Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 7

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Luther recommande à son ami Amsdorf, un peintre nommé Sébastien, et ajoute: «Je ne sais si vous aurez besoin de lui. Je désirerais cependant que ton habitation fût plus ornée et plus élégante, à cause de la chair à qui reviennent aussi quelques soins et quelques recréations, lorsqu'elles sont sans péché et sans faute.» (6 février 1542.)

_Peinture[a60]._—Les pamphlets de Luther contre le pape, étaient presque toujours accompagnés de gravures symboliques.—«Quant à ces trois furies, dit-il, dans l'explication d'une de ces gravures satiriques, je n'avais autre chose dans l'esprit, lorsque j'en faisais l'application au pape, que d'exprimer l'atrocité de l'abomination papale par ces expressions les plus énergiques, les plus atroces de la langue latine; car les Latins ignorent ce que c'est que Satan ou le diable, comme l'ignorent aussi les Grecs et toutes les nations.» (8 mai 1545.)

C'était Lucas Cranach qui en avait fait les figures.—Luther écrit: «Maître Lucas est un peintre peu délicat. Il pouvait épargner le sexe féminin en considération de nos mères et de l'œuvre de Dieu. Il pouvait peindre d'autres formes plus dignes du pape, je veux dire plus diaboliques.» (3 juin 1545.)

«Je ferai tous mes efforts, si je vis, pour que le peintre Lucas substitue à cette peinture obscène une image plus honnête.» (15 juin.)

Luther professait pour Albert Dürer une grande admiration. Lorsqu'il apprit sa mort, il écrivit: «Il est douloureux sans doute de l'avoir perdu. Rejouissons-nous cependant de ce que Christ, par une fin si heureuse, l'a tiré de cette terre de misères et de troubles, qui, peut-être bientôt, sera déchirée par des troubles plus grands encore. Dieu n'a pas voulu que celui qui était né pour un siècle heureux, vît de si tristes choses; qu'il repose en paix avec ses pères.» (avril 1528.)

_De l'astronomie et de l'astrologie._—«Il est vrai que les astrologues peuvent prédire l'avenir aux impies, et leur annoncer la mort qui les attend, car le diable sait les pensées des impies, et il les a en sa puissance.»

On fit mention d'un nouvel astronome, qui voulait prouver que c'est la terre qui tourne, et non point le firmament, le soleil et la lune; il en est de même, disait-il, pour les habitans de la terre que pour ceux qui sont dans un chariot ou dans un vaisseau, et qui croient voir le rivage ou les arbres fuir derrière eux[4]. «Ainsi va le monde aujourd'hui; quiconque veut être habile, ne doit pas se contenter de ce que font et savent les autres. Le sot veut changer tout l'art de l'astronomie; mais, comme le dit la sainte Écriture, Josué commanda au soleil de s'arrêter, et non à la terre.»

[4] Sans doute Copernic qui termina vers 1530 son livre _De orbium cœlestium revolutionibus_, imprimé, en 1543, à Nuremberg, avec une dédicace au pape Paul III. Dès 1540, une lettre de son disciple Rheticus fit connaître le nouveau système.

«Les astrologues ont tort d'attribuer aux étoiles la mauvaise influence qui appartient en effet aux comètes.

»Maître Philippe tient fort à cela, mais il n'a jamais pu me persuader. Il prétend que l'art est réel, mais qu'il n'y a point de maître qui s'y entende.»

Comme on montrait un horoscope au docteur Luther, il dit: «C'est une belle et agréable imagination, et qui plaît à la raison. On va bien régulièrement d'une ligne à l'autre... Il en est de l'astrologie comme de l'art des sophistes, _de decem prædicamentis realiter distinctis_; tout est faux et artificiel; mais dans cette œuvre vaine et fictive, il y a un admirable ensemble; dans tant de siècles et parmi tant de sectes, thomistes, albertistes, scotistes, ils sont restés fidèles aux mêmes règles.

»La science, qui a pour objet la matière, est incertaine. Car la matière est sans forme, et dépourvue de qualités et propriétés. Or, l'astrologie a pour objet la matière, etc.

»Ils avaient dit qu'il y aurait un déluge en 1524, et la chose n'arriva qu'en 1525, époque du soulèvement des paysans. Déjà le bourgmestre Hendorf avait fait monter au haut de sa maison un quart de bière pour y attendre le déluge.»

Maître Philippe disait que l'empereur Charles devait vivre jusqu'à quatre-vingt-quatre ans; le docteur Luther répondit: «Le monde ne durera pas si long-temps. Ézéchiel y est contraire. Si nous chassons le Turc, la prophétie de Daniel est accomplie, et certainement le jour du jugement est à la porte.»

Une grande étoile rouge, qui avait paru dans le ciel, et qui forma ensuite une croix en 1516, reparut plus tard; «mais alors, dit Luther, la croix parut brisée; car l'Évangile était obscurci par les sectes et les révoltes. Je ne trouve rien de certain dans de tels signes; ce sont communément des signes diaboliques et trompeurs. Nous en avons vu beaucoup ces quinze dernières années.»

_Imprimerie._—«L'imprimerie est le dernier et suprême don, le _summum et postremum donum_, par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile. C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à Dieu, elle est venue à la fin. _Sancti patres dormientes desiderârunt videre hunc diem revelati Evangelii._»

Comme on lui montrait un écrit des Fugger, orné de lettres d'une forme bizarre, que personne ne pouvait le lire, il dit: «C'est une invention d'hommes habiles et prévoyans. Mais c'est la marque d'une époque bien corrompue. Nous lisons que Jules César employait de pareilles lettres. On dit que l'Empereur, se défiant de ses secrétaires, les fait écrire, dans les affaires les plus importantes, de deux manières qui se contredisent; et ils ne savent point auxquels des deux écrits il doit mettre son sceau.»

_Banque[a61]._—«Un cardinal, évêque de Brixen, étant mort fort riche à Rome, on ne trouva point d'argent chez lui, mais seulement un petit billet dans sa manche. Le pape Jules II se douta bien que c'était une lettre de change; il envoya sur-le-champ chercher le facteur des Fugger, à Rome, et lui demanda s'il ne connaissait point cet écrit? Oui, répondit-il, c'est la reconnaissance de ce que Fugger et compagnie doivent au cardinal; cela fait trois cent mille florins. Le pape demanda s'il pouvait lui payer tout cet argent. A toute heure, répondit l'autre. Le pape fit venir ensuite les cardinaux de France et d'Angleterre, et leur demanda si leurs rois pourraient trouver en une heure trois tonnes d'or? Ils répondirent que non. Eh bien! dit-il, un bourgeois d'Augsbourg peut le faire.

»Fugger devant un jour donner au conseil d'Augsbourg l'estimation de ses biens, il répondit qu'il ne savait pas ce qu'il avait, car son argent était dans tout le monde, en Turquie, en Grèce, à Alexandrie, en France, en Portugal, en Angleterre, en Pologne, etc., mais qu'il pouvait bien donner l'estimation de ce qu'il avait à Augsbourg.»[a62]

CHAPITRE V.

De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la violence de son caractère.

«Oh combien je tremblais lorsque, pour la première fois, il me fallut monter en chaire[r73]! mais on me forçait de prêcher. Il fallait d'abord prêcher les frères...»

[r73] _Ibid._ 181.

«J'ai bien, sous ce même poirier où nous sommes, opposé au docteur Staupitz quinze argumens contre ma vocation à la prédication. Je lui dis enfin: «Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne vivrai pas trois mois.» Il me répondit: «Eh bien! notre Seigneur a de grandes affaires; on a besoin de gens habiles là-haut.»

