Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 7

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On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore, après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains, et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée. Lucien est né en 1775[17].

[Note 17: Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin 1840. (P. R.)]

LOUIS BONAPARTE.

Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres, appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation de celle de ses frères.

Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les circonstances lui ont offertes.

On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.

Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.

MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.

Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever, et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et qu'elle conservait avec soin.

De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.

J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor. Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant diadème qui semblait l'écraser!

Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire; sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits; son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à elle ce vers de la Fontaine:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait; et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.

À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté; de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.

Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement, elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs, légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus. Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale, une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux employaient habilement tour à tour.

On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie; elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt, qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.

Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux, embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont elle a tant souffert depuis.

J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée. Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain, Wurmser était battu.

L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur. Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.

Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées, tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir. Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères, enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais mariée depuis un an.

[Note 18: Madame de Vergennes était très liée avec M. Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine, homme riche et intelligent qui a introduit en France un des premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec madame de Beauharnais. (P. R.)]

Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie, envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil butin.

À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu fortement à Bonaparte.

Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance, vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous fais mes adieux.»

Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.

Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.

Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans plusieurs chapitres de ces Mémoires.

Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont naturellement à la raison.

La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du divorce, Eugène eut une attitude fort noble.

Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie, aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait survécu à celle de sa famille.

Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout. Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de philosophie.

La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en 1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des mensonges qui ont flétri sa vie[19].

[Note 19: On sera peut-être surpris en lisant dans ces Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que, sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans et les journaux. Mais peut-être la licence des productions légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)]

Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse, une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.