Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 21

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Le son de sa voix, si opposé à celui qui m'avait frappé depuis une heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirâmes, mon mari, qui avait remarqué ce mouvement, me confia qu'il avait reçu la même impression que moi. «Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce moment d'épanchement ne diminuât quelque chose de la crainte qu'il veut toujours inspirer. Il s'est cru obligé, en nous congédiant, de nous replacer en présence du _maître_.» Cette observation, vraie et fine, ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, été à portée de juger combien elle était fondée sur une vraie connaissance du caractère de Bonaparte.

Mais je me suis laissé entraîner par le récit de cette conversation et par les réflexions qui l'ont précédée. Revenons au jour qui fit Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scènes curieuses qui se passèrent sous mes yeux.

J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invitées à dîner avec lui dans cette journée. Un moment avant de nous mettre à table, le gouverneur du palais, Duroc, vint nous prévenir tous, les uns après les autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner à Joseph et à Louis Bonaparte, ainsi qu'à leurs femmes. Mesdames Bacciochi et Murat paraissaient atterrées de cette différence entre elles et leurs belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout à dissimuler son mécontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commença, sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité. Je me souviens qu'à moi seule dans ce moment, je reçus une impression profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un pressentiment. La journée avait d'abord été belle, mais fort chaude. Vers le moment où le Sénat arrivait à Saint-Cloud, le temps se brouilla tout à coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de tonnerre, et nous fûmes menacés pendant plusieurs heures d'un violent orage. Ce ciel noir et chargé, qui semblait peser sur le château de Saint-Cloud, me parut comme un triste présage, et j'eus peine à détruire la tristesse que j'éprouvais. Quant à l'empereur, il était gai et serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que le cérémonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impératrice conservait toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de même; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugène de Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dégagé de toute ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de même du nouveau maréchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frère le forçait de se contenir; il gardait un silence soucieux.

Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit l'empereur nommer à plusieurs reprises la _princesse_ Louis, qu'elle ne put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais les larmes la gagnaient toujours.

Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement. Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde, ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque, tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée.

L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée.

Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses, déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions, mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi notre père.»

L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion. Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès, et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une dénomination particulière, et nous apprîmes par le _Moniteur_ qu'on leur donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale.

Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte. Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'_honneur_ de nous dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si ardemment.

Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient bouleversé la famille impériale.

Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce, habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette cour, quels que fussent leur sexe et leur âge.

Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre. D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne, je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les Beauharnais.

Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais. Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas princesse.

Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma petite ambition; mais cette ambition était modérée, et fort facile à contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impératrice, M. de Caulaincourt avait répété à mon mari, qu'au moment de l'affermissement de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'étaient dévoués de si bonne heure à lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette assurance, nous ne faisions aucune démarche, et nous avions tort, car tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rémusat a toujours été étranger à toute espèce d'intrigue; c'est presque un défaut, quand on habite une cour. Il y a certaines qualités du caractère qui nuisent absolument à l'avancement auprès des souverains. Ceux-ci n'aiment point à trouver autour d'eux ces sentiments généreux, et cette philosophie dans les opinions, qui sont une marque de l'indépendance de l'âme qu'on saura conserver près d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est qu'on garde en les servant quelques moyens d'échapper à leur pouvoir. Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espèces de dévouement, s'aperçut promptement que M. de Rémusat le servirait loyalement, mais sans se prêter à tous ses caprices. Cette découverte, aidée de quelques circonstances, que je rapporterai à mesure qu'elles se présenteront, le dégagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon mari près de lui, il l'employa, parce que cela lui était commode, mais il ne l'éleva point là où il a porté tant d'autres, parce qu'il s'aperçut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la délicatesse à l'ambition. D'ailleurs, le métier de courtisan était incompatible avec les goûts de M. de Rémusat. Il aimait la retraite, les occupations graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur étaient tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destiné par sa place à cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue l'étiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlevé à sa destinée naturelle par la Révolution qui l'avait tiré de la magistrature, il croyait devoir à l'avenir de ses enfants de demeurer dans cette situation où les circonstances l'avaient jeté; mais il s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il était condamné, et il ne se montrait qu'exact, là où il eût fallu être assidu. Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tombé, et qu'il vit Bonaparte tel qu'il était réellement, l'indignation souleva son âme généreuse, et il souffrit beaucoup de se voir précisément attaché au service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court à l'avancement d'un courtisan comme certaines répugnances morales, qu'il ne s'applique point assez à renfermer. Mais, à cette époque, tous ces sentiments étaient encore vagues au dedans de nous, et je reviens à ce que je disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui.

Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver où nous perdîmes de notre importance. Bientôt des gens égaux à nous, et presque aussitôt des gens supérieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitèrent la faveur de faire partie de cette cour; on conçoit qu'on ne dut plus mettre autant de prix au dévouement de ceux qui avaient, les premiers, ouvert la route. Bonaparte fut réellement flatté des conquêtes qu'il fit peu à peu sur la noblesse française. Madame Bonaparte, elle-même, plus susceptible d'affection que lui, eut un moment la tête tournée, quand elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus habiles en intrigue eussent, à cet instant, redoublé d'adresse et d'assiduité pour tâcher de garder leur position, que cette foule vaine de son importance pressait de tous côtés; mais, loin de là, nous cédâmes, nous vîmes des occasions de retrouver quelque liberté, nous en profitâmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous fait lâcher pied à la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais regagner le poste qu'on occupait.

M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte à faire renaître autour de lui tous les prestiges de la royauté, l'engagea à contenter avec soin les prétentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en France n'est satisfaite que lorsqu'elle est préférée. Il fallut donc faire briller à ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit d'exiger. On était bien sûr de gagner les Montmorency, les Montesquiou, etc., en leur promettant que, du jour où ils prendraient rang auprès de Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le passé. Il était, au fond, difficile que cela fût autrement, une fois qu'on se décidait à faire une véritable cour.

Il y a des gens qui ont cru qu'il eût été plus habile à Bonaparte, en prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque chose de cette apparence simple et austère dont on perdit l'aspect avec le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu nombreuse, sans luxe, qui se fût ressentie des changements que les révolutions avaient apportés dans les idées, eût moins satisfait la vanité peut-être, mais eût obtenu une plus véritable considération. Au moment dont je parle, on consulta de tous côtés pour savoir de quelle manière on décorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait environné. Duroc invita M. de Rémusat à donner par écrit ses idées à cet égard. Mon mari rédigea un plan sage, mesuré, mais qui fut trouvé trop simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner. «Il n'y a pas là assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout cela ne jetterait point de poudre aux yeux.» Il voulait séduire, pour mieux tromper. Se refusant décidément à donner aux Français une constitution libre, il fallait qu'il les éblouît, les étourdît par tous les moyens à la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans l'orgueil, le suprême pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut la montre, et de là l'étiquette, les chambellans, qui, dans son idée, faisaient encore mieux disparaître le parvenu. Il aimait la pompe, il penchait vers un système féodal, tout à fait hors des idées du siècle où il vivait, qu'il a pensé établir cependant, mais qui, vraisemblablement, n'eût duré que le temps de son règne. On ne peut se représenter tout ce qui lui passait par la tête à cet égard: «L'Empire français, disait-il, deviendra la mère-patrie des autres souverainetés; je veux que chacun des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Français ces rois viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs hommages cette imposante cérémonie.» Ce plan démontrait-il autre chose que l'espoir de recréer les grands fiefs, et de ressusciter un Charlemagne qui eût exploité, à son profit seulement et pour fortifier sa puissance, et les idées despotiques des temps passés, et les expériences des temps modernes?

Bonaparte a si souvent répété qu'il était, à lui seul, toute la Révolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre personne, il en gardait tout ce qu'il était utile de ne pas détruire. Quoiqu'il en soit, la maladie de l'étiquette sembla s'être emparée de tous les habitants du château impérial de Saint-Cloud. On tira de la bibliothèque les énormes règlements de Louis XIV, et on commença à en faire des extraits, pour les rédiger à la convenance de la nouvelle cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait été première femme de chambre de la reine. Elle était personne d'esprit; elle tenait une pension où, comme je l'ai déjà dit quelque part, presque toutes les jeunes personnes qui paraissaient à cette cour avaient été élevées. On la questionna avec détail sur les habitudes intérieures de la dernière reine de France; je fus chargée d'écrire sous sa dictée tout ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le très gros cahier qui résulta de nos entretiens à ceux qu'on lui portait de toutes parts. M. de Talleyrand était consulté sur tout. On allait et venait; on s'agitait dans une sorte d'incertitude qui avait son agrément, parce que chacun s'attendait à monter et à s'élever. Il faut l'avouer franchement, nous nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanité est ingénieuse dans ses spéculations; les nôtres touchaient à tout.

Quelquefois on était, pour un moment, un peu désenchanté par l'effet tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain monde. Ceux qui demeuraient étrangers à nos nouvelles grandeurs disaient comme Montaigne: _Vengeons-nous par en médire_. Les railleries plus ou moins fines, les calembours sur ces princes de fraîche date, troublaient nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de ceux qui se permettent de blâmer le succès, et les batteries l'emportèrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle où nos regards pouvaient atteindre.

Voilà donc, à peu près, l'attitude dans laquelle nous nous trouvâmes à la fin de cette première époque qui se termine ici. Nous verrons, en rapportant la seconde, les progrès que nous fîmes tous (et quand je dis tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route de prestiges et de brillantes erreurs, où nos libertés et notre vraie grandeur allèrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps.

J'ai oublié de dire qu'au mois d'avril de cette année, Bonaparte avait nommé son frère Louis membre du conseil d'État, et son frère Joseph colonel du 4e régiment de ligne: «Il faut, leur disait-il, que vous soyez tous deux tour à tour officiers civils et militaires, et que vous ne paraissiez étrangers à rien de ce qui concerne les intérêts de la patrie.»

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE DU TOME PREMIER.

PRÉFACE.

INTRODUCTION.

Portraits et anecdotes.

LIVRE PREMIER. 1802-1804.

CHAPITRE PREMIER. 1802-1803.

Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.

CHAPITRE II. 1803.

Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le général Berthier.--Voyage du premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens.

CHAPITRE III. 1803.

Suite du voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.

CHAPITRE IV. 1803-1804.

Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général Moreau.

CHAPITRE V. 1804.

Arrestation de Georges Cadoudal.--Madame Bonaparte m'annonce la mission de M. de Caulaincourt à Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée à la Malmaison.--Mort du duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul.

CHAPITRE VI. 1804.

Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.

CHAPITRE VII. 1804.

Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour.

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

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F. Aureau.--Imprimerie de Lagny

OUVRAGES DE M. CHARLES DE RÉMUSAT de l'Académie Française

ESSAI DE PHILOSOPHIE, 2 volumes in-8. Paris, Ladrange, 1842.

DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE, rapport à l'Académie des Sciences morales et politiques, in-8. Paris, Ladrange, 1845.

SAINT ANSELME DE CANTORBERY, sa vie et sa philosophie, in-8. Paris, Didier, 1853.

ABÉLARD, sa vie, sa philosophie et sa théologie, nouvelle édition, 2 volumes in-8. Paris, Didier, 1855.

L'ANGLETERRE AU XVIIIE SIÈCLE, études et portraits, 2 vol. in-8. Paris, Didier, 1856.

BACON, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos jours, in-8. Paris, Didier, 1857.

CRITIQUES ET ÉTUDES LITTÉRAIRES ou passé et présent, nouvelle édition revue et considérablement augmentée, 2 volumes in-18. Paris, Didier, 1857.

POLITIQUE LIBÉRALE, ou fragments pour servir à l'histoire de la Révolution française, in-8. Paris, Michel Lévy, 1860.