Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 9

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Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je ne sais quelles absurdités de Saül et de Jonathas (J'ai mangé un peu de miel et c'est pour cela que je meurs). «Jonathas, dit Luther, c'est maître Eisleben qui mange le miel et prêche l'Évangile; Saül, c'est Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton amertume!»

«Si la Loi est ainsi renvoyée de l'Église au conseil, à l'autorité civile, celle-ci dira à son tour: Nous sommes aussi de fidèles chrétiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en dire autant. Il n'y aura plus que grâce, douceur, et bientôt caprices effrénés et scélératesse. Ainsi commença Münzer.»

En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté. Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second, c'est le _credo_; jusqu'au troisième c'est le _pater noster_; le catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et qu'il laisserait le _credo_, le _pater noster_ et le catéchisme.»

[r113] _Ibid._ 129.

Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant. Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: _Il y a derrière cette doctrine un Münzer_. En effet celui qui détruit la doctrine de la Loi, détruit en même temps _politicam et œconomiam_. Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché qu'en recourant à la Loi.» (1541.)

[r114] _Ibid._ 124.

«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72]

[r115] _Ibid._ 125.

CHAPITRE V.

Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de Luther lui-même.

Maître Philippe Mélanchton dit un jour la fable suivante à la table du docteur Martin Luther[r116]: «Un homme avait pris un petit oiseau, et le petit oiseau aurait bien voulu être libre, et il disait à l'homme: O mon bon ami, lâche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non! aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lâche l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: _Crede parùm, tua serva, et quæ periêre, relinque_ (ne te confie pas trop, garde bien le tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'était en effet une belle perle qu'il lui laissait.»

[r116] _Ibid._ 445.

«Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible une devise, mais telle qu'il ne s'en lassât point[r117]. On ne peut rien donner à l'homme dont il ne se lasse.»

[r117] _Ibid._ 29.

«Si Philippe n'eût pas été si affligé par les tentations, il aurait des idées et des opinions singulières[r118].»

[r118] _Ibid._ 195.

Le paradis de Luther est très grossier. Il croit que, dans le nouveau ciel et la nouvelle terre, il y aura aussi des animaux utiles[r119]. «Je pense souvent à la vie éternelle et aux joies que l'on doit y trouver, mais je ne puis comprendre à quoi nous y passerons le temps, car il n'y aura aucun changement, aucun travail, ni boire, ni manger, ni affaire; mais je pense que nous aurons assez d'objets à contempler. Sur cela, Philippe Mélanchton dit très bien: Maître, montrez-nous le Père; cela nous suffit.»

[r119] _Ibid._ 305.

«Les paysans ne sont pas dignes de tant de fruits que porte la terre[r120]. Je remercie plus notre Seigneur pour un arbre que tous les paysans pour tous leurs champs. Ah! _domine doctor_, dit Mélanchton, exceptez-en quelques-uns, tels qu'Adam, Noë, Abraham, Isaac.»

[r120] _Ibid._ 52.

«Le docteur Jonas disait à souper: Ah! comme saint Paul parle magnifiquement de sa mort. Je ne puis pourtant le croire[r121].—Il me semble aussi, dit le docteur Luther, que saint Paul lui-même ne pouvait penser sur cette matière avec autant de force qu'il parlait; moi-même, malheureusement, je ne puis sur cet article croire aussi fortement que prêcher, parler et écrire, aussi fortement que d'autres gens s'imaginent que je crois. Et il ne serait peut-être pas bon que nous fissions tout ce que Dieu commande, car c'en serait fait de sa divinité; il se trouverait menteur, et ne pourrait rester véridique dans ses paroles.»

[r121] _Ibid._ 137.

«Un méchant et horrible livre contre la sainte Trinité ayant été publié par l'impression, en 1532, le docteur Martin Luther dit[r122]: «Ces esprits chimériques ne croient pas que d'autres gens aient eu aussi des tentations sur cet article. Mais pourquoi opposer ma pensée à la parole de Dieu et au Saint-Esprit (_opponere meam cogitationem verbo Dei, et spiritui sancto_)? Cette opposition ne soutient pas l'examen.»

[r122] _Ibid._ 70.

La femme du docteur lui disait[r123]: «Seigneur docteur, d'où vient que sous la papauté nous priions si souvent et avec tant de ferveur, tandis qu'aujourd'hui notre prière est tout-à-fait froide, et nous prions rarement?» Le docteur répondit: «Le diable pousse sans cesse ses serviteurs à pratiquer diligemment son culte.»

[r123] _Ibid._ 150.

Le docteur Martin Luther exhortait sa femme à lire et écouter avec soin la parole de Dieu, particulièrement le psautier[r124]. Elle répondit qu'elle l'écoutait suffisamment, et en lisait chaque jour; qu'elle pourrait même, s'il plaisait à Dieu, en répéter beaucoup de choses. Le docteur soupira et dit: «Ainsi commence le dégoût de la parole de Dieu. C'est le signe d'un mal futur. Il viendra de nouveaux livres, et la sainte Écriture sera méprisée, jetée dans un coin, et comme on dit: sous la table.»

[r124] _Ibid._

Luther demandait à sa femme si elle aussi croyait qu'elle fût sainte? Elle s'en étonna, et dit: «Comment puis-je être sainte, je suis une grande pécheresse.» Il dit alors: «Voyez pourtant l'horreur de la doctrine papale, comme elle a blessé les cœurs et préoccupé tout l'homme intérieur. Ils ne sont plus capables de rien voir, hors la piété et la sainteté personnelle et extérieure des œuvres que l'homme même fait pour soi.»

«Le _Pater noster_ et la foi, me rassurent contre le diable[r125]. Ma petite Madeleine et mon petit Jean prient en outre pour moi, ainsi que beaucoup d'autres chrétiens... J'aime ma Catherine, je l'aime plus que moi-même, car je voudrais mourir plutôt que de lui voir arriver du mal à elle et à ses enfans; j'aime aussi mon Seigneur Jésus-Christ qui, par pure miséricorde, a versé son sang pour moi; mais ma foi devrait être beaucoup plus grande et plus vive. O mon Dieu! ne juge point ton serviteur[r126]!»

[r125] _Ibid._ 135.

[r126] _Ibid._ 140.

«Ce qui ne contribue pas peu à affliger et tenter les cœurs, c'est que Dieu semble capricieux et changeant. Il a donné à Adam des promesses et des cérémonies, et cela a fini avec l'arc-en-ciel et l'arche de Noé. Il a donné à Abraham la circoncision, à Moïse des signes miraculeux, à son peuple la Loi; mais au Christ, et par le Christ, l'Évangile, qui est considéré comme annulant tout cela. Et voilà que les Turcs effacent cette voix divine, et disent: Votre loi durera bien quelque temps, mais elle finira par être changée.» (Luther n'ajoute aucune réflexion.)

CHAPITRE VI.

Le diable.—Tentations.

«Une fois, dans notre cloître à Wittemberg, j'ai entendu distinctement le bruit que faisait le diable. Comme je commençais à lire le psautier, après avoir chanté matines, que j'étais assis, que j'étudiais et que j'écrivais pour ma leçon, le diable vint et fit trois fois du bruit derrière mon poêle, comme s'il en eût traîné un boisseau. Enfin, comme il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me mettre au lit... Je l'entendis encore une nuit au-dessus de ma chambre dans le cloître; mais comme je remarquai que c'était le diable, je n'y fis pas attention et me rendormis.»

«Une jeune fille qui était l'amie du vieil économe à Wittemberg, se trouvant malade, il se présenta à elle une vision comme si c'eût été le Christ sous une forme belle et magnifique; elle y crut et se mit à prier cette figure[r127]. On envoya en hâte au cloître chercher le docteur Luther. Lorsqu'il eût vu la figure, qui n'était qu'un jeu et une singerie du diable, il exhorta la fille à ne pas se laisser duper ainsi. En effet, dès qu'elle eut craché au visage du fantôme, le diable disparut, la figure se changea en un grand serpent qui courut à la fille et la mordit à l'oreille, de sorte que le sang coula. Le serpent s'évanouit bientôt. Le docteur Luther vit la chose de ses propres yeux, avec beaucoup d'autres personnes.» (L'éditeur des Conversations ne dit point tenir cette histoire de Luther.)

[r127] _Ibid._ 92, verso.

Un pasteur des environs de Torgau se plaignait à Luther que le diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement extraordinaires dans sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa vaisselle de bois, lui jetait les morceaux à la tête, et riait ensuite. Il faisait ce manége depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfans ne voulaient plus rester dans la maison[r128]. Luther dit au pasteur: «Cher frère, sois fort dans le Seigneur, ne cède point à ce meurtrier de diable. Si l'on n'a point invité et attiré cet hôte chez soi par ses péchés, on peut lui dire: _Ego auctoritate divinâ hic sum pater familias et vocatione cœlesti pastor ecclesiæ_; mais toi, diable, tu te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi ne restes-tu pas dans le ciel? Qui t'a invité ici?»

[r128] _Ibid._ 208.

_Sur une possédée._ «Puisque ce diable est un esprit jovial, et qu'il se moque de nous tout à son aise, il nous faut d'abord prier sérieusement pour la jeune fille qui souffre ainsi à cause de nos péchés. Ensuite il faut mépriser cet esprit et s'en rire, mais ne pas aller l'éprouver par des exorcismes et autres choses sérieuses, parce que la superbe diabolique se rit de tout cela. Persévérons dans la prière pour la jeune fille et dans le mépris pour le diable, et enfin, avec la grâce du Christ, il se retirera. Il serait bon aussi que les princes voulussent réformer leurs vices, dans lesquels cet esprit malin nous montre qu'il triomphe. Je te prie, puisque c'est une chose digne d'être publiée, de t'informer exactement de toutes les circonstances; pour écarter toute fraude, assure-toi si les pièces d'or que cette fille avale sont de vraies pièces d'or, et de bon aloi. Car j'ai été jusqu'à présent obsédé de tant de fourberies, de ruses, de machinations, de mensonges, d'artifices, que je ne me prête plus aisément à rien croire que je n'aie vu faire et dire.» (5 août 1536.)

«Que ce pasteur n'ait pas la conscience troublée de ce qu'il a enseveli cette femme qui s'était tuée elle-même, si toutefois elle s'est tuée. Je connais beaucoup d'exemples semblables, mais je juge ordinairement que les gens ont été tués simplement et immédiatement par le diable, comme un voyageur est tué par un brigand. Car, lorsqu'il est évident que le suicide n'a pu avoir lieu naturellement, quand il s'agit d'une corde, d'une ceinture ou (comme dans le cas dont tu me parles) d'un voile pendant et sans nœud, qui ne tuerait pas même une mouche, il faut croire, selon moi, que c'est le diable qui fascine les hommes et leur fait croire qu'ils font toute autre chose, par exemple une prière; et cependant le diable les tue. Néanmoins le magistrat fait bien de punir avec la même sévérité, de peur que Satan ne prenne courage pour s'introduire. Le monde mérite bien de tels avertissemens, puisqu'il épicurise et pense que le démon n'est rien.» (1er décembre 1544.)

«Satan a voulu tuer notre prieur, en jetant sur lui un pan de mur. Mais Dieu l'a miraculeusement sauvé.» (4 juillet 1524.)

«Les fous, les boiteux, les aveugles, les muets sont des hommes chez qui les démons se sont établis. Les médecins qui traitent ces infirmités, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorans qui ne connaissent point toute la puissance du démon.» (14 juillet 1528.)

»Il y a des lieux dans beaucoup de pays, où habitent les diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac qu'on appelle l'étang de Pilate; le diable y est établi d'une manière terrible. Dans mon pays, il y a un étang situé de même. Si l'on y jette une pierre, il s'élève un grand orage, et tout le pays tremble à l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers.

[r129] _Ibid._ 212.

»Le diable a emporté à Sussen, le jour du vendredi saint, trois écuyers qui s'étaient voués à lui.»(1538.)

Un jour de grand orage, Luther disait: «C'est le diable qui fait ce temps-là; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais esprits. Le diable respire et souffle[r130].»

[r130] _Ibid._ 219.

Deux nobles avaient juré de se tuer l'un l'autre (du temps de Maximilien). Le diable ayant tué l'un d'eux dans son lit avec l'épée de l'autre, le survivant fut amené sur la place publique. On enleva la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce qui s'appelle _mors civilis_. Le docteur Grégoire Bruck, chancelier de Saxe, fit ce récit à Luther.

Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient emportés par le diable, et qui, _quoiqu'ils eussent reçu le saint sacrement, et qu'ils fussent gardés avec des cierges par leurs amis_ en prières, n'en furent pas moins emportés au jour et à l'heure marqués[r131]. «Il a bien crucifié notre Seigneur lui-même. Mais, pourvu qu'il n'emporte pas l'âme, tout va bien.»

[r131] _Ibid._ 214.

«Le diable promène les gens dans leur sommeil de côté et d'autre, de sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes devaient ne pas avoir été bien baptisés, ou qu'ils l'avaient peut-être été par un prêtre ivre.»

[r132] _Ibid._ 213.

«Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent mourir, et rôde autour[r133]...

[r133] _Ibid._ 221.

»Les moines conduisaient chez eux un possédé[r134]. Le diable qui était en lui, dit aux moines: «O mon peuple, que t'ai-je fait!» _Popule meus, quid feci tibi?_»

[r134] _Ibid._ 222.

On racontait à la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de gentilshommes, l'un d'eux s'était écrié en piquant des deux: «Au diable le dernier!» Comme il avait deux chevaux, il en lâcha un; et celui-ci, restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135]. Luther dit à cette occasion: «Il ne faut pas convier Satan à notre table. Il vient sans avoir été prié. Tout est plein de diables autour de nous; nous-mêmes, qui veillons et qui prions journellement, nous avons assez affaire à lui.»

[r135] _Ibid._ 205.

