers de mon père une note qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le public français, enfin obéissant à ses vues sur ses lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à discipliner les vanités.

»L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle, l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800). Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas, disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir deux hommes comme Soult et Ney.»

»Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il avait, pour ainsi dire, _une manière lâchée_ de faire la guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme, d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie. Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans les grands états-majors, et quelquefois même au quartier général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire que cela venait de ce que l'empereur avait voulu l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant, mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors de la campagne de 1805. (P. R.)]

Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée, les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand, et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.

Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un _Te Deum_ à Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.

Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le secourir.

Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce qu'il appelait _son coup d'oeil d'aigle_ sur tous les coins, au même moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer une vengeance éclatante.

Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit qu'il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l'empereur, et qu'il pensât, comme il le disait quelquefois, que c'était un enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu'il voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus de prudence à ceux qu'il avait mandés, il finissait par convenir que l'empereur s'abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui effaçait les premières impressions formées sur lui. L'empereur, instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se défiait toujours, secrètement, d'un homme si attentif à ménager les différents partis.

Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces récits acquièrent un degré d'intérêt de plus, quand on sait qu'ils étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu'il se complaisait fort souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par lesquelles il voulait frapper les esprits.

«L'empereur, disait le bulletin, s'est établi au palais de Schönbrunn; il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En l'apercevant, il s'est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays, elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas livré ses provinces aux ravages des Moscovites, etc...[26]»

[Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans _le Moniteur_.]

Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte ressentait de tant de succès. L'amiral Nelson venait de battre notre flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de valeur, mais ils n'avaient pu échapper à une défaite réellement désastreuse.

Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l'empereur à jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d'une si fâcheuse prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut plus guère possible d'obtenir de lui qu'il y portât intérêt ou attention. En vain les marins et les militaires qui s'étaient distingués dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou quelque consolation aux dangers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de ne point mettre en ligne de compte de leurs services l'admirable bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.

Dès que l'empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il entrevoyait des négociations prêtes à s'ouvrir; l'empereur d'Autriche envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire l'électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le mariage du prince Eugène.

M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter ensuite à Vienne. Je ne le vis qu'un moment, et j'appris avec un nouveau chagrin qu'il allait s'éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il trouva l'ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l'impératrice reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n'égale les honneurs qu'on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se portèrent en foule sur son passage, et l'électeur de Bavière, surtout, n'épargna rien pour qu'elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura à Munich, pour y attendre le retour de son époux.

M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l'occasion de faire plus d'une triste réflexion dans le pays qu'il avait à parcourir. Il traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir l'imagination d'un homme, ami de l'humanité, et disposé à déplorer les désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles réflexions, m'attristèrent profondément, et vinrent affaiblir l'enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.

Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n'y trouva plus l'empereur. Les négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils vivaient sans aucune intimité. L'habitude que le dernier avait auprès de l'empereur lui donnait une sorte de crédit qu'il conservait, comme je l'ai déjà dit, à l'aide d'une adoration, vraie ou feinte, qui se manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de Talleyrand s'en amusait quelquefois, et se permettait de railler le secrétaire d'État, qui en conservait une rancune extrême. Il s'observait donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l'aimait nullement.

M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient de plus pénible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail, je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point échapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la musique de l'empereur.

CHAPITRE XV.

(1805.)

Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.

L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son couronnement.

Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait, exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les empereurs dans les récits qu'il leur fit.

Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2 décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à faire la guerre.»

Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il voudrait lui dicter.

Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un honneur réel à nos armes; on le trouvera dans _le Moniteur_, et l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.

L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le rédiger promptement pour le dépêcher au _Moniteur_ de Paris.

Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long. Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et, d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret, retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que Bonaparte se les fût donnés lui-même.

Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.

Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur d'Autriche, qu'il doit vous plaire.»