Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 5

Chapter 54,003 wordsPublic domain

»Quand Ève fut amenée devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela _Eva_, c'est-à-dire la mère de tous les vivans; il ne l'appela point sa femme, mais la mère, la mère de tous les vivans. C'est là la gloire et l'ornement le plus précieux de la femme: elle est _Fons omnium viventium_, la source de toute vie humaine. Cette parole est brève, mais ni Démosthènes ni Cicéron n'aurait pu dire ainsi. C'est le Saint-Esprit lui-même qui parle ici par notre premier père, et comme il a fait un si noble éloge du mariage, il est juste que nous couvrions et cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jésus-Christ, le fils de Dieu, n'a pas non plus méprisé le mariage; il est lui-même né d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.»

«On trouve l'image du mariage dans toutes les créatures, non-seulement dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et femme, qui se demandent réciproquement, et qui prospèrent mieux quand ils sont plantés ensemble. Parmi les pierres on remarque la même chose, surtout dans les pierres précieuses, le corail, l'émeraude et autres. Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de plantes et de fruits.»

[r26] _Ibid._ 312 _bis_.

Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27], en regardant avec bien de l'attention les pêches qui étaient servies; le docteur se mit à dire: «Qui veut voir l'image d'une âme qui jouit dans l'espérance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre avec autant de joie la vie à venir!»

[r27] _Ibid._ 42 _bis_.

On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle chantât à son cousin le chant qui commence ainsi: _Le pape invoque l'Empereur et les rois, etc._ Mais elle ne le voulut point, quoique sa mère l'en priât fort. Le docteur dit à ce sujet: «Rien de bien par force. Sans la grâce, il ne résulte rien de bon des œuvres de la loi.»

[r28] _Ibid._ 124.

«_Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous avec tremblement[r29]._ Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je ne puis en faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table, et que j'écrive ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-même et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours gais, mais d'une gaîté mêlée de crainte et de réserve.»

[r29] _Ibid._ 10 _bis_.

Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec sa femme en fut triste et chagriné une grande heure, ensuite il dit: «Tels sont les désagrémens et les charges du mariage... C'est pour cela qu'aucun des Pères n'a rien écrit de remarquablement bon à ce sujet. Jérôme a parlé assez salement, je dirais presque anti-chrétiennement, du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...»

[r30] _Ibid._ 314 _bis_.

Après qu'il eut joué avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: «Je voudrais être mort à l'âge de cet enfant; j'aurais bien renoncé à tout l'honneur que j'ai et que je puis obtenir encore en ce monde.» Et comme l'enfant l'eut sali, il dit: «Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus qu'une mère de son enfant!»

[r31] _Ibid._ 47.

Il disait à son petit enfant[r32]: «Tu es l'innocent petit fou de notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte, sans inquiétude; tout ce que tu fais est bien fait.»

[r32] _Ibid._ 49 _bis_.

«Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur la parole. «Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?» nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicité et la pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui fait leur salut... Pour être sauvés, nous devons, à leur exemple, nous en remettre à la simple parole. Mais le diable, pour nous empêcher, nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux c'est de mourir sans différer et de nous en aller vite sous terre.»

[r33] _Ibid._ 134.

Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mère, le docteur dit[r34]: «Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est haï du pape et du duc George, haï de leurs partisans, haï des diables. Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant, il ne s'inquiète pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en veulent, il suce gaîment la mamelle, regarde autour de lui en riant tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.»

[r34] _Ibid._ 134 _bis_.

Comme maître Spalatin et maître Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw, étaient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa poupée. Le docteur dit: «Telles étaient nos pensées dans le Paradis, simples et naïves; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie; nous eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et qu'il en est si sûr.»

[r35] _Ibid._ 45 _bis_.

«Quels ont dû être les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti à sacrifier et égorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit à Sara. La chose lui eût trop coûté. Vraiment, je disputerais avec Dieu, s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose.» Alors la femme du docteur prit la parole et dit: «Je ne puis croire que Dieu demande à personne qu'il égorge son enfant.»

[r36] _Ibid._ 47.

«Ah, combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette séparation me faisait de mal!... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le lien et la société qui unissent l'homme et la femme!»

Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther à des réflexions pieuses sur la bonté de Dieu, sur l'état de l'homme avant sa chute, sur la vie à venir[r37]. Ainsi une belle branche chargée de cerises que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des poissons du petit étang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc. Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38]. Il dit avec admiration: «Gloire à Dieu qui de la créature morte fait ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont forts et gracieux; ils sont déjà tout gros de fruits. Voilà une belle image de la résurrection des hommes. L'hiver est la mort et l'été la résurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.»

