Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 6

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Saint Augustin était peint dans un livre avec un capuchon de moine. Luther dit, en voyant cette image[r57]: «Ils font tort au saint homme, car il a mené une vie commune, comme tout autre homme du pays; il se servait de cuillers et de tasses d'argent; il n'a pas mené une vie à part comme les moines.

[r57] _Ibid._ 98.

»Macaire, Antoine, Benoît, ont fait un grand et remarquable tort à l'Église avec leur moinerie; et je crois que dans le ciel ils seront placés bien plus bas qu'un citoyen, père de famille, pieux et craignant Dieu.

»Saint Augustin me plaît plus que tous les autres. Il a enseigné une pure doctrine, et soumis ses livres, avec l'humilité chrétienne, à la sainte Écriture... Augustin est favorable au mariage; il parle bien des évêques qui étaient les pasteurs d'alors, mais le temps et les disputes des Pélagiens l'ont aigri et lui ont fait mal... S'il eût vu le scandale de la papauté, il ne l'eût certes pas souffert.

»Saint Augustin est le premier père de l'Église qui ait traité du péché originel.»

Après avoir parlé de saint Augustin, Luther ajoute: «Mais depuis que j'ai compris Paul par la grâce de Dieu, je n'ai pu estimer aucun docteur; ils sont devenus tout-à-fait petits à mes yeux.

»Je ne connais aucun des Pères dont je sois si ennemi que de saint Jérôme. Il n'écrit que sur le jeûne, les alimens, la virginité, etc. Il n'enseigne rien sur la foi, etc. Le docteur Staupitz avait coutume de dire: Je voudrais bien savoir comment Jérôme a pu être sauvé?»

«Les nominaux sont dans les hautes écoles une secte à laquelle j'ai aussi appartenu[r58]. Ils tiennent contre les thomistes, scotistes et albertistes. Ils s'appellent eux-mêmes occamistes. C'est la secte la plus nouvelle de toutes, et aujourd'hui la plus puissante, nommément à Paris.»

[r58] _Ibid._ 384.

Luther fait cas du _Maître des sentences_ de Pierre Lombard; mais il trouve qu'en général les scolastiques donnaient trop peu à la grâce, trop au libre arbitre[a52].

«Gerson seul, entre tous les docteurs, a fait mention des tentations spirituelles. Tous les autres, Grégoire de Nazianze, Augustin, Scot, Thomas, Richard, Occam, n'ont senti que les tentations corporelles. Le seul Gerson a écrit sur le découragement. L'Église, à mesure qu'elle est plus ancienne, doit éprouver de telles tentations spirituelles. Nous sommes dans cet âge de l'église.

»Guillaume de Paris a aussi éprouvé quelque chose de ces tentations spirituelles. Mais les scolastiques ne sont jamais parvenus à la connaissance du catéchisme. Le seul Gerson sert à rassurer et relever les consciences... Il a sauvé beaucoup de pauvres âmes du désespoir, en amoindrissant et exténuant la loi, de manière toutefois que la loi subsistât.—Mais Christ ne perce point le tonneau, il le défonce. Il dit: «Tu ne dois point te confier dans la loi ni te reposer sur elle, mais sur moi, sur le Christ. Si tu n'es pas bon, je le suis.»

«Le docteur Staupitz nous parlait un jour d'André Zacharias qui, à ce qu'on prétend, a vaincu Jean Huss dans la dispute[r59]. Il nous racontait que le docteur Proles, de Gotha, voyant dans un couvent Zacharias peint avec une rose à son bonnet, dit à ce sujet: Dieu me garde de porter une telle rose, car il a vaincu Jean Huss injustement, et au moyen d'une bible falsifiée. Il y a dans le XXXIVe chapitre d'Ézéchiel: _C'est moi qui vais visiter et punir mes pasteurs_; mais on y avait ajouté ces mots: _et non point le peuple_; ceux du concile lui montrèrent ce texte dans sa propre bible falsifiée comme les autres, et conclurent ainsi: Tu vois que tu ne dois point punir le pape, que Dieu s'en charge lui-même. Ainsi le saint homme a été condamné et brûlé.

[r59] _Ibid._ 385.

»Maître Jean Agricola lisait un écrit de Jean Huss, plein d'esprit, de résignation et de ferveur, où l'on voyait comme dans sa prison il souffrait le martyre des douleurs de la pierre, et se voyait rebuté par l'empereur Sigismond. Le docteur Luther admirait tant d'esprit et de courage... C'est bien injustement, disait-il, que nous sommes appelés hérétiques, Jean Huss et moi...

»Jean Huss est mort, non comme un anabaptiste, mais comme un chrétien[r60]. On voit en lui la faiblesse chrétienne; mais en même temps s'éveille dans son âme la force de Dieu qui le relève. Le combat de la chair et de l'esprit, dans le Christ et dans Huss, est doux et aimable à voir... Constance est aujourd'hui une pauvre misérable ville. Je crois que Dieu l'a punie... Jean Huss a été brûlé; et moi aussi, je pense que je serai tué, s'il plaît à Dieu. Il a arraché quelques épines de la vigne du Christ, en attaquant seulement les scandales de la papauté. Mais moi, docteur Martin Luther, je suis venu dans un champ déjà noir et bien labouré, j'ai attaqué la doctrine du pape, et l'ai terrassé.

[r60] _Ibid._ 386.

»Jean Huss était la semence qui doit mourir et être enfoncée dans la terre, pour sortir ensuite, et croître avec force[r61].»

[r61] _Ibid._ 127.

Luther improvisa un jour à table le vers suivant:

Pestis eram vivens, moriens ero mors tua, Papa.

«La tête de l'Anti-Christ, c'est à la fois le pape et le Turc[r62]. Le pape en est l'esprit, le Turc la chair.

[r62] _Ibid._ 241.

»C'est ma pauvre et infirme condition (pour ne point parler de la justice de ma cause) qui a fait le malheur du pape[r63]. «Si j'ai défendu ma doctrine contre tant de rois et d'empereurs, se disait-il, comment craindrais-je un simple moine?» S'il m'avait estimé un ennemi dangereux, il aurait pu m'étouffer dès l'origine.

[r63] _Ibid._ 249.

»J'avoue que j'ai souvent été trop violent, mais jamais à l'égard de la papauté. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue à part dont tous les mots fussent des coups de foudre.

»Les papistes sont confondus et vaincus par les témoignages de l'Écriture[r64]. Dieu merci, je connais leur erreur sous toutes ses faces, de l'_alpha_ à l'_oméga_. Cependant aujourd'hui même qu'ils avouent que l'Écriture est contre eux, la splendeur et la majesté du pape m'éblouissent quelquefois et c'est avec tremblement que je l'attaque...

[r64] _Ibid._ 255.

»Le pape se dit: «Céderais-je à un moine qui veut me dépouiller de ma couronne et de ma majesté? Bien fou qui céderait[r65].» Je donnerais mes deux mains pour croire en Jésus-Christ aussi fermement, aussi sûrement, que le pape croit que Jésus-Christ n'est rien.

[r65] _Ibid._ 259.

»D'autres ont attaqué les mœurs des papes, comme Érasme et Jean Huss[r66]. Mais moi, j'ai renversé les deux piliers sur lesquels reposait la papauté: les vœux et les messes particulières.»

[r66] _Ibid._ 192.

_Des Conciles._—«Les conciles ne doivent point ordonner de la foi, mais de la discipline[r67].»

[r67] _Ibid._ 371-76.

Le docteur Martin Luther levait un jour les yeux vers le ciel; il soupira, et dit: «Ah! un concile général, libre, et vraiment chrétien! Dieu saura bien le faire; la chose est sienne; il connaît et il a dans sa main tous les conseils les plus secrets.»

»Lorsque Pierre-Paul Vergerius, légat du pape, vint à Wittemberg, l'an 1533, et que je montai au château où il était, il nous cita, et nous somma d'aller au concile. J'irai, lui dis-je, et j'ajoutai: Vous autres papistes, vous travaillez inutilement. Si vous tenez un concile, vous n'y traitez point des sacremens, de la justification par la foi, des bonnes œuvres, mais seulement de babioles et d'enfantillage, comme de fixer la longueur des habits, ou la largeur des ceintures des prêtres, ou la dimension de la tonsure, etc. Il se détourna de moi, appuya sa tête sur sa main, et dit à son compagnon: «Celui-ci touche vraiment le fond des choses, etc.»

On demandait quand le pape convoquerait le concile. «Il me semble, dit le docteur Martin Luther, qu'il n'en sera rien avant le jugement dernier. C'est alors que notre Seigneur Dieu tiendra lui-même un concile.»

Luther conseillait de ne point refuser d'aller au concile, mais d'exiger qu'il fût libre; «si on le refuse, il n'y a pas de meilleure excuse pour nous.»

_Des biens ecclésiastiques[a53]._ Luther voudrait qu'ils fussent appliqués à l'entretien des écoles et des pauvres théologiens[r68]. Il déplore la spoliation des églises. Il prédit que les princes vont bientôt se disputer les dépouilles des églises. «Le pape prodigue maintenant les biens ecclésiastiques aux princes catholiques pour se faire des amis et des alliés.

[r68] _Ibid._ 380.

»Ce ne sont point tant nos princes de la confession d'Augsbourg qui pillent les biens ecclésiastiques, c'est plutôt Ferdinand, l'Empereur, et l'archevêque de Mayence. Ferdinand a rançonné tous les monastères. Les Bavarois sont les plus grands voleurs des biens ecclésiastiques; ils ont de riches abbayes. Mon gracieux seigneur et le Landgrave n'ont que de pauvres monastères d'ordres mendians. On voulait à la diète, mettre les monastères à la disposition de l'Empereur, qui y aurait établi ses gouvernemens militaires. Je donnai le conseil suivant: _Il faut auparavant réunir tous les monastères en un même lieu. Qui voudrait souffrir dans sa terre les gens de l'Empereur?_ Tout cela a été poussé par l'archevêque de Mayence.»

Dans la réponse à la lettre où le roi de Danemarck lui demandait ses conseils, Luther désapprouve l'article de la réunion des biens ecclésiastiques à la couronne. «Voyez, dit-il, au contraire notre prince Jean Frédéric, comme il applique les biens de l'Église à l'entretien des pasteurs et des professeurs.»

«Le proverbe a raison: _Biens de prêtres ne profitent pas_ (pfaffengut raffengut)[r69]. Burchard Hund, conseiller de l'électeur de Saxe, Jean, avait coutume de dire: Nous autres de la noblesse, nous avons réuni les biens des cloîtres à nos biens nobles, et les biens des cloîtres ont dévoré les biens nobles, de sorte que nous n'avons plus ni les uns ni les autres.» Luther ajoute la fable du renard qui venge ses petits en brûlant l'arbre et les petits de l'aigle.

[r69] _Ibid._ 60.

Un ancien précepteur du fils de Ferdinand, roi des Romains, nommé Severus, contait à Luther l'histoire du chien qui défendait la viande et qui pourtant, quand les autres la lui arrachaient, en prenait sa part. C'est ce que fait maintenant l'Empereur, dit Luther, pour les biens ecclésiastiques (Utrecht et Liége).

_Des cardinaux et des évêques[a54]._ «En Italie, en France, en Angleterre, en Espagne, les évêques sont ordinairement les conseillers des rois; c'est qu'ils sont pauvres[r70]. Mais en Allemagne où ils sont riches, puissans, et où ils ont une grande considération, les évêques gouvernent en leur propre nom.

[r70] _Ibid._ 275.

»Je veux mettre tous mes soins pour que les canonicats et les petits évêchés subsistent, de sorte qu'on puisse avec ce revenu établir des prédicateurs et des pasteurs dans les villes. Les grands évêchés seront sécularisés.»

Le jour de l'Ascension le docteur Martin Luther dîna avec l'électeur de Saxe, et l'on résolut que les évêques conserveraient leur autorité, à condition qu'ils abjureraient le pape. «Nos gens les examineront, et les ordonneront, par l'imposition des mains. C'est ainsi que je suis évêque à présent.»

Dans les disputes d'Heidelberg, on demandait d'où venaient les moines[r71]. Réponse: «Dieu ayant fait le prêtre, le diable voulut l'imiter; mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines.

[r71] _Ibid._ 271.

»La moinerie ne se rétablira point aussi long-temps que l'article de la justification restera pur[r72].

[r72] _Ibid._ 272.

»Autrefois les moines étaient en si grande considération que le pape les redoutait plus que les rois et les évêques. Car ils avaient le commun peuple dans leurs mains. Les moines étaient les meilleurs oiseleurs du pape[a55]. Le roi d'Angleterre a beau ne plus reconnaître le pape pour le chef suprême de la chrétienté. Il ne fait rien que tourmenter le corps, en fortifiant l'âme de la papauté.» (Henri VIII n'avait pas encore supprimé les monastères.)

CHAPITRE III.

Des écoles et universités, et des arts libéraux.

«On doit tirer des écoles des pasteurs qui édifient et soutiennent l'Église. Des écoles et des pasteurs, cela vaut mieux que des conciles, comme je l'ai dit déjà.

»J'espère que si le monde dure encore, les universités d'Erfurth et de Leipzig se relèveront et prendront des forces, pourvu qu'elles adoptent la saine théologie, à quoi elles semblent déjà disposées. Mais il faut que quelques-uns s'endorment auparavant.—Je m'étonnais d'abord qu'une université eût été fondée ici, à Wittemberg.—Erfurth est situé au mieux pour cela: là il doit y avoir une ville, quand même celle qui existe serait brûlée, ce que Dieu veuille empêcher. L'université d'Erfurth était jadis si renommée, que toutes les autres en comparaison étaient considérées comme de petites écoles. Maintenant cette gloire et cette majesté ont disparu, et l'université d'Erfurth est tout-à-fait morte.

»Autrefois, on avançait les maîtres, on les honorait; on portait devant eux des flambeaux. Je trouve qu'il n'y a jamais eu en ce monde de joie comparable à celle-là. C'était aussi une grande fête quand on faisait des docteurs. On allait à cheval autour de la ville; on s'habillait avec plus de soin, on se parait. Tout cela ne se fait plus, mais je voudrais bien que l'on fît revivre ces bonnes coutumes.

»Malheur à l'Allemagne qui néglige les écoles, qui les méprise et les laisse tomber! Malheur à l'archevêque de Mayence et d'Erfurth qui pourrait d'un mot relever les universités de ces deux villes, et qui les laisse désolées et désertes! Un seul coin de l'Allemagne, celui où nous sommes, fleurit encore, grâce à Dieu, par la pureté de la doctrine et la culture des arts libéraux[a56]. Les papistes voudront rebâtir l'étable, lorsque le loup aura mangé les brebis.—La faute en est à l'évêque de Mayence, c'est un fléau pour les écoles et pour toute l'Allemagne. Aussi en est-il déjà justement puni. Il a sur son visage une couleur de mort, comme de la boue mêlée de sang.

»C'est à Paris, en France, que se trouve la plus célèbre et la plus excellente école. Il y a une foule d'étudians, dans les vingt mille et au-delà. Les théologiens y ont à eux le lieu le plus agréable de la ville, une rue particulière fermée de portes aux deux bouts; on l'appelle la _Sorbonne_. Peut-être, à ce que j'imagine, tire-t-elle ce nom de ces fruits de cormiers (_sorbus_) qui viennent sur les bords de la mer Morte, et qui présentent au dehors une agréable apparence; ouvrez-les, ce n'est que cendres au-dedans. Telle est l'université de Paris, elle présente une grande foule, mais elle est la mère de bien des erreurs. S'ils disputent, ils crient comme des paysans ivres, en latin, en français. Enfin on frappe des pieds pour les faire taire. Ils ne font point de docteurs en théologie à moins qu'on n'étudie dix ans dans leur sophistique et futile dialectique. Le répondant doit siéger un jour entier et soutenir la dispute contre tout venant, de six heures du matin à six heures du soir.

»A Bourges en France, dans les promotions publiques de docteurs en théologie qui se font dans l'église métropolitaine, on leur donne à chacun un filet, apparemment pour qu'ils s'en servent à prendre les gens.

»Nous avons, grâce à Dieu, des universités qui ont embrassé la parole de Dieu. Il y a encore beaucoup de belles écoles particulières qui se disposent bien, telles que Zwickaw, Torgaw, Wittemberg, Gotha, Eisenach, Deventer, etc.

_Extrait du traité de Luther sur l'éducation._—L'éducation domestique est insuffisante.—Il faut que les magistrats veillent à l'instruction des enfans. Établir des écoles est un de leurs principaux soins. Les fonctions publiques ne doivent même être confiées qu'aux plus doctes.—Importance de l'étude des langues. Le diable redoute cette étude, et cherche à l'éteindre. N'est-ce pas par elle que nous avons retrouvé la vraie doctrine? La première chose que Christ ait donnée à ses apôtres, c'est le don des langues.—Luther se plaint de ce que, dans les monastères, on ne sait plus le latin, à peine l'allemand.

«Pour moi, si j'ai jamais des enfans, et que ma fortune me le permette, je veux qu'ils deviennent habiles dans les langues et dans l'histoire; qu'ils apprennent même la musique et les mathématiques.» Suit un éloge des poètes et des historiens.

Qu'on envoie au moins les enfans une heure ou deux par jour à l'école; qu'ils emploient le reste à soigner la maison et à apprendre quelque métier.

Il doit aussi y avoir des écoles pour les filles.—On devrait fonder des bibliothèques publiques. D'abord des livres de théologie, latins, grecs, hébreux, allemands, puis des livres pour apprendre la langue, tels que les orateurs, les poètes, peu importe qu'ils soient chrétiens ou païens; les livres qui traitent des arts libéraux et des arts mécaniques; les livres de jurisprudence et de médecine; les annales, les chroniques, les histoires, dans la langue où elles ont été écrites, doivent tenir la première place dans une bibliothèque, etc.»

_Des langues._—«Les Grecs, comparés aux Hébreux, ont bien de bonnes et agréables paroles, mais n'ont point de _sentences_. La langue hébraïque est la plus riche; elle ne mendie point, comme le grec, le latin et l'allemand. Elle n'a pas besoin de recourir aux mots composés.

»Les Hébreux boivent à la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au bourbier.»

«J'ai peu d'usage de la langue latine, élevé, comme je le fus, dans la barbarie des doctrines scolastiques.» (12 novembre 1544.)

«Je ne suis point de dialecte particulier en allemand. J'emploie la langue commune, de manière à être entendu dans la haute et dans la basse Allemagne. Je parle d'après la chancellerie de Saxe, que tous suivent, en Allemagne, dans leurs actes publics, rois, princes, villes impériales. Aussi, est-ce le langage le plus commun. L'empereur Maximilien et l'électeur Frédéric de Saxe ont ainsi ramené les dialectes allemands à une langue certaine. La langue des Marches est encore plus douce que celle de Saxe.»

_De la grammaire._—«Autre chose est la grammaire, autre chose est la langue hébraïque. La langue hébraïque, puis la grammaire positive, a péri en grande partie chez les Juifs; elle est tombée avec la chose même, et avec l'intelligence, comme dit Isaïe (XXIX). Il ne faut donc rien accorder aux rabbins dans les choses sacrées; ils torturent et violentent les étymologies et les constructions, parce qu'ils veulent forcer la chose par les mots, soumettre la chose aux mots, tandis que ce sont les choses qui doivent commander.

»On voit de semblables débats entre les Cicéroniens et les autres Latinistes. Pour moi, je ne suis ni latin, ni grammairien, encore moins cicéronien; cependant, j'approuve ceux qui aiment mieux prétendre à ce dernier nom. De même, dans la littérature sacrée, j'aimerais à être simplement mosaïque, davidique ou isaïque, s'il se pouvait, plutôt qu'un Hébreu kumique, ou semblable à tout autre rabbin.» (1537.)

«Je regrette de n'avoir pas plus de temps à donner à l'étude des poètes et des rhéteurs[a57]: j'avais acheté un Homère pour devenir Grec.» (29 mars 1523.)

«Si je devais écrire sur la dialectique, j'exprimerais tout en allemand; je rejetterais tous ces mots étrangers: _propositio_, _syllogismus_, _enthymema_, _exemplum_...

»Ceux qui introduisent de nouveaux mots, doivent aussi introduire de nouvelles choses, comme Scot avec sa _réalité_, son _hiccité_; comme les anabaptistes et les prédicateurs de troubles, avec leurs _besprengung_, _entgrobung_, _gelassenheit_. Qu'on se garde donc de tous ceux qui s'étudient à trouver des mots nouveaux et inusités.»

Luther citait la fable de la cour du lion, et disait, «qu'après la Bible, il ne connaissait pas de meilleur livre que les _Fables d'Ésope_ et les écrits de Caton; de même que Donat lui semblait le meilleur grammairien. Ce n'est point un seul homme qui a fait ces fables; beaucoup de grands esprits y ont travaillé à chaque époque du monde[a58].»

_Des savans._—«Avant peu d'années, on manquera entièrement de savans. On aurait beau creuser pour en déterrer, rien ne servira; on pèche trop contre Dieu.»

_A un ami_: «Ne te laisse pas aller à la crainte que l'Allemagne ne devienne plus barbare qu'elle ne l'a jamais été, par la chute des lettres que causerait notre théologie.» (29 mars 1523.)

CHAPITRE IV.

Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque, etc.

_Des représentations théâtrales._—Luther ne désapprouve point un maître d'école qui jouait les comédies de Térence. Il énumère les diverses utilités de la comédie. Si on s'abstenait de la comédie, parce qu'il s'agit souvent d'amour, on n'oserait non plus lire la Bible.

«—Notre cher Joachim m'a demandé mon jugement sur ces représentations d'histoires saintes, que blâment plusieurs de vos ministres. Voici, en peu de mots, mon opinion. Il a été commandé à tous les hommes de répandre et de propager le Verbe de Dieu, par tous les moyens, non pas seulement par la parole, mais par écritures, peintures, sculptures, psaumes, chansons, instrumens de musique, comme dit le psaume: _Laudate eum in tympano et choro, laudate eum chordis et organo_. Et Moïse dit: _Ligabis ea quasi signum in manu tuâ, eruntque et movebuntur inter oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis domûs tuæ_. Moïse veut que la parole se meuve devant les yeux, et comment cela se pourrait-il faire mieux et plus clairement que par des représentations semblables, mais graves et modestes, et non par des farces, comme autrefois sous la papauté? De tels spectacles frappent les yeux du peuple, et l'émeuvent souvent bien plus que des prédications publiques. Je sais que dans la basse Allemagne, où l'on a interdit la profession publique de l'Évangile, des drames, tirés de la Loi et de l'Évangile, en ont converti un grand nombre.» (5 avril 1543.)

_De la musique._—«La musique est un des plus beaux et des plus magnifiques présens de Dieu. Satan en est l'ennemi. Par elle on repousse bien des tentations et de mauvaises pensées. Le diable ne tient pas contre.

»Quelques-uns de la noblesse, et des courtisans, pensent que mon gracieux seigneur pourrait épargner en musique trois mille florins par an; et l'on dépense, en choses inutiles, trente mille florins.

»Le duc George, le landgrave de Hesse, et l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric, entretenaient des chanteurs et des musiciens. Aujourd'hui, c'est le duc de Bavière, l'empereur Ferdinand et l'empereur Charles.»

En 1538, 17 décembre, Luther ayant des musiciens pour hôtes, et les ayant entendus, dit avec admiration: «Si notre Seigneur nous accorde de si nobles dons dans cette vie même, qui n'est qu'ordure et misère, que sera-ce donc dans la vie éternelle? En voici un commencement.

»Chanter est le meilleur exercice[a59]. Il n'a rien à voir avec le monde... Aussi je me réjouis de ce que Dieu a refusé aux paysans (_sans doute aux paysans révoltés_), un don et une consolation si grande; ils n'entendent point la musique, et n'écoutent point la parole.»

Il disait un jour à un joueur de harpe: «Mon ami, joue-moi un air, comme faisait David. Je crois que, s'il revenait aujourd'hui, il serait bien étonné de trouver les gens si habiles.

»Comment se fait-il pourtant que nous ayons tant de belles choses dans le genre mondain, et que, dans le spirituel, nous n'ayons rien que de froid et de mauvais (et il répétait quelques chansons allemandes). Pour ceux qui méprisent la musique, comme font tous les rêveurs et les mystiques; je ne puis m'accorder avec eux.

»... Je demanderai au prince qu'avec cet argent il établisse une musique.» (avril 1541.)

Le 4 octobre 1530, il écrit à Ludovic Senfel, musicien de la cour de Bavière, pour lui demander de lui mettre en musique le: _In pace in id ipsum_. «L'amour de la musique m'a fait surmonter la crainte d'être repoussé, lorsque vous verrez un nom qui vous est sans doute odieux. Ce même amour me donne aussi l'espérance que mes lettres ne vous attireront aucun désagrément. Qui pourrait, fût-il le Turc, vous en faire un sujet de reproches?... Après la théologie, il n'y a aucun art que l'on puisse mettre à côté de la musique.»