»Je n'apporte guère de zèle et d'ardeur à la distribution de mes œuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous dévorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si ce n'est peut-être le _Traité du serf arbitre_ et le _Catéchisme_.» (9 juillet 1537.)

«Je n'aime pas que Philippe assiste à mes leçons ou prédications, mais je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous les autres, ne font rien à la chose; et je m'imagine alors qu'il ne s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].»

[r74] _Ibid._ 197.

Le docteur Jonas lui disait: «Seigneur docteur, je ne puis du tout vous suivre dans la prédication[r75].»—Le docteur Luther répondit: «Je ne le puis moi-même, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps, les circonstances, les auditeurs. Si j'étais plus jeune, je voudrais retrancher beaucoup dans mes prédications, car j'y ai mis trop de paroles.»

[r75] _Ibid._ 113.

«Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catéchisme; je me fonde sur lui dans tous mes sermons, et je prêche aussi simplement que possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on monte en chaire; ils ont les livres.»

[r76] _Ibid._ 116.

Le docteur Erasmus Alberus, prêt à partir pour la Marche, demandait au docteur Luther comment il fallait prêcher devant le prince[r77]. «Tes prédications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais à Mélanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je prêche tout simplement pour les ignorans, et cela plaît à tous. Si je sais du grec, de l'hébreu, du latin, je le réserve pour nos réunions de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu même en est étonné.»

[r77] _Ibid._ 184.

«Albert Dürer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures chargées de couleurs, mais à celles qui étaient faites avec le plus de simplicité. J'en dis autant des prédications[r78].»

[r78] _Ibid._ 425.

«Oh que j'eusse été heureux, lorsque j'étais au cloître d'Erfurt, si j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prêcher un pauvre petit mot sur l'Évangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!»

[r79] Luth. Werke, t. IX, 245.

«Rien n'est plus agréable et plus utile au commun des auditeurs, que de prêcher la loi et les exemples[r80]. Les prédications sur la Grâce et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.»

[r80] Tischreden, 182.

Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites filles puissent l'aimer[r81].

[r81] _Ibid._ 183.

Dans le _Traité sur les vœux monastiques_, Luther demande pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de taire[r82].—«Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour instruire les hommes, a dicté à Moïse? Mais nous voulons que nos oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.»

[r82] Seckendorf, livre I, 202.

_A J. Brentius._ «Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je ne me trompe pas moi-même, quand je dis que je préfère tes écrits aux miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures, plus limpides. Mon style, à moi, inhabile et inculte, vomit un déluge, un chaos de paroles; turbulent et impétueux comme un lutteur toujours aux prises avec mille monstres qui se succèdent; et si j'ose comparer de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a été donné quelque chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres; à toi, au contraire, le doux murmure de la brise légère et rafraîchissante. Une chose me console, c'est que le divin père de famille a besoin, dans cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre les durs, de l'âpre contre les âpres, comme d'un mauvais coin contre de mauvais nœuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce n'est point assez de la pluie qui arrose et pénètre, il faut encore les éclats de la foudre.» (20 août 1530.)

«Je suis loin de me croire sans défaut; mais je puis au moins me glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir être accusé d'hypocrisie et d'avoir toujours dit la vérité, peut-être, il est vrai, un peu trop rudement. Mais j'aime mieux pécher par la dureté de mes paroles, en jetant la vérité dans le monde, que de la retenir honteusement captive. Si les grands seigneurs s'en trouvent blessés, qu'ils se mêlent de leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines. Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je pèche, ce sera à Dieu de me pardonner.» (5 février 1522.)

_A Spalatin._ «Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'était à eux de ne pas irriter le dogue. Tu peux savoir par toi-même combien c'est une chose difficile que de modérer son feu et de contenir sa plume. Et voilà pourquoi j'ai toujours haï de paraître en public; mais plus je le hais, plus j'y suis forcé malgré moi.» (février 1520.)

