Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 8

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Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui, lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des femmes.

La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès, de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.»

Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui pair de France.

M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation; il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté, sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux, et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi. C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné.

Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie, et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord, disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée; il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte; nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes; il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.

Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse, ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes, et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis, qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard. Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois, me force de croire à la vertu.»

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER.

(1802-1803.)

Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.

Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit[20], je ne chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements. Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution, qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux.

[Note 20: 1818. (P. R.)]

Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles, entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors à chacun de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune, l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir, c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira; d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi; elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de préférence à tout.

Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi, qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas!

Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis, pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile; car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute, il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter.

Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré, du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.»

En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas toujours aussi vrais que sincères.

J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le grand monde.

Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué.

J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue, jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur avec un de nos parents[21], rentré secrètement et encore compris sur la liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul. Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps[22] après le jour où Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons, petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.»

[Note 21: Ce parent émigré était M. Charles de Ganay, fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très heureusement perpétués. (P. R.)]

[Note 22: C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII) que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)]

Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.

L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble. On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires ont pris toute la place.»

Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les usages de la société.

[Note 23: Hortense de Beauharnais avait épousé Louis Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)]

Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux étaient frappés pour la première fois.

Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M. de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de son nouvel emploi.

Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur du palais:

«Madame,

»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte les honneurs du palais.

»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce témoignage de son estime et de sa confiance.

«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.»