Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 12

Chapter 123,215 wordsPublic domain

[Note 31: Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou représentent l'opinion publique à ce moment de notre histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou une histoire récente à une impression contemporaine des faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano, c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre. Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit; sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois, enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant, ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était toute son étude et toute sa politique. Le système napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent, il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon de premier ordre. Son talent capital consiste dans une singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il l'a tellement exercé dans la rédaction du _Moniteur_, et de quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une apologie du duc de Bassano, sous ce titre: _Maret, duc de Bassano_, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions, diverses sans être contradictoires, démontrent que l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs intérêts. Ces flatteurs sont _détestables_ sans doute, mais la source première de leurs fautes est toujours dans le pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme toute justice émane du roi. (P. R.)]

C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de lui-même.

La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion. Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois. Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand, savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!»

Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années, j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que, jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.

Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait tant de mal.

Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.

Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.

On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux. À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme, passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui. L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et madame Joseph Bonaparte[32], à qui l'on devait tout naturellement une politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner, Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et nous partîmes le lendemain.

[Note 32: Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)]

Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité, que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions. On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris; j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine, et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma mère et de mes enfants.

Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que, dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À cette époque, j'étais pour lui presque une _grande dame_, dont il espérait que l'exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de Bonaparte se rougir un instant.

CHAPITRE III.

(1803.)

Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.

Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitôt le préfet du palais était chargé d'en convoquer les diverses autorités, pour qu'elles lui fussent présentées. Le préfet, le maire, l'évêque, les présidents des tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte, lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il était en train de plus ou moins de patience, le premier consul écoutait ces discours jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux différents individus des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays où ils l'exerçaient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intérêt, mais avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si l'on saura lui répondre. Dans ces harangues, il était question de la République; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on verrait qu'à bien peu de choses près, on les adresserait facilement à un souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui osèrent pousser le courage jusqu'à presser le consul d'achever le bonheur du monde en remplaçant son titre trop précaire par un autre qui devait mieux convenir à la haute destinée qui l'appelait. J'étais présente la première fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand de pareilles paroles furent prononcées, il eut quelque peine à ne point laisser échapper un sourire qui voulait effleurer ses lèvres; mais, se rendant maître de lui cependant, il interrompit l'orateur, et répondit, avec l'accent d'une colère feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui altérerait l'existence de la République était indigne de lui; et, comme César, il repoussa la couronne que peut-être il n'était pas fâché qu'on commençât à lui présenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car l'éclat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et pourtant brillante, le cérémonial exactement imposé partout, le ton impérieux du maître, la soumission de tous, et enfin cette épouse du premier magistrat, à laquelle la République ne devait rien et qu'on présentait à leurs hommages, tout cela ne pouvait guère indiquer que la marche d'un roi.