Le docteur Luther disait souvent[r83]: «J'ai trois mauvais chiens, _ingratitudinem, superbiam et invidiam_ (l'ingratitude, l'orgueil et l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.»

[r83] Tischreden, 105.

«Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en moi[r84]. D'autres prédicateurs n'auront pas la même mesure, la même modération. On l'a déjà éprouvé avec Münzer, avec Carlostad, Zwingli et les anabaptistes.»

[r84] _Ibid._ 356.

«Dans la colère mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle jamais mieux qu'en colère[r85].»

[r85] _Ibid._ 145.

_A Michel Marx._ «Tu ne saurais croire combien j'aime à voir mes adversaires s'élever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je leur déplais. Docteurs, évêques, princes, que m'importe? Il est écrit: _Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges terræ, et principes convenerunt in unum adversùs Deum et adversùs Christum ejus._

»J'ai un tel dédain pour ces satans, que si je n'étais retenu ici, j'irais tout droit à Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.»

«Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples, avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma vie n'est autre chose que de la patience.»

LIVRE V.

CHAPITRE PREMIER.

Mort du père de Luther, de sa fille, etc.

«Il n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux époux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus douloureux que quand ce lien se déchire. Après cela vient la mort des enfans. Cette dernière douleur je la connais, hélas!»

[r86] _Ibid._ 331.

—«Je suis triste en t'écrivant, car j'ai reçu la nouvelle de la mort de mon père, ce vieux Luther, si bon et si aimé. Et bien que par moi il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, délivré des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix éternelle, cependant mes entrailles se sont émues, car c'est par lui que Dieu m'a fait naître et m'a élevé.»—Dans une lettre du même jour à Mélanchton: «... Je succède à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans ce royaume que Christ nous a promis à nous tous qui, à cause de lui, sommes les plus misérables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me réjouis cependant qu'il ait vécu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la lumière de la vérité. Dieu soit béni dans tous ses actes, dans tous ses desseins!» (5 juin 1530.)

«La nouvelle étant venue de Freyberg que maître Hausman était mort, nous la cachâmes au docteur Luther, et lui dîmes d'abord qu'il était malade, puis qu'il était au lit, puis qu'il s'était bien doucement endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit à pleurer bien fort, et dit: «Voici des temps bien périlleux; Dieu balaie son aire et sa grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps après ma mort ma femme et mes enfans.» Il resta assis tout le jour; il pleurait et s'affligeait. Il était avec le docteur Jonas, maître Philippe (Mélanchton), maître Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et, au milieu d'eux, il était assis, tout affligé et en larmes.» (1538.)

[r87] _Ibid._ 274.

«Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, âgée de quatorze ans, la femme du docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: «Chère Catherine, songe pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.»

»Comme sa fille était fort malade, il disait: «Je l'aime bien! Mais, ô mon Dieu! si c'est ta volonté de la prendre d'ici, je veux la savoir sans regret auprès de toi.» Et comme elle était au lit, il lui disait: «Ma chère petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers ici auprès de ton père, et tu irais pourtant volontiers aussi à ton autre père.» Elle répondit: «Oui, mon cher père, comme Dieu voudra.» «Chère petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est faible.» Il se promena en long et en large et dit: «Oui, je l'ai aimée bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.»

»Il disait entre autres choses: «Dieu n'a pas donné depuis mille ans à aucun évêque d'aussi grands dons qu'à moi; car on doit se glorifier des dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colère contre moi-même de ce que je ne puis m'en réjouir de cœur, ni rendre grâce; je chante bien de temps en temps à notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu.

»Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, _Domini sumus_ au génitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.»

»La nuit qui précéda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garçons bien parés, qui voulaient prendre sa fille et la mener à la noce[r88]. Lorsque Philippe Mélanchton vint le matin dans le cloître, et demanda à la dame: «Que faites-vous de votre fille?» elle lui raconta son rêve. Il en fut bien effrayé, et dit aux autres: «Les jeunes garçons sont les saints anges qui vont venir pour mener la vierge à la véritable noce du royaume céleste.» Et en effet le même jour elle mourut.

