Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

Part 15

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Mélanchton raconta un jour à la table de Luther la fable suivante: «Un paysan traversant une forêt, rencontra une caverne où se trouvait un serpent. Une grande pierre roulée devant, empêchait l'animal d'en sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la plus belle récompense. Le paysan se laissa tenter, délivra le serpent, et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent répondit qu'il allait lui donner la récompense que le monde donne à ses bienfaiteurs, qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses supplications, fut qu'ils remettraient leur différend au jugement du premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute réponse, il dit: «J'ai consumé tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour récompense, il va me tuer, m'écorcher.» Ils rencontrèrent ensuite un vieux chien que son maître venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre donna même décision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur. Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence de ce dernier serait décisive. Après avoir marché quelques pas, ils virent venir à eux un renard. Dès que le paysan l'aperçut, il invoqua son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une décision favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier état; que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le jugement. Le serpent consentit, et, dès qu'il y fut, le paysan boucha le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les poulets qui lui étaient promis; mais la femme et les valets du paysan le tuèrent.» Mélanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: «Voilà bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauvé de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je n'aurais qu'à penser à Jésus-Christ qui, après avoir racheté le monde entier du péché, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifié par les siens mêmes.» (Tischreden, p. 56.)

Les plaisanteries, les jeux de mots qui se rencontrent si souvent dans les lettres des années précédentes, ont disparu dans celles-ci; la correspondance de Luther devient triste; c'est à peine si on le voit sourire une seule fois; le récit grotesque d'une expédition militaire de quelques bourgeois contre des brigands, peut tout au plus le dérider: «Voici encore une nouvelle victoire de Kohlhase (fameux brigand dont la vie est racontée dans un curieux roman historique); il a pris et enlevé un riche meunier. Sitôt que nous avons su la chose, nous nous sommes courageusement précipités à travers les campagnes, pas trop loin cependant de nos murailles, et comme il convient à des saints Christophes en peinture ou à des saints Georges de bois, nous avons effrayé les nuées de quelques coups de fusil... Nous avons fait transporter dans la ville nos bois, nos arbres, de peur que, la nuit, Kohlhase n'en fasse un pont pour passer nos petits fossés. Nous sommes tous des Hectors et des Achilles, ne craignant personne, bien que nous soyons seuls et sans ennemis.»

[a38] Page 67, ligne 25.—_Poison..._

En 1541, un bourgeois de Wittemberg, nommé Clémann Schober, suivit Luther l'arquebuse à la main, dans l'intention probable de le tuer. Il fut arrêté et puni. (Ukert I, 323.)

[a39] Page 71, ligne 4.—_Famille..._

_A Marc Cordel._ «Comme nous en sommes convenus, mon cher Marc, je t'envoie mon fils Jean, afin que tu l'emploies à exercer des enfans dans la grammaire et la musique, et en même temps, pour que tu surveilles et corriges ses mœurs... Si tes soins prospèrent pour ce fils, tu en auras, de mon vivant, deux autres... Je suis en travail de théologiens, mais je veux enfanter aussi des grammairiens et des musiciens.» (26 août 1542.)

Le docteur Jonas avait dit un jour que la malédiction de Dieu sur les enfans désobéissans, s'était accomplie dans la famille de Luther; le jeune homme dont il parlait était toujours malade et souffrant. Le docteur Luther ajouta «C'est la punition due à sa désobéissance. Il m'a presque tué une fois, et, depuis ce temps, j'ai perdu toutes les forces de mon corps. Grâce à lui, j'ai compris le passage où saint Paul parle des enfans qui tuent leurs parens, non par l'épée, mais par la désobéissance. Ils ne vivent guère, et n'ont pas de bonheur... O mon Dieu! que le monde est impie, et dans quels temps nous vivons! Ce sont les temps dont Jésus-Christ a dit: «Quand le fils de l'homme viendra, croyez-vous qu'il trouvera de la foi et de la charité?» Heureux ceux qui meurent avant de voir des temps pareils.» (Tischreden, p. 48.)

[a40] Page 71, ligne 4.—_La femme..._

«La femme est le plus précieux des trésors. Elle est pleine de grâces et de vertus; elle garde la foi.»

—«Le premier amour est violent, il nous enivre et nous enlève la raison. L'ivresse passée, les âmes pieuses conservent l'amour honnête; les impies n'en conservent rien.»

—«Mon doux Seigneur! si c'est ta volonté sainte que je vive sans femme, soutiens-moi contre les tentations; sinon, veuille m'accorder une bonne et pieuse jeune fille, avec laquelle je passe doucement ma vie, que j'aime et dont je sois aimé en retour.» (Tischreden, p. 329-31.)

[a41] Page 71, ligne 8.—_Asseyons-nous à sa table..._

Il y était toujours entouré de ses enfans et de ses amis, Mélanchton, Jonas, Aurifaber, etc., qui l'avaient soutenu dans ses travaux. Une place à cette table était chose enviée.—«J'aurais volontiers, écrit-il à Gaspard Muller, reçu Kégel au nombre de mes pensionnaires, pour différentes raisons; mais le jeune Porse de Jéna allant bientôt revenir, la table sera pleine, et je ne puis pourtant congédier mes anciens et fidèles compagnons. Si cependant il se trouve plus tard une place vacante, comme cela pourrait arriver après Pâques, je ferai avec plaisir ce que vous désirez, à moins que _le seigneur_ Catherine, ce que je ne pense pas, ne veuille nous refuser sa grâce.» (19 janvier 1536.) _Dominus Ketha_, c'était le nom qu'il donnait souvent à sa femme. Il commence ainsi une lettre qu'il lui écrit le 26 juillet 1540: «A la riche et noble dame de Zeilsdorf[7], madame la _doctoresse_ Catherine Luther, domiciliée à Wittemberg, quelquefois se promenant à Zeilsdorf, ma bien-aimée épouse.»

[7] Nom d'un village près duquel Luther possédait une petite terre.

[a42] Page 77, ligne 8.—_Mariage..._

«Le mariage, que l'autorité approuve et qui n'est point contre la parole de Dieu, est un bon mariage, quel que soit le degré de parenté.» (Tischreden, page 321.)

Il blâmait fort les juristes qui, «contre leur propre conscience, contre le droit naturel, divin et impérial, maintenaient comme valables les promesses secrètes de mariage. On doit laisser chacun s'arranger avec sa conscience. On ne peut forcer personne à l'amour.

«Les dots, présens de lendemain, biens, héritages, etc., ne regardent que l'autorité. Je veux les lui renvoyer, afin qu'elle en charge ses gens, ou qu'elle décide elle-même. Nous sommes pasteurs des consciences, non des corps ou des biens.» (Tischreden, p. 315)

Consulté dans un cas d'adultère, il dit: «On doit les citer et ensuite les séparer. De tels cas regardent proprement l'autorité, car le mariage est une chose temporelle. Il n'intéresse l'Église qu'en ce qui touche la conscience.» (Tischreden, p. 322.)

L'an 1539, 1er février, il disait: «Quoique les affaires relatives aux mariages nous obligent tous les jours d'étudier, de lire, de prêcher, d'écrire et de prier, je me réjouis que les consistoires soient établis, surtout pour ce genre d'affaires... On trouve beaucoup de parens, particulièrement des beaux-pères qui, sans raison, défendent le mariage à leurs enfans. L'autorité et les pasteurs doivent y voir, et favoriser les mariages, même contre la volonté des parens, selon les diverses occurrences... Les enfans doivent citer à leurs parens l'exemple de Samson. Nous ne sommes plus au temps de la papauté, où l'on suivait la loi contre l'équité.» (Tischreden, p. 322.)

[a43] Page 81, ligne 12.—_Ma femme et mes petits enfans..._

Durant la diète d'Augsbourg, il écrivit à son fils Jean: «Grâce et paix à toi, en Jésus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon enfant, et, quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai quelque belle chose.

»Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfans en robes d'or, qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires, des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent, et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je demandais à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfans? Il me répondit: «Ce sont ceux qui aiment à prier, à apprendre, et qui sont pieux.» Je lui dis alors: «Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis petits chevaux, et jouer avec les autres enfans?» L'homme me répondit: «S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront ici des fifres, des timbales et autres beaux instrumens pour faire de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes.» En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle prairie pour danser, où l'on voyait suspendus les fifres, les timbales, et les petites arbalètes. Mais il était encore matin, les enfans n'avaient pas dîné, et je ne pouvais attendre que la danse commençât. Je dis alors à l'homme: «Cher seigneur, je vais vite écrire à mon cher petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne, pour venir aussi dans ce jardin; mais il a une tante Madeleine qu'il aime beaucoup, pourra-t-il l'amener avec lui?» L'homme me répondit: «Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le-lui savoir.» Sois donc bien sage, mon cher enfant; dis à Philippe et à Jacques de l'être aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin.—Je te recommande à la protection de Dieu. Salue de ma part la tante Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton père qui te chérit. Martin LUTHER.» (19 juin 1530.)

[a44] Page 84.—_Fin du chapitre..._

«Dieu sait tous les métiers mieux que personne. Comme tailleur, il fait au cerf une robe qui lui sert neuf cents ans sans se déchirer. Comme cordonnier, il lui donne une chaussure qui dure encore plus long-temps que lui. Et ne s'entend-il pas à la cuisine, lui qui par le feu du soleil fait tout cuire et tout mûrir. Si notre Seigneur vendait les biens qu'il donne, il en ferait passablement d'argent; mais parce qu'il les donne gratis, on n'en tient pas compte.» (Tischr., p. 27.)

Ce passage bizarre et un assez grand nombre d'autres, nous montrent dans Luther le modèle probable d'Abraham de Sancta Clara. Au dix-septième siècle, on n'imitait plus que les défauts de Luther.

[a45] Page 87, ligne 15.—_Le décalogue..._

«Me voilà devenu disciple du décalogue. Je commence à comprendre que le décalogue est la dialectique de l'Évangile, et l'Évangile la rhétorique du décalogue; Christ a tout ce qui est de Moïse, mais Moïse n'a pas tout ce qui est de Christ.» (20 juin 1530.)

[a46] Page 88, ligne 9.—_Il y aura un nouveau ciel, une nouvelle terre..._

«Le grincement de _dents dont parle l'Évangile_, c'est la dernière peine qui suivra une mauvaise conscience, la désolante certitude d'être à jamais séparé de Dieu.» (Tischr., p. 366.) Ainsi Luther semble avoir une idée plus spirituelle de l'enfer que du paradis.

[a47] Page 89, ligne 10.—_Autrefois on faisait des pélerinages..._

A Jean de Sternberg, en lui dédiant la traduction du psaume CXVII: «... Si je vous ai nommé en tête de ce petit travail, ce n'a pas seulement été pour attirer l'attention des gens qui méprisent tout art et tout savoir, mais aussi pour témoigner qu'il y a encore des gens pieux parmi la noblesse. La plupart des nobles sont aujourd'hui si insolens et si dépravés, qu'ils excitent la colère du pauvre homme... S'ils voulaient être respectés, ils devraient avant tout respecter eux-mêmes Dieu et sa parole. Qu'ils continuent de vivre ainsi dans l'orgueil, dans l'insolence, dans le mépris de toute vertu, et ils ne seront bientôt plus que des paysans; ils le sont déjà, quoiqu'ils portent encore le nom de nobles et le chapeau à plumes... Ils devraient cependant se souvenir de Münzer...

»... Je souhaite que ce petit livre, et d'autres qui lui ressemblent, touchent votre cœur, et que vous y fassiez un pélerinage plus utile au salut, que celui que vous avez fait autrefois à Jérusalem. Non que je méprise ces pélerinages; j'en ferais moi-même bien volontiers, si je pouvais, et j'aime toujours à en entendre parler; mais je veux dire que nous ne les faisions pas dans un bon esprit. Quand j'allai à Rome, je courus comme un fou à travers toutes les églises, tous les couvens; je crus tout ce que les imposteurs y avaient jamais inventé. J'y dis une dizaine de messes, et je regrettais presque que mon père et ma mère fussent encore en vie. J'aurais tant aimé à les tirer du purgatoire par ces messes et autres bonnes œuvres! On dit à Rome ce proverbe: Heureuse la mère dont le fils dit la messe la veille de la Saint-Jean! Que j'aurais été aise de sauver ma mère!

»Nous faisions ainsi, ne sachant pas mieux; le pape tolère ces mensonges. Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons les évangiles, les psaumes, et autres paroles de Dieu; nous pouvons y faire des pélerinages plus utiles, y visiter et contempler la véritable terre promise, la vraie Jérusalem, le vrai paradis. Nous n'y marchons pas sur les tombeaux des saints et sur leurs dépouilles mortelles, mais dans leurs cœurs, dans leurs pensées et leur esprit...» (Cobourg, 29 août 1530.)

[a48] Page 89, ligne 13.—_Pour visiter les saints._

«Les saints ont souvent péché, souvent erré. Quelle fureur de nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles infaillibles! Qu'ils sachent, ces sophistes insensés, ces pontifes ignares, ces prêtres impies, ces moines sacriléