Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 1
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MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT
1802-1808
PUBLIÉS PAR SON PETIT-FILS PAUL DE RÉMUSAT SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE
II
PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés.
MÉMOIRES
DE
MADAME DE RÉMUSAT
LIVRE PREMIER (Suite.)
CHAPITRE VIII.
(1804.)
Procès du général Moreau.--Condamnation de MM. de Polignac, de Rivière, etc.--Grâce de M. de Polignac.--Lettre de Louis XVIII.
La création de l'Empire avait distrait les esprits de la procédure du général Moreau, que l'on continuait d'instruire cependant. Les accusés avaient comparu plusieurs fois devant le tribunal; mais plus on avançait, plus on perdait l'espoir de la condamnation de Moreau, condamnation qui chaque jour devenait plus nécessaire. J'ai l'intime conviction que l'empereur n'eût point laissé couler son sang. Moreau condamné et pardonné lui eût suffi; mais il avait besoin de répondre par un jugement positif à ceux qui l'accusaient d'avoir mis de la précipitation et de l'animosité personnelle dans cette affaire.
Tous ceux qui ont apporté quelque froideur dans l'examen de cet événement se sont accordés à trouver que Moreau avait montré de la faiblesse et une assez grande médiocrité d'esprit sur le banc des accusés; il n'eut ni l'importance ni la grandeur auxquelles on s'attendait. Il ne parut point, comme Georges Cadoudal, un homme déterminé qui convenait fièrement des hauts projets qui l'avaient animé, ni comme un innocent indigné d'une accusation qu'il n'a point méritée. Il tergiversa dans quelques-unes de ses réponses; il atténua un peu l'intérêt qu'il inspirait; mais, même alors, Bonaparte ne gagnait rien à cet affaiblissement de l'enthousiasme, et l'esprit de parti, et peut-être aussi la raison, n'en blâmait pas moins hautement un éclat qu'on attribuait toujours à la haine personnelle.
Enfin, le 30 mai, l'acte d'accusation en forme parut dans _le Moniteur_. Il était accompagné de lettres de Moreau écrites en 1795, avant le 18 fructidor, qui prouvaient qu'à cette époque ce général, ayant été convaincu que Pichegru entretenait des correspondances secrètes avec les princes, l'avait dénoncé au Directoire. Et quand, dans cette seconde conspiration, Moreau, pour se justifier, s'appuyait sur ce qu'il n'avait pas cru qu'il fût convenable de révéler au premier consul le secret d'un complot dans lequel il avait refusé d'entrer, on ne pouvait s'empêcher de demander pourquoi Moreau agissait, cette fois, d'une manière si différente de la première.
Le 6 juin, on publia les interrogatoires de tous les accusés. Il y en avait parmi eux qui déclaraient positivement qu'en Angleterre les Princes ne doutaient point qu'ils ne dussent compter sur Moreau. Ils disaient que c'était sur cette espérance que Pichegru avait passé en France, et que les deux généraux avaient eu ensemble, conjointement avec Georges, quelques entrevues. Ils allaient même jusqu'à affirmer qu'à la suite de ces entretiens Pichegru s'était montré fort mécontent, se plaignant que Moreau ne le secondait qu'à moitié, et qu'il semblait vouloir profiter pour son compte du coup qui frapperait Bonaparte. Un nommé Rolland alla même jusqu'à lui prêter ces paroles: «qu'il fallait, préalablement à tout, faire disparaître le premier consul».
Moreau, interrogé à son tour, répondit que Pichegru, lorsqu'il était en Angleterre, lui avait fait demander s'il le servirait dans le cas où il voudrait obtenir sa rentrée en France, et qu'il avait promis de l'aider au succès de ce projet. On pourrait bien s'étonner que Pichegru, dénoncé quelques années auparavant par Moreau lui-même, s'adressât à lui pour demander sa radiation. Pichegru, interrogé, nia ces démarches, mais, en même temps, il nia aussi qu'il eût vu Moreau, quoique Moreau en convînt, et il ne voulut jamais appuyer sa venue en France que sur l'aversion que lui inspiraient les pays étrangers, et sur le désir qu'il éprouvait de rentrer dans sa patrie. Peu de temps après, il fut trouvé étranglé dans sa prison, sans qu'on ait jamais pu avérer les circonstances qui causèrent sa mort, ni comprendre les motifs qui auraient pu la rendre nécessaire[1]. Moreau convint donc d'avoir reçu chez lui Pichegru qui, disait-il, était venu le surprendre; mais, en même temps, il déclara qu'il avait positivement refusé d'entrer dans un projet qui remettrait la Maison de Bourbon sur le trône, puisque son retour devait compromettre la propriété des biens nationaux; et il ajouta que, pour ce qui le regardait personnellement, il avait répondu que ces prétentions seraient insensées, car il faudrait, pour qu'elles réussissent, qu'on eût fait disparaître le premier consul, les deux autres consuls, le gouverneur de Paris, et la garde. Il déclara n'avoir vu Pichegru qu'une fois, quoique d'autres accusés assurassent qu'il y avait eu plusieurs entrevues, et il demeura toujours sur ce système de défense, ne pouvant nier cependant qu'il avait découvert assez tard que Fresnières, son secrétaire intime, eût beaucoup de relations avec les conjurés. Ce secrétaire, dès le commencement de l'affaire, avait pris la fuite.
[Note 1: Il semble que l'auteur, ici comme dans un chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a très fortement démontré que sa présence aux débats était nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les partis l'accablaient également, son crime légal était certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une science bien conjecturale, et des travaux récents ont démontré combien le suicide par strangulation est facile et demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)]
Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je n'en veux pas augmenter le nombre.»
Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»
M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.
M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva qu'il avait seulement suivi son frère.
Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.
Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les susnommés à une punition correctionnelle.
J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du premier consul à la condamnation _à mort_ de Moreau, et Bonaparte éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général, qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant _juge prévaricateur_, sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait à cette expression, et, peu après, il le destitua.
Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.
J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise; mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les recevoir.
En effet, je retournai à Saint-Cloud le lendemain, et il ne me fut pas difficile d'obtenir de mon excellente impératrice d'accueillir une si malheureuse personne. Mais elle me montra un peu d'effroi d'aborder l'empereur dans un moment où il était si mécontent.
«Si Moreau, me dit-elle, eût été condamné, je serais plus sûre de notre succès; mais il est dans une si grande colère, que je crains qu'il ne nous repousse, et qu'il ne vous sache mauvais gré de la démarche que vous allez me faire faire.» J'étais trop émue de l'état et des larmes de madame de Polignac pour qu'une pareille considération m'arrêtât, et je fis de mon mieux à l'impératrice la peinture de l'impression que ces jugements avaient produite à Paris. Je lui rappelai la mort du duc d'Enghien; je lui représentai son élévation au trône impérial tout environnée d'exécutions sanglantes, et l'effroi général qui serait apaisé par un acte de clémence que, du moins, on pourrait citer à côté de tant de sévérités.
Tandis que je lui parlais ainsi avec toute la chaleur dont j'étais capable, et sans pouvoir retenir mes larmes, l'empereur entra tout à coup dans la chambre, arrivant, selon sa coutume, par une terrasse extérieure, qui lui servait souvent le matin à venir ainsi se reposer près de sa femme. Il nous trouva toutes deux fort émues. Dans un autre moment, sa présence m'eût rendue interdite; mais, le profond attendrissement que j'éprouvais l'emportant sur toutes considérations, je répondis à ses questions par l'aveu de ce que j'avais osé faire, et, comme l'impératrice vit son visage devenir fort sévère, elle n'hésita point à me soutenir, en lui déclarant qu'elle avait consenti à recevoir madame de Polignac.
L'empereur commença par nous refuser de l'entendre, et par se plaindre que nous allions le mettre dans l'embarras d'une position qui lui donnait l'attitude de la cruauté. «Je ne verrai point cette femme, me dit-il, je ne puis faire grâce; vous ne voyez pas que ce parti royaliste est plein de jeunes imprudents qui recommenceront sans cesse, si on ne les contient par une forte leçon. Les Bourbons sont crédules, ils croient aux assurances que leur donnent certains intrigants qui les trompent sur le véritable esprit public de la France, et ils m'enverront ici une foule de victimes.»
Cette réponse ne m'arrêta point; j'étais exaltée à l'excès, et par l'événement même, et peut-être aussi par le petit danger que je courais d'avoir déplu à ce maître redoutable. Je ne voulais pas avoir à mes propres yeux le tort de reculer par considération personnelle, et ce sentiment me rendit courageuse et tenace. Je m'échauffai beaucoup, au point que l'empereur, qui m'écoutait en se promenant à pas précipités dans la chambre, s'arrêta tout à coup devant moi, et, me regardant fixement: «Quel intérêt prenez-vous donc à ces gens-là? me dit-il. Vous n'êtes excusable que s'ils sont vos parents.»
«Sire, repris-je avec le plus de fermeté que je pus trouver au dedans de moi, je ne les connais point, et, jusqu'à hier matin, je n'avais jamais vu madame de Polignac.--Eh bien, vous plaidez ainsi la cause des gens qui venaient pour m'assassiner!--Non, sire, mais je plaide celle d'une malheureuse femme au désespoir, et, je dirai plus, la vôtre même.» Et, en même temps, emportée par mon émotion, je lui répétai tout ce que j'avais dit à l'impératrice. Celle-ci, attendrie comme moi, me seconda beaucoup; mais nous ne pûmes rien obtenir dans ce moment, et l'empereur nous quitta de mauvaise humeur, en nous défendant de l'étourdir davantage.
Ce fut peu d'instants après qu'on vint me prévenir que madame de Polignac arrivait. L'impératrice alla la recevoir dans une pièce écartée de son appartement; elle lui cacha le premier refus que nous avions éprouvé, et lui promit de ne rien épargner pour obtenir la grâce de son époux.
Dans le cours de cette matinée qui fut certainement une des plus agitées de ma vie, deux fois l'impératrice pénétra jusque dans le cabinet de son mari, et elle fut obligée d'en sortir deux fois, toujours repoussée. Elle me revenait découragée, et moi-même je commençais à l'être et à frémir de la dernière réponse qu'il faudrait donner à madame de Polignac. Enfin, nous apprîmes que l'empereur travaillait seul avec M. de Talleyrand. Je l'engageai à une dernière démarche, pendant que M. de Talleyrand, s'il en était témoin, pourrait bien contribuer à déterminer l'empereur. En effet, il la seconda sur-le-champ, et enfin Bonaparte, vaincu par des sollicitations si redoublées, consentit à ce que madame de Polignac fût introduite chez lui. C'était tout promettre; car il n'était pas possible de prononcer un _non_ cruel devant une telle présence. Madame de Polignac, introduite dans le cabinet, s'évanouit en tombant aux pieds de l'empereur. L'impératrice était en larmes; un petit article rédigé par M. de Talleyrand, qui parut le lendemain dans ce qu'on appelait alors le _Journal de l'Empire_, a rendu fort bien compte de cette scène, et la grâce du duc de Polignac fut obtenue.
Quand M. de Talleyrand sortit du cabinet de l'empereur, il me trouva dans le salon de l'impératrice, et il me conta tout ce qui venait de se passer; et, au travers des larmes qu'il me faisait répandre et de l'émotion que lui-même avait éprouvée, il me fit sourire par le récit d'une petite circonstance ridicule que son esprit malin n'avait eu garde de laisser échapper. La pauvre madame Dandlau, qui accompagnait sa nièce, et qui voulait aussi produire son petit effet, tout en relevant et soignant madame de Polignac, qui avait peine à reprendre ses sens, ne cessait de s'écrier: «Sire, je suis la fille d'Helvétius!»--« Et, avec ces paroles vaniteuses, disait M. de Talleyrand, elle a pensé nous refroidir tous.»
La peine du duc de Polignac fut commuée en quatre années de prison qui devaient être suivies de la déportation. On le réunit à son frère. Ils ont tous deux été gardés depuis, et, après les avoir renfermés dans une forteresse, on les retint dans une maison de santé, d'où ils s'échappèrent pendant la campagne de 1814. À cette époque, on a soupçonné le duc de Rovigo, alors ministre de la police, d'avoir favorisé leur évasion, pour s'ouvrir la faveur d'un parti qu'il voyait près de triompher.
Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France, j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve, quelque justes qu'ils soient.
Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes, nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe; toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment, rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.
Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac. Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang, recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison. Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec le même attendrissement que moi.
La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement. Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible, quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat, pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre, et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir comprendre Georges dans ses actes de clémence.
Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:
Le duc de Polignac.--Le marquis de Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.
Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux, pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis. Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie, et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.