Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 8

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»_Principes convenerunt in unum._ David le dit lui-même, _contre son fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et il doit être seul contre beaucoup, insensé contre les sages, impuissant contre les puissans_. Certes, c'est là une merveilleuse conduite des choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais derrière sonne le terrible _Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui judicatis terram_ (Comprenez maintenant, ô rois; instruisez-vous, juges de la terre).

»Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs péchés et n'acceptent point l'Évangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la conscience.

»Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre l'autre, là, nul ne veut comprendre. O sycophantes, ô sophistes, pestes du genre humain. Je t'écris tout en colère, et je ne sais si, de sang-froid, j'enseignerais mieux.» (6 février 1546.)

La veille d'un jour où on allait faire un docteur en droit, Luther disait: «Demain on fera une nouvelle vipère contre les théologiens.»

«On a raison de dire: _un bon juriste est un mauvais chrétien_. En effet, le juriste estime et vante la justice des œuvres, comme si c'était par là qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrétien, il est considéré parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme séditieux.

»Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils doivent faire. Münzer les attaquait avec l'épée; c'était un fou.

»Si j'étudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle sont véritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les mots.

»La doctrine des juristes n'est rien qu'un _nisi_, un _excepté_. La théologie ne procède pas ainsi, elle a un ferme fondement.

»L'autorité des théologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent élever et abaisser. Si la Parole se fait entendre, Moïse et l'Empereur doivent céder.

»Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombés en désuétude et abolis. Le droit romain ou impérial ne tient plus qu'à un fil[a64]. Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent tomber aussi.

»Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont. Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!...

»Beaucoup de gens croient que la théologie qui est révélée aujourd'hui, n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce après notre mort? En récompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pensée dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien.

_Sermon contre les juristes, prêché le jour des Rois._ «Voilà comme agissent nos fiers juristes et chevaliers ès-lois de Wittemberg... Ils ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques), ne s'inquiètent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos églises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur Pomer pour évêque de Wittemberg, ni moi pour prédicateur de cette église, je ne les compte plus dans mon troupeau.

[r92] _Ibid._ 403.

»Mais, disent-ils, vous allez contre le droit impérial. J'emm...e ce droit qui fait tort au pauvre homme.»

Suit un dialogue du juriste avec le plaideur à qui il promet pour dix thalers de faire traîner une affaire dix ans... «Bonnes et pieuses gens comme Reinicke Fuchs, dans le poème du Renard...»

«Bon peuple, veuillez agréer les motifs pour lesquels je veux être impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit canonique, la m...e du pape, et le représentent comme une chose magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repoussé et chassé de nos églises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le vieux dogue[a65]. Une fois éveillé, tu ne le ramènerais pas aisément à la loge.

[r93] _Ibid._ 407.

»Les juristes se plaignent fort, et m'en veulent. Qu'y puis-je faire? Si je ne devais pas rendre compte de leurs âmes, je ne les châtierais point.» Il déclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parlé des juristes pieux.[a67]

CHAPITRE III.

La Foi, la Loi.

_A Gerbellius_: «Dans cette cohue de scandales, ne te démens pas toi-même. Je te la rends pour te soutenir, l'épouse (la foi) que tu m'as montrée jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il y a en elle d'admirable et d'inouï, c'est qu'elle désire et attire une infinité de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est l'épouse d'un plus grand nombre.

* * * * *

»Notre rival, Philippe Mélanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec la fiancée de ta jeunesse.» (23 janvier 1523).

_A Mélanchton._ «Sois pécheur, et pèche fortement, mais aie encore plus forte confiance, et réjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher, tant que nous sommes ici. Cette vie n'est point le séjour de la justice; non, nous attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle où la justice habite.....»

«Prie grandement; car tu es un grand pécheur.»

«Je suis maintenant tout-à-fait dans la doctrine de la rémission des péchés[r94]. Je n'accorde rien à la Loi ni à tous les Diables. Celui qui peut croire en son cœur à la rémission des péchés, celui-là est sauvé.»

[r94] _Ibid._ 102.

«De même qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point _mathématique_, _indivisible_, de même l'on ne trouve nulle part la justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire à la Loi entièrement, et les juristes eux-mêmes, malgré tout leur art, sont bien souvent obligés de recourir à la rémission des péchés, car ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole, ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour résister, ils sont forcés de se couvrir de l'ἐπιείκεια, c'est-à-dire de la rémission des péchés. Ils font leur possible pour bien juger, et après cela il ne leur reste plus qu'à dire: «Si j'ai mal jugé, ô mon Dieu, pardonne-le-moi.»—C'est la théologie seule qui possède le point mathématique, elle ne tâtonne pas, elle a le Verbe même de Dieu. Elle dit: «Il n'est qu'une justice, Jésus-Christ. Qui vit en lui, celui-là est juste.»

»La Loi sans doute est nécessaire, mais non pour la béatitude, car personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des péchés la consomme et l'accomplit[r95].

[r95] _Ibid._ 128.

»La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est-à-dire une pure fiction qui ne nous conduit point à la béatitude, mais nous attire en enfer.»

_Addition de Luther à une lettre de Mélanchton sur la Grâce et la Loi..._—«Pour me délivrer entièrement de la vue de la loi et des œuvres, je ne me contente pas même de voir en Jésus-Christ mon maître, mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-même ma doctrine et mon don, de telle sorte, qu'en lui je possède toute chose[r96]. Il dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie,» non pas: «Je te montre ou je te donne le chemin, la vérité et la vie,» comme s'il opérait seulement ceci en moi, et que lui-même il fût néanmoins en dehors de moi...»—«Il n'est qu'un seul point dans toute la théologie: vraie foi et confiance en Jésus-Christ[r97]. Cet article contient tous les autres.—«Notre foi est un soupir inexprimable.» Et ailleurs: «Nous sommes nos propres geôliers. (C'est-à-dire que nous nous enfermons dans nos œuvres, au lieu de nous élancer dans la foi[r98].)

[r96] Tischreden, 133.

[r97] _Ibid._ 140.

[r98] _Ibid._ 147.

»Le diable veut seulement une justice _active_, une justice que nous fassions nous-mêmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une _passive_ et étrangère qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si nous étions bornés à l'_active_, nous serions perdus, car elle est défectueuse dans tous les hommes.»

[r99] _Ibid._ 142.

Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les chrétiens, justifiés par la foi en Christ, méritaient quelque chose pour les œuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question était souvent agitée en Angleterre. Réponse: 1º Nous sommes encore pécheurs après la justification; 2º Dieu promet récompense à ceux qui font bien. Les œuvres ne méritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mêmes qu'il nous a faits.

[r100] _Ibid._ 144.

FIDELIS ANIMÆ VOX AD CHRISTUM. _Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia; triumpho igitur securus_, etc.

«Pour résister au désespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on relève la tête, que l'on prenne une âme ferme et que l'on se confie en Christ contre le péché, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise conscience[r101].»

[r101] _Ibid._ 124.

«Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te dit: Oui, Dieu a donné la Loi et commandé de l'observer sous peine de damnation éternelle; il faut donc que tu sois damné. A cela tu répondras: Je sais bien que Dieu a donné la Loi, mais il a aussi donné par son fils l'Évangile qui dit: Celui qui aura reçu le baptême et qui croira, sera sauvé. Cet Évangile est plus grand que toute la Loi, car la Loi est terrestre et nous a été transmise par un homme; l'Évangile est céleste et nous a été apporté par le Fils de Dieu.—N'importe, dit la conscience, tu as péché et transgressé le commandement de Dieu; donc tu seras damné.—_Réponse_: Je sais fort bien que j'ai péché, mais l'Évangile m'affranchit de mes péchés, parce que je crois en Jésus, et cet Évangile est élevé au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec Isaac, sur la montagne, et s'attacher à l'Évangile, qui promet la vie éternelle à ceux qui croient en Jésus-Christ.—N'importe, dit encore la conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observé la Loi.—_Réponse_: Oui, si le ciel ne venait à mon secours; mais il est venu à mon secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera baptisé et qui croira, sera sauvé.»

«Dieu dit à Moïse: Tu verras mon dos, mais non point mon visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'Évangile.»

[r102] _Ibid._ 125.

«La Loi ne souffre pas la Grâce, et à son tour la Grâce ne souffre pas la Loi. La Loi est donnée seulement aux orgueilleux, aux arrogans, à la noblesse, aux paysans, aux hypocrites et à ceux qui ont mis leur amour et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grâce est promise aux pauvres cœurs souffrans, aux humbles, aux affligés; c'est eux que regarde le pardon des péchés. A la Grâce appartiennent maître Nicolas Hausmann, Cordatus, Philippe (Mélanchton) et moi.»

«Il n'y a point d'auteur, excepté saint Paul, qui ait écrit d'une manière complète et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge.» (15 août 1530.)

«La bonne et véritable théologie consiste dans la pratique, l'usage et l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend avec la foi, la passion, la mort et la résurrection. Ils se font aujourd'hui, pour eux, une _théologie spéculative_ d'après la raison. Cette _théologie spéculative_ appartient au diable dans l'enfer. Ainsi Zwingle et les sacramentaires _spéculent_ que le corps du Christ est dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la théologie d'Origène. David n'agit pas ainsi, mais il reconnaît ses péchés et dit: _Miserere mei Domine!_»

«J'ai vu naguère deux signes au ciel. Je regardais par la fenêtre au milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la voûte majestueuse de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur lesquelles le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant elle ne s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas.

»Plus tard je vis de gros nuages, tout chargés, qui flottaient sur ma tête comme un océan. Je n'apercevais nul appui qui les pût soutenir. Néanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe qui les avait soutenus, un délicieux arc-en-ciel. Mince il était sans doute, bien délicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant la masse des nuages. Cependant cette ligne aérienne suffisait pour porter cette charge et nous protéger. Nous en voyons toutefois qui craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au léger soutien; ils voudraient bien en éprouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent que les nuages ne fondent et ne nous abîment de leurs flots..... Notre arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de la force de l'arc. _Sed in fine videbitur cujus toni._»[a68] (août 1530.)

CHAPITRE IV.

Des novateurs: Mystiques, etc.

«Le comment nous réussit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam.

»Je crains deux choses: l'épicuréisme et l'enthousiasme, deux sectes qui doivent régner encore.

»Otez le décalogue, il n'y a plus d'hérésie. L'Écriture sainte est le livre de tous les hérétiques[a69].»

Luther nommait les esprits séditieux et présomptueux, «des saints précoces qui, avant la maturité, étaient piqués des vers et au moindre vent tombaient de l'arbre. Les rêveurs (schwermer) sont comme les papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend à un mur, s'y fait une petite maison, éclot à la chaleur du soleil, et s'envole en papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue traînée d'œufs.»

Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frères et hérétiques qui se séparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en inquiéter; s'ils ne nous écoutent point, nous les enverrons avec tous leurs beaux semblans en enfer[r103].

[r103] _Ibid._ 292.

«Quand je commençai à écrire contre les indulgences, je fus pendant trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104]. Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais qui peut résister à tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du bon temps; il a deux prédications à faire par semaine et quatre cents florins par an.»

[r104] _Ibid._ 193.

«En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus, assez affable dans ses manières, mais frivole dans ses opinions et dans sa vie[r105]. Il voulait conférer avec moi au sujet de sa doctrine. Comme il ne parlait que de choses étrangères à l'Écriture, je lui dis que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait établir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des miracles. Il me répondit: «Des miracles? ah! vous en verrez dans sept ans. Dieu même ne pourrait m'enlever ma foi.» Il dit aussi: «Je vois de suite si quelqu'un est élu ou non.»—Après qu'il m'eut beaucoup parlé du _talent_ qu'il ne fallait pas enfouir, du _dégrossissement_, de l'_ennui_, de l'_attente_, je lui demandai qui comprenait cette langue. Il me répondit qu'il ne prêchait que devant les disciples croyans et habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.—Je n'ai qu'à les regarder, répondit-il, pour voir leur _talent_.—Quel _talent_, mon ami, trouves-tu en moi par exemple?—Vous êtes encore au premier degré de la mobilité, me répondit-il, mais il viendra un temps où vous serez au premier de l'immobilité comme moi.—Sur ce, je lui citai plusieurs textes de l'Écriture et nous nous séparâmes. Quelque temps après, il m'écrivit une lettre très amicale, pleine d'exhortations; mais je lui répondis: Adieu, cher Marcus.

[r105] _Ibid._ 282.

»Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophète. Il me rencontra au moment où je sortais de ma maison, et me dit d'un ton hardi: «Monsieur le docteur, je vous apporte un message de mon Père.—Qui est donc ton père? lui dis-je.—Jésus-Christ, répondit-il.—C'est notre père commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonné de m'annoncer?—Je dois vous annoncer, de la part de mon père, que Dieu est irrité contre le monde.—Qui te l'a dit?—Hier, en sortant par la porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve évidemment que Dieu est irrité[a70].» Il me parla encore d'un autre signe. «Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes assis à table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu était au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bière sur la tête et je m'éveillai.»—Écoute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le réprimandai vivement. Quand il vit dans quelles dispositions j'étais à son égard, il s'en alla tout en colère et murmurant: «Sans doute quiconque ne pense pas comme Luther est un fou.»

»Une autre fois encore, j'eus affaire à un homme des Pays-Bas. Il voulait disputer avec moi _jusqu'au feu inclusivement_, disait-il. Quand je vis son ignorance, je lui dis: «Ne vaudrait-il pas mieux que nous disputassions sur quelques canettes de bière?» Ce mot le fâcha, et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait souffrir qu'on le méprise.»

Maître Stiefel vint à Wittemberg, parla secrètement avec le docteur Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler; ce qui le chagrina fort. «Cher seigneur docteur, dit-il, je m'étonne que vous me défendiez de prêcher ceci, et que vous ne vouliez pas me croire. Il est cependant sûr que je dois en parler, quoique je ne le fasse point volontiers.» Le docteur Luther lui répliqua: «Cher maître, vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le règne de la papauté; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui reste.—Mais ce matin même, comme je me mettais en marche de bonne heure, j'ai vu un arc-en-ciel très beau, et j'ai pensé à la venue du Christ.—Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un même coup le feu du tonnerre consumera toute créature. Un fort et puissant son de trompette nous réveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau que l'on se fera entendre sur-le-champ à ceux qui sont dans la tombe.» (1533.)

[r106] _Ibid._ 367.

«Michel Stiefel croit être le septième ange qui annonce le dernier jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait plus besoin.

»Bileas est certainement damné, quoiqu'il ait eu de bien grandes révélations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les orgueilleux. Oh! humilions-nous.»

[r107] _Ibid._ 192.

»Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espèce de Eisleben (Agricola)[r108]. Il faisait la cour à ma nièce Anna; mais je lui dis: «Cela ne doit point se faire, dans toute l'éternité!» Et à la petite fille: «Si tu veux l'avoir, ôte-toi pour toujours de devant mes yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.»

[r108] _Ibid._ 287.

Le duc Henri de Saxe étant venu à Wittemberg, le docteur Martin Luther lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince à songer aux maux de l'Église. Jeckel avait prêché la doctrine suivante: «Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauvé.—Il faudrait dire: Quand tu seras _rené_, et devenu un nouvel homme, fais alors ce qui se présente à toi. Les sots ne savent point ce que c'est que la foi...» Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses ruses, avait attiré à lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le prince même. Le docteur l'ayant entendu, frémit, soupira, se tut, et se mit en prière; et le même jour, il ordonna qu'on exigeât d'Eisleben (Agricola), qu'il fît une rétractation publique, ou qu'il fût publiquement confondu.

«Le docteur Luther faisant reproche à Jeckel de ce qu'ayant si peu d'expérience, étant si peu exercé dans la dialectique et la rhétorique, il osait entreprendre de telles choses contre ses maîtres et précepteurs, il répondit[r109]: «Je dois craindre Dieu plus que mes précepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous...» Le docteur Jeckel se mit ensuite à table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg. Alors Luther se mit à dire: «Si j'avais rendu la cour aussi pieuse que vous le monde, j'aurais bien travaillé, etc.» Et Jeckel se tenait toujours avec un air sombre, les yeux baissés, montrant, par cette contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.»

[r109] _Ibid._ 290.

_Des Antinomiens, et particulièrement d'Eisleben (Agricola)[r110]._—«Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-là à ma table; il a été mon bon compagnon, il riait avec moi, il était gai... et voilà qu'il se met contre moi!... Cela n'est point à souffrir. Rejeter la loi sans laquelle il n'y a ni église, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas percer le tonneau, mais le défoncer.... C'est le moment de combattre... Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?... Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parlé que du docteur Creuziger et de maître Roerer. Le Catéchisme, l'Explication du décalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point à Creuziger ou à Roerer... Il veut enseigner la pénitence par l'amour de la justice. Ainsi, il ne prêche qu'aux hommes justes et pieux la révélation du courroux divin. Il ne prêche pas pour les impies. Cependant saint Paul dit: _La Loi est donnée aux injustes_. En somme, en ôtant la Loi, il ôte aussi l'Évangile; il tire notre croyance du ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la chair.

[r110] _Ibid._ 287.

»Qui aurait pensé à la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmonté trois cruels orages: Münzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il faudra donc écrire sans fin! Je ne désire pas vivre long-temps, car il n'y a plus de paix à espérer.» (1538.)

[r111] _Ibid._ 288.

Le docteur Luther ordonna à maître Ambroise Bernd d'apprendre aux professeurs de l'université à ne point être factieux, à ne point préparer de schisme, et il défendit que maître Eisleben fût élu doyen... «Dites cela à vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je prêcherai contre eux.» (1539.)

Le dernier jour de novembre, Luther était en joie et en gaîté avec ses cousins, son frère, sa sœur, et quelques bons amis de Mansfeld. On fit mention de maître Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur répondit: «J'ai tenu cet homme-là pour mon plus fidèle ami; mais il m'a trompé par ses ruses, j'écrirai bientôt contre lui; qu'il y prenne garde; il n'y a en lui aucune pénitence.» (1538.)

«J'ai eu tant de confiance en cet homme-là (Eisleben), que, lorsque j'allai à Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon Église, ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].»

[r112] _Ibid._ 291.