[r37] _Ibid._ 42-43 _passim_.

[r38] _Ibid._ 363.

«Philippe et moi, nous sommes accablés d'affaires et d'embarras. Moi qui suis vieux et _emeritus_, j'aimerais mieux maintenant prendre un plaisir de vieillard dans les jardins, à contempler les merveilles de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.; c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne m'avaient mérité d'en être privé par ces affaires importunes et souvent inutiles.» (8 avril 1538.)

Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage très fort, suivi d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure à la terre et aux arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: «Voilà un beau temps! Tu nous l'accordes, ô mon Dieu! à nous qui sommes si ingrats, si pleins de méchanceté et d'avarice. Tu es un Dieu de bonté. Ce n'est pas là une œuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant qui ébranle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et répandre un parfum semblable à celui que répand la prière du chrétien pieux.»

[r39] _Ibid._ 423.

Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine couverte de blés superbes, se mit à prier avec ferveur; il disait: «O Dieu de bonté, tu nous donnes une année heureuse! Ce n'est pas à cause de notre piété; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais, ô mon Dieu, que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et même du sable aride, ces plantes et ces épis si beaux qui réjouissent la vue. O mon père, donne à tous tes enfans leur pain quotidien!»

«Supportons les difficultés qui accompagnent nos fonctions, avec égalité d'âme, et attendons secours du Christ[r40]. Considère, dans ces violettes et ces pensées que tu foules en te promenant sur la lisière de nos jardins, un emblème de notre condition. Nous consolons le peuple (?) lorsque nous remplissons l'Église; il y a là la robe de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or rappelle la foi qui ne se flétrit pas.»

[r40] Lettre V, 726.

Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perché sur un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: «Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne s'inquiète pas, il ne songe point au gîte du lendemain; il se tient bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.»

[r41] Tischr. 43 _bis_.

Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin du docteur[r42]. Ils étaient souvent effrayés dans leur vol par ceux qui passaient. Il se mit à dire: «Ah! cher petit oiseau, ne fuis point, je te souhaite du bien de tout mon cœur; si tu pouvais seulement me croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien loin de vouloir notre perte, a donné pour nous son propre fils.»[a44]

[r42] _Ibid._ 24 _bis_.

CHAPITRE II.

La Bible.—Les Pères.—Les Scolastiques.—Le Pape.—Les Conciles.

Le docteur Martin Luther avait écrit avec de la craie, sur le mur qui se trouvait derrière son poêle, les paroles suivantes (Luc, XVI): «Qui est fidèle dans la plus petite chose, sera fidèle dans la plus grande. Qui est infidèle dans le petit sera infidèle dans le grand.»

«Le petit enfant Jésus (il le montrait peint sur la muraille), dort encore dans les bras de Marie, sa mère[r43]. Il se réveillera un jour et nous demandera compte de ce que nous avons fait.»

[r43] Tischred. 32, verso.

Luther se faisant un jour couper les cheveux et faire la barbe en présence du docteur Jonas, dit à celui-ci: «Le péché originel est en nous comme la barbe. On la coupe aujourd'hui, nous avons le visage frais, et demain elle repousse et ne cesse de pousser jusqu'à ce que nous soyons sous terre. De même le péché originel ne peut être extirpé en nous; il remue tant que nous vivons. Néanmoins nous devons lui résister de toutes nos forces et le couper sans relâche.»

«La nature humaine est si corrompue qu'elle n'éprouve pas même le désir des choses célestes. Elle est comme l'enfant nouveau-né à qui l'on aurait beau promettre tous les trésors et tous les plaisirs de la terre: il n'en a nul souci et ne connaît que le sein de sa mère. De même, quand l'Évangile nous parle de la vie éternelle que Jésus-Christ nous a promise, nous sommes sourds à ses paroles divines, nous nous engourdissons dans la chair, et nous n'avons que des pensées frivoles et périssables. La nature humaine n'a pas l'intelligence, pas même le sentiment, de ce mal mortel qui l'accable.»

«Dans les choses divines, le Père est la _grammaire_, car il donne les mots, il est la source d'où coulent les bonnes, pures et belles paroles que l'on peut prononcer[r44]. Le Fils est la _dialectique_: il donne la disposition, la manière de placer les choses dans un bel ordre, de sorte qu'elles suivent et résultent les unes des autres. Le Saint-Esprit est la _rhétorique_: Il sait bien exposer, pousser les choses et les étendre, donner la vie et la force, de manière à faire impression et saisir les cœurs.

[r44] _Ibid._ 69.

»La Trinité se retrouve dans toute la création. Dans le soleil, il y a la substance, l'éclat et la chaleur; dans les fleuves, la substance, le cours et la puissance. De même dans les arts. Dans l'astronomie, le mouvement, la lumière et l'influence; dans la musique, les trois notes _re_, _mi_, _fa_, etc. Les scolastiques ont négligé ces signes importans, pour s'attacher à des niaiseries.

»Le décalogue est la _doctrina doctrinarum_[a45], le symbole l'_historia historiarum_, le pater _oratio orationum_, les sacremens _ceremoniæ ceremoniarum_[r45].»

[r45] _Ibid._ 112, verso.

On demandait au docteur Martin Luther si pendant la domination du pape, les gens qui n'ont pas connu cette doctrine de l'Évangile que nous avons aujourd'hui, grâce à Dieu, avaient pu être sauvés[r46]. Il répondit: «Je n'en sais rien; à moins que je ne pense que le baptême a pu produire cet effet. J'ai vu beaucoup de moines auxquels on a présenté la croix de Christ à leur lit de mort, comme c'était alors l'usage. Ils peuvent avoir été sauvés par leur foi en ses mérites et ses souffrances.

[r46] _Ibid._ 362.

»Cicéron est bien supérieur à Aristote dans sa morale[r47]. Cicéron était un homme sage et laborieux qui a beaucoup fait et beaucoup souffert. J'espère que notre Seigneur sera clément pour lui et pour ceux qui lui ressemblent, quoiqu'il ne nous appartienne pas d'en parler avec certitude. Que Dieu ne puisse faire des exceptions et établir une distinction entre les païens, c'est ce qu'on ne pourrait dire. Il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre bien plus larges et plus vastes que ceux d'aujourd'hui[a46].»

[r47] _Ibid._ 425.

On demandait à Luther si l'offensé devait aller jusqu'à demander pardon à l'offenseur[r48]. Il répondit: «Non, Jésus-Christ ne l'a pas fait lui-même, il ne l'a pas commandé. Il suffit qu'on pardonne les offenses dans son cœur, qu'on les pardonne, publiquement, s'il y a lieu, et qu'on prie pour celui qui les a commises. J'étais moi-même allé une fois demander pardon à deux personnes qui m'avaient offensé, M. E. et D. H. S. (maître Eisleben [Agricola] et le docteur Jérôme Schurf?); mais par hasard ni l'un ni l'autre ne fut chez lui, et depuis je n'y suis pas retourné. Je remercie Dieu maintenant qu'il ne m'ait point permis de faire comme je voulais.»

[r48] _Ibid._ 106.

Le docteur Martin Luther soupirait un jour en pensant aux perturbateurs et aux sectaires qui méprisaient la parole de Dieu[r49]. «Ah! disait-il, si j'étais un grand poète, je voudrais écrire un chant, un poème magnifique sur l'utilité et l'efficacité de la parole divine. Sans elle..... Pendant plusieurs années je lisais la Bible deux fois par an; c'est un grand et puissant arbre dont chaque parole est un rameau, je les ai secoués tous, tant j'étais curieux de savoir ce que chaque branche portait, ce qu'elle pouvait donner, et j'en faisais tomber chaque fois une couple de poires ou de pommes.

[r49] _Ibid._ 11, verso.

»Autrefois sous la papauté, on faisait des pélerinages[a47] pour visiter les saints[r50][a48]. On allait à Rome, à Jérusalem, à Saint-Jacques de Compostelle, pour l'expiation de ses péchés. Aujourd'hui nous pouvons faire des pélerinages chrétiens dans la foi. Quand nous lisons avec soin les prophètes[a49], les psaumes et les évangiles, nous allons, non pas par la ville sainte, mais par nos pensées et nos cœurs, jusqu'à Dieu. C'est là visiter la véritable terre promise et le paradis de la vie éternelle.»

[r50] _Ibid._ 311.

«Que sont les saints en comparaison du Christ[r51]? rien de plus que les petites gouttes de la rosée des nuits sur la tête de l'Époux et dans les boucles de sa chevelure.»

[r51] Cochlæus, Vie de Luther, 226.

Luther n'aimait pas qu'on insistât sur les miracles. Il regardait ce genre de preuves comme secondaire. «Les preuves convaincantes sont dans la parole de Dieu. Nos adversaires lisent la Bible traduite beaucoup plus que les nôtres. Je crois que le duc George l'a lue avec plus de soin que tous ceux de la noblesse qui tiennent pour nous. Il dit à quelqu'un: «Pourvu que le moine achève de traduire la Bible, il peut partir ensuite quand il voudra.»

Le docteur Luther disait que Mélanchton l'avait forcé de traduire le Nouveau Testament.

«Que nos adversaires s'emportent et fassent rage[r52]. Dieu n'a pas opposé un mur de pierre aux vagues de la mer, ni une montagne d'acier. Il a suffi d'un rivage, d'une digue de sable.

[r52] Tischred. 447.

»J'ai beaucoup lu la Bible dans ma jeunesse pendant que j'étais moine. Mais cela ne servait à rien, je faisais simplement du Christ un Moïse. Maintenant nous l'avons retrouvé, ce cher Christ. Rendons grâce et tenons-nous-y ferme, et souffrons pour lui ce que nous devons souffrir.

»Pourquoi enseigne-t-on et observe-t-on les dix commandemens[r53]? C'est que les lois naturelles ne se trouvent nulle part si bien rangées et décrites que dans Moïse. Je voudrais même qu'on lui fît d'autres emprunts dans les choses temporelles, telles que les lois sur la _lettre de divorce_, le jubilé, l'année d'affranchissement, les dîmes, etc. Le monde en serait mieux gouverné... C'est ainsi que les Romains ont pris leurs Douze Tables chez les Grecs... Quant au sabbat ou dimanche, ce n'est pas une nécessité de l'observer, et si nous l'observons, nous devons le faire, non pas à cause du commandement de Moïse, mais parce que la nature aussi nous enseigne à nous donner de temps en temps un jour de repos, afin qu'hommes et animaux reprennent des forces, et que l'on aille entendre le sermon et la parole de Dieu.»

[r53] Luth. Werke, t. II, 16.

«Puisque, dans ce siècle, on commence à restituer toutes choses, comme si déjà c'était le jour de la restauration universelle, il m'est venu dans l'esprit d'essayer si on ne pourrait pas aussi restituer Moïse et rappeler les rivières à leur source. J'ai eu soin d'abord de traiter toutes choses le plus simplement du monde, et de ne pas me laisser entraîner aux explications mystiques, comme on les appelle... Je ne vois pas d'autre raison pour que Dieu ait voulu former le peuple juif par ces cérémonies, sinon qu'il a vu le penchant du peuple à se laisser prendre à ces choses extérieures. Afin que ce ne fussent pas des fantômes vides et de purs simulacres, il a ajouté sa parole pour y mettre du poids et de la substance, de sorte qu'elles devinssent choses sérieuses et graves.

»J'ai ajouté à chaque chapitre de courtes allégories, non que j'en tienne beaucoup de compte, mais afin de prévenir la manie de plusieurs à traiter l'allégorie. Ainsi, dans Jérôme, Origène et autres anciens écrivains, nous voyons une malheureuse et stérile habitude d'imaginer des allégories qui ramènent tout à la morale et aux œuvres, tandis qu'il faudrait tout ramener à la parole et à la foi.» (avril 1525.)

«Le _Pater noster_ est ma prière[r54]; c'est celle que je dis, et j'y mêle en même temps quelque chose des Psaumes pour que les faux docteurs soient confondus et couverts de honte[a50]. Le _Pater_ n'a aucune prière qui lui soit comparable; je l'aime mieux qu'aucun psaume[3].»

[r54] Tischreden, 153.

[3] C'est aussi ce que dit Montaigne dans ses _Essais_.

«J'avoue franchement que j'ignore si je possède ou non le sens légitime des psaumes, bien que je ne doute pas de la vérité de celui que je donne.—L'un se trompe en quelques endroits, l'autre en plusieurs; je vois des choses que n'a pas vues saint Augustin; et d'autres, je le sais, verront bien des choses que je ne vois pas.

»Qui oserait prétendre que personne ait complètement entendu un seul psaume? Notre vie est un commencement et un progrès, et non une consommation; celui-là est le meilleur, qui approche le plus de l'esprit. Il y a des degrés dans la vie et l'action, pourquoi n'y en aurait-il pas dans l'intelligence? L'Apôtre dit que nous nous transformons de lumière en lumière.»

