Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 20

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[Note 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion, l'expérience et les conséquences historiques des événements ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour ce dernier événement, sans accepter dès lors le rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la France n'était plus un État libre, et son chef possédait un pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial, accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé, quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de l'Empire après s'être professé l'ami du consulat. L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes, ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef électif de la République un maître de tous les instants, auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci, la transition à l'Empire était très facile. Mais la France n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction, passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait raison et que la République était le seul gouvernement compatible avec les intérêts et les opinions de la France moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie. Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent employé à faux cette expression, ne détestaient de la Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle était fière du nouvel éclat que les victoires du général Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire, et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au prix de la gloire. (P. R.)]

Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui, pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.

Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises, et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire, dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell: «J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits qui engagent à jamais les nations.

Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner autour de lui le mot de _liberté_, mais il faut convenir que ces individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation, pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques, puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas, nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette idée.

Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante, qu'il ne donnait jamais que le nom de _halte_ à la paix qu'il signait, et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette, mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le chemin qui doit nous conduire au salut!

Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte. Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance.

La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère, c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès. Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il avait à se grandir avec le succès. _Je réussirai!_ C'était le mot fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous, avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste superstition?

Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés. Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout, révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions. Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et, quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons, on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous proposait, de l'absoudre en cas de succès.

Dès ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps où l'on règne par l'amour des peuples est passé, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon échange de ce faible attachement qu'on désirait lui conserver, contre la crainte réelle qu'il inspira. On admira, du moins par l'étonnement, la hardiesse de son jeu qu'il mettait à découvert, et lorsque, avec une audace vraiment imposante, il s'élança du fossé sanglant de Vincennes jusqu'au trône impérial, en s'écriant tout à coup: _J'ai gagné la partie!_ la France interdite ne put s'empêcher de répéter ce cri avec lui. C'était tout ce qu'il voulait d'elle.

Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur (dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de consul)[55], dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation. Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut, sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres, vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre, voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu, une fois, me demander de leur part quelle était mon intention. L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution. Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement, car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3 nivôse[56], au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même, qui venait bien et dûment pour m'assassiner.

[Note 55: Cette réflexion paraîtrait étrange si l'on ne se rappelait que ceci a été écrit sous la Restauration, et qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte même n'étaient plus prononcés dans la bonne compagnie. (P. R.)]

[Note 56: Époque de la machine infernale.]

»Quand on verra le repos suivre cet événement-ci, on ne m'en voudra plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forcé d'abréger la crise. Ce que je viens de faire n'entrait dans mes plans qu'à deux ans d'ici. Je comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorité fussent le vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore marché ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a pensé remuer l'Europe; il a donc fallu détromper l'Europe et les royalistes. J'avais à choisir entre une persécution de détail, ou un grand coup; mon choix ne pouvait pas être douteux. J'ai donc imposé silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les républicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une république sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait fonder tranquillement un gouvernement fédératif de vingt millions d'hommes. Ceux-là, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit nombre, et sans crédit. Vous autres, Français, vous aimez la monarchie, c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur Rémusat, vous êtes plus à l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez _Sire_, et que je vous dis _Monsieur_?» Comme il y avait de la vérité dans cette observation, mon mari se mit à rire, et répondit qu'en effet le pouvoir souverain paraissait lui aller très bien. «Au fait, reprit l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obéirais fort mal. Je me souviens que, lors du traité de Campo-Formio, nous nous réunîmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure définitivement, dans une salle où, selon la coutume autrichienne, on avait élevé un dais et figuré le trône de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, après, je dis au ministre autrichien: «Tenez, avant de commencer, faites ôter ce fauteuil, car je n'ai jamais vu un siège plus élevé que les autres sans avoir envie aussitôt de m'y placer.»--Vous voyez que j'avais l'instinct de ce qui devait m'arriver un jour.

»J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilité pour l'administration de la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus. Talleyrand voulait que je me fisse _Roi_; c'est le mot de son dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai; et puis le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il ferait de moi une espèce d'héritier; je ne veux l'être de personne. Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a déplacé aucun intérêt, et qu'elle en éveille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanités en haleine à vous autres; la sévérité du gouvernement républicain vous eût ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? c'est la vanité. Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanité. La liberté est un prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes comme l'abbé Sieyès, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier: au despotisme! que mon autorité demeurera toujours populaire. J'ai aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi; il serait bien bête, celui qui ne saurait pas régner avec cela.»

En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu'à ce moment, il avait été fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout était à l'unisson d'une simplicité encourageante. Il souriait, nous voyait sourire, et s'amusait même des réflexions que nous mêlions à ses discours; enfin il nous avait mis tout à fait à l'aise. Mais, comme s'il eût tout à coup fini son rôle de _bonhomme_, à l'instant même son visage devint grave, il releva son regard sévère, qui semblait toujours exhausser sa petite stature, et donna à M. de Rémusat je ne sais plus quel ordre insignifiant, avec toute la sécheresse d'un maître absolu qui ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande.