Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 19

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Madame Louis, de qui j'ai tenu ces détails bien longtemps après, n'avait de consolation que dans l'amitié de son frère dont les Bonapartes, quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite. Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne montrant aucune ambition, se tenant à l'écart de toutes les intrigues, faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne pouvait parvenir à l'atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se passait dans l'intérieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnément, et ne confiait qu'à lui ses chagrins dans les courts moments où la jalouse surveillance de Louis leur permettait d'être ensemble.

Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à l'électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté, ainsi que sir Spencer Smith envoyé d'Angleterre près de la cour de Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de Drake. Le chancelier de l'échiquier répondit qu'il n'avait été donné à cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait répondu aux informations qu'on lui avait demandées.

À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M. de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de roi. Il m'a avoué depuis que le titre d'empereur l'avait dès lors effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce qui flattait l'imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt Berthier, charmé d'avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet agréable, s'avance près de lui à l'autre bout de la pièce où nous étions tous; je m'éloignai un peu, parce que je prévoyais l'orage. Berthier commence son petit compliment; mais, au mot de _roi_, les yeux de Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le pousse devant lui jusqu'à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois ne vous chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda tout confus qu'il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette mauvaise plaisanterie.»

Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de sénateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat, pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un empereur, et que l'Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hérédité, disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extérieur, et au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux. Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu'il avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l'Empire, sans aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l'empereur, s'il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d'Amérique, et ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du traité d'Amiens; que les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les nations que ceux de la liberté, et qu'avant d'aplanir la route à ce despotisme d'autant plus dangereux qu'il était appuyé sur des succès militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le réprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis aux voix et adopté.

Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le Sénat avait prévenu ce vote, et qu'il le prendrait en considération. Dans la même séance, on décida qu'on porterait le projet de voeu et la réponse du vice-président au premier consul.

Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à venir de la France. On peut voir dans le _Moniteur_ sa réponse à cette adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14 juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.» En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial, «dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que Napoléon Bonaparte soit chargé».

Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein d'abord[51], et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du général Ney[52]. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.

[Note 51: Le général Klein épousa, depuis, la fille de la comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et conservé pair de France par le roi.]

[Note 52: Depuis le maréchal Ney.]

On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères, et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce. Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer, cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.

Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès. Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui, séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé, n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.»

On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver aussi longtemps qu'il leur fut possible.

Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès, président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté. Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle était appelée.

En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte; l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun. Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre, les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.

Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de Joseph et de Louis, qui furent créés _princes impériaux_. Le sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de sa race.

La liste civile était celle qu'on accordait au roi en 1791, et les princes devaient être traités conformément à l'ancienne loi rendue le 20 décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient à perpétuité, dès l'âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil d'État.

Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné[53].

[Note 53: Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre: Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.]

Voici la formule du décret:

«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut.

»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d'État, a décrété, et nous ordonnons ce qui suit:

»La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple français:

»Le peuple français veut l'hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.»

Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et, comme il fallait penser à tout en même temps, un article du _Moniteur_ apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'_altesse impériale_, aux grands dignitaires celui de _monseigneur_ et d'_altesse sérénissime_; que les ministres seraient appelés _monseigneur_ par les fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux _monsieur le maréchal_.

Ainsi disparut pour tout à fait le titre de _citoyen_ déjà oublié depuis longtemps dans le monde, où celui de _monsieur_ avait repris ses droits, mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la première fois, se servir du nom de _monsieur_, sans que l'habitude rappelât une seule fois sur ses lèvres celui de _citoyen_.

En même temps, on créa les titres des grands officiers de l'Empire, huit inspecteurs et colonels généraux d'artillerie, du génie, de cavalerie et de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je parlerai plus tard.

CHAPITRE VII.

(1804.)

Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône impérial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour.

L'avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule d'impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s'en étonnèrent point, accoutumés qu'ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu'où il peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu. Mais l'échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de même aujourd'hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il eût reçu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme, entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorité dont il était facile de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l'obéissance passive; le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps législatif silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n'étaient que des premiers commis, et l'on prévoyait d'avance que le conseil d'État, dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d'où l'on tirerait dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires.

Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s'imposer à l'empereur en instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu'une nation ne demande jamais longtemps en vain: l'exercice réglé et légitime de ses droits.

Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que pour le fond, et s'appuyant sur des théories, qu'on avait déjà tenté de pratiquer d'une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et, parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis _quelques-uns_, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut ce qui en aveugla la plus grande partie.

En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper, comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu'ils n'avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur était devenu odieux?

Tant qu'a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son autorité consulaire était-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial sous un autre nom? N'avait-il pas déjà décidé de la paix et de la guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul article qu'il n'eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu'il faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et comment de sévères républicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre?

Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires, effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.

On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs, les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du moins de ne plus s'abuser[54].