Du _Nouveau Testament_. «L'Évangile de saint Jean est le vrai et pur Évangile, l'Évangile principal, parce qu'il renferme le plus de paroles de Jésus-Christ[r55]. De même, les épîtres de saint Paul et de saint Pierre sont bien au-dessus des évangiles de saint Mathieu, de saint Marc et de saint Luc. En somme, l'évangile de saint Jean et sa première épître, les épîtres de saint Paul, notamment celles aux Romains, aux Galates, aux Éphésiens, et la première de saint Pierre, voilà les livres qui te montrent Jésus-Christ, et qui t'enseignent tout ce qu'il t'est nécessaire et utile de savoir, quand même tu ne verrais jamais d'autre livre.»

[r55] Ukert, 18.

Il ne regardait comme apostoliques ni l'épître aux Hébreux, ni celle de saint Jacques. Il s'exprime de la manière suivante sur celle de saint Jude: «Personne ne peut nier que cette épître ne soit un extrait ou une copie de la seconde épître de saint Pierre; les mots sont presque les mêmes. Jude y parle des apôtres comme leur disciple, et comme après leur mort. Il cite des versets et des événemens qu'on ne trouve nulle part dans l'Écriture.»

L'opinion de Luther sur l'Apocalypse est remarquable: «Que chacun, dit-il, juge de ce livre d'après ses lumières et son sens particulier. Je ne prétends imposer à personne mon opinion: je dis tout simplement ce que j'en pense. Je ne le regarde ni comme apostolique, ni comme prophétique...» Et ailleurs: «Beaucoup de Pères ont rejeté ce livre, et chacun peut en penser ce que son esprit lui inspirera. Pour moi, je ne puis me faire à cet ouvrage. Une seule raison suffirait pour m'en détourner: c'est que Jésus-Christ n'y est adoré ni enseigné tel que nous le connaissons.»

Des _Pères_[a51]. «On peut lire Jérôme pour l'étude de l'histoire: quant à la foi et à la bonne vraie religion et doctrine, il n'y en a pas un mot dans ses écrits. J'ai déjà proscrit Origène. Chrysostôme n'a point d'autorité chez moi. Basile n'est qu'un moine; je n'en donnerais pas un cheveu. L'apologie de Philippe Mélanchton est au-dessus des écrits de tous les docteurs de l'Église, sans excepter Augustin. Hilaire et Théophylacte sont bons. Ambroise aussi; il marche bien sur l'article le plus essentiel, le pardon des péchés[r56].

[r56] Tischreden, 383.

»Bernard est au-dessus de tous les docteurs dans ses prédications; mais, quand il dispute, il devient un tout autre homme; alors il accorde trop à la loi et au libre arbitre.

»Bonaventure est le meilleur des théologiens scolastiques.

»Parmi les Pères, Augustin a sans contredit la première place, Ambroise la seconde, Bernard la troisième. Tertullien est un vrai Carlostad. Cyrille a les meilleures sentences. Cyprien le martyr est un faible théologien. Théophylacte est le meilleur interprète de saint Paul.»

(Pour prouver que l'antiquité n'ajoute pas à l'autorité): «Nous voyons combien saint Paul se plaint avec douleur des Corinthiens et des Galates. Parmi les apôtres mêmes, le Christ trouva un traître dans Judas.

»Les livres que les Pères ont écrits sur la Bible n'ont jamais rien de concluant; ils laissent le lecteur suspendu entre le ciel et la terre. Lisez Chrysostôme, le meilleur rhéteur et parleur de tous.»

Il remarque que les Pères ne disaient rien de la justification par la grâce pendant leur vie, mais y croyaient à leur mort. Cela était plus prudent pour ne point encourager le mysticisme, ni décourager les bonnes œuvres.

«Les chers Pères ont mieux vécu qu'écrit.»

Il fait l'éloge de l'histoire de saint Épiphane et des poésies de Prudence.

«Augustin et Hilaire, entre tous, ont écrit avec le plus de clarté et de vérité; les autres doivent être lus _cum judicio_.

»Ambroise a été mêlé aux affaires du monde, comme nous le sommes aujourd'hui. Nous sommes obligés de nous occuper au consistoire d'affaires de mariage plus que de la parole de Dieu...

»On a nommé Bonaventure le séraphique, Thomas l'angélique, Scot le subtil; Martin Luther sera nommé l'archi-hérétique.»