[r88] _Ibid._ 360.

»Lorsque la petite Magdalena était à l'agonie et allait mourir, le père tomba à genoux devant son lit, pleura amèrement, et pria Dieu qu'il voulût bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son père. La mère était bien dans la même chambre, mais plus loin du lit, à cause de son affliction. Le docteur répétait souvent: «Que la volonté de Dieu soit faite! ma fille a encore un père dans le ciel.» Alors maître Philippe se mit à dire: «L'amour des parens est une image de la divinité imprimée au cœur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre humain que les parens leurs enfans.» Lorsqu'on la mit dans la bière, le père dit: «Pauvre chère petite Madeleine, te voilà bien maintenant?» Il la regarda ainsi étendue, et dit: «O cher enfant, tu ressusciteras, tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est bien, et cependant d'être si triste.»

»Et lorsque le peuple vint pour aider à emporter le corps, et que, selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part à son malheur, il leur dit: «Ne vous chagrinez pas, j'ai envoyé une sainte au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je l'accepterais sur l'heure!»—Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne vous souvienne pas de nos anciens péchés! il ajouta: «Non-seulement des anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers, etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!»

»Au retour, il disait entre autres choses: «On doit s'inquiéter du sort de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les garçons; un garçon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bâton à la main. Un garçon peut aller aux écoles, et devenir un habile garçon (ein feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien volontiers celle-ci à notre Seigneur.»

_A Jonas._ «La renommée t'aura, je pense, informé de la renaissance de ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme nous dussions ne songer qu'à rendre de joyeuses actions de grâces pour un si heureux passage et une fin si désirable, par où elle a échappé à la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant la force τῆς στοργῆς est si grande que je ne puis le supporter sans sanglots, sans gémissement, disons mieux, sans une véritable mort du cœur. Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits, ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon obéissante et respectueuse fille! La mort même du Christ (et que sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la pensée, comme elle le devrait.... Elle était, comme tu sais, douce de caractère, aimable et pleine de tendresse.» (23 septembre 1542.)

CHAPITRE II.

De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien et du juriste.

«Il vaut mieux se gouverner _d'après la raison naturelle que d'après la loi écrite_, car la raison est l'âme et la reine de la loi[r89]. Mais où sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut à peine trouver un par siècle. Notre gracieux seigneur, l'électeur Frédéric, était un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le seigneur Fabian de Feilitsch, un laïc, qui n'avait point étudié et qui répondait sur _apices et medullam juris_ mieux que les juristes d'après leurs livres.—Maître Philippe Mélanchton enseigne les arts libéraux, de manière qu'il en tire moins de lumière qu'il ne leur en prête lui-même. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutôt qu'il apprenne et qu'il écoute. De tels prodiges sont rares. La loi écrite est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parlé.»

[r89] _Ibid._ 347.

«Il y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c'est la même opposition qu'entre la loi et la grâce.»

«Le droit est une belle fiancée, pourvu qu'elle reste dans son lit nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la théologie, c'est une grande p...... Le droit doit ôter sa barrette devant la théologie.»

[r90] _Ibid._

_A Mélanchton._ «Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je pense avec toi que l'Évangile n'a rien enseigné ni conseillé sur ce droit, et que cela ne devait être en aucune façon, parce que l'Évangile est la loi des volontés et des libertés, qui n'ont rien à faire avec le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y est même confirmé et recommandé; ce qui n'a lieu pour aucune des choses simplement permises.»

«Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit, relativement à Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est point mis dans l'Évangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui regarde le monde, je les laisse maîtres. Mais dans les choses de Dieu ils doivent être sous moi. Mon psaume à moi, c'est celui-ci: _Rois soyez châtiés_, etc. S'il faut qu'un des deux périsse, périsse le droit, règne le Christ!

[r91] _Ibid._ 402.