«Un vieux curé, faisant un jour sa prière, entendit derrière lui le diable qui voulait l'en empêcher, et qui grognait comme aurait fait tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux curé, sans se laisser effrayer, se retourna et lui dit: «Maître diable, il t'est bien advenu ce que tu méritais; tu étais un bel ange, et te voilà maintenant un vilain porc.» Aussitôt les grognemens cessèrent, car le diable ne peut souffrir qu'on le méprise... La foi le rend faible comme un enfant.»

[r136] _Ibid._ 205.

«Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y ébrèche les dents.»

«Un jeune vaurien, sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un bon écot, il lui vendrait son âme. Peu après, un homme entra dans le cabaret, se mit à boire avec le vaurien, et lui demanda s'il était véritablement prêt à vendre son âme. Celui-ci répondit hardiment oui, et l'homme lui paya à boire toute la journée. Sur le soir, quand le garçon fut ivre, l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret: «Messieurs, qu'en pensez-vous? si quelqu'un achète un cheval, la selle et la bride ne lui appartiennent-elles pas aussi?» Les assistans s'effrayèrent beaucoup à ces mots, et ne voulurent d'abord pas répondre, mais, comme l'étranger les pressait, ils dirent à la fin: «Oui, la selle et la bride sont aussi à lui.» Aussitôt le diable (car c'était lui), saisit le mauvais sujet et l'emporta avec lui à travers le plafond, de sorte que l'on n'a jamais su ce qu'il est devenu.»

Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait déposé de l'argent chez son hôte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hôte, quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la _paix domestique_ (_hausfriede_). Pendant que le soldat était en prison, le diable vint chez lui et lui dit: «Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu me vends ton corps et ton âme, je te délivre.» Le soldat n'y consentit point. Alors le diable lui dit: «Si tu ne veux pas, écoute au moins le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges, je me tiendrai près de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche. Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: «Mon ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez-y et vous verrez que je dis vrai.» Quand l'hôte entendit cela, il s'écria avec un gros jurement: «Si j'ai reçu l'argent, je veux que le diable m'enlève sur l'heure.» Mais les sergens envoyés à l'auberge trouvèrent l'argent à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal. Alors l'homme au bonnet bleu dit en ricanant: «Je savais bien que j'aurais l'un des deux, le soldat ou l'aubergiste.» Il tordit le cou à celui-ci et l'emporta dans les airs.—Luther, ayant conté l'histoire, ajouta qu'il n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme faisaient beaucoup de gens, «car, disait-il, le mauvais drôle n'est pas loin; l'on n'a pas besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent.»

[r137] _Ibid._ 205.

«Il y avait à Erfurth deux étudians, dont l'un aimait si fort une jeune fille, qu'il en serait devenu bientôt fou[r138]. L'autre, qui était sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit: «Si tu promets de ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras, je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet. L'amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne l'embrassât; enfin il ne put se contenir. A l'instant même elle tomba et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le sorcier dit: «Employons notre dernière ressource.» Il fit si bien, que le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allèrent trouver les théologiens, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].»

[r138] _Ibid._ 215.

«Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie, m'a souvent avoué que son maître conversait avec le diable[r139].»

[r139] _Ibid._ 216.

«Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle manière qu'on croit être couché avec une femme en chair et en os, et qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est bien fort avec les fils de l'impiété[r140]. Comme il en résulte souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le _nix_, attire dans l'eau les vierges ou les femmes pour créer des diablotins. Le diable peut aussi dérober des enfans; quelquefois dans les six premières semaines de leur naissance, il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en substituer à leur place d'autres, nommés _supposititii_, et par les Saxons, _kilkropff_.

[r140] _Ibid._ 216.

«Il y a huit ans, j'ai vu et touché moi-même à Dessau un enfant qui n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et était tout-à-fait conformé comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait comme un possédé; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la maison, il s'en réjouissait et riait; si, au contraire tout allait bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec qui j'étais: Si j'avais à commander ici, je ferais jeter cet enfant dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'électeur de Saxe et les princes n'étaient pas de mon opinion. Je leur dis alors de faire prier Dieu dans l'église pour qu'il enlevât le démon. On répéta ces prières tous les jours pendant une année, et après ce temps l'enfant mourut.» Quand le docteur eut raconté cette histoire, quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant à l'eau. C'est, répondit-il, que les enfans de cette espèce ne sont autre chose, à mon sens, qu'une masse de chair, sans âme. Le diable est bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anéantit les facultés des hommes, quand il les possède corporellement, de manière à leur enlever la raison et à les rendre sourds et aveugles pour quelque temps, de même il habite dans ces masses de chair et est lui-même leur âme.—Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi nos esprits prisonniers. Origène, ce me semble, n'a pas assez compris cette puissance; autrement il n'aurait point pensé que le diable pourra obtenir grâce au Jugement dernier. Quel horrible péché de se révolter ainsi sciemment contre son Dieu, son créateur!