Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 5

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«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que moi le talent d'être _vraie_, c'est son expression. Or donc, je n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre 1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a été si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me presse.»

On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux, l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années. Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du _Tartufe_, à Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du XVIIe siècle, qui est devenu son _Essai sur l'éducation des femmes_, donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même une nouvelle dans le _Lycée français_[10].

[Note 10: _Lycée français ou Mélange de littérature et de critique_, t. III, p. 281 (1820).]

Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821, très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle, c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à l'âge de quarante et un ans.

Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M. Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage, par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808, c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles: «Honneur aux gens de bonne foi!»

PAUL DE RÉMUSAT.

MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT

INTRODUCTION

PORTRAITS ET ANECDOTES.

Au moment où je commence ces Mémoires, je crois devoir les faire précéder de quelques observations sur le caractère de l'empereur et des différents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront dans la tâche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me serviront à me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que j'ai reçues depuis l'espace de douze années. Je commencerai par Bonaparte lui-même. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le même aspect où il m'apparaît aujourd'hui: mes opinions _ont fait route_ avec lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une récrimination personnelle, qu'il ne me paraît pas possible de m'écarter de la mesure que doit toujours garder la vérité.

NAPOLÉON BONAPARTE.

Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre, devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate, devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande prétention.

Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé. Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin, et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété recevait une preuve violente et positive de sa colère.

J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur; plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions. Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux, exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone, et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme qui a le plus médité sur les _pourquoi_ qui régissent les actions humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une fois.

Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit. Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce. Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire, et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire.

Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les Contemporaines_[11], «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la délicatesse des sentiments et des usages de la société».

[Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutôt une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)]

Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se fondaient presque jamais les uns avec les autres.

Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»

Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu l'atteindre par le ridicule.

On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.

Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur le moment présent.

--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que, lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit pris pour une lâcheté.

--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, _je suis lâche, moi, essentiellement lâche_; je vous donne ma parole que je n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt secret à m'entraîner dans cette démarche.»

Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit. Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire. «J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination, et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais. Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.» Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous faisiez une action de dupe.»

En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés, je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.

Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma, comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»

Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir, bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.

L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse; il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France, la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour, il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence.

Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le plus souvent.

Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait, par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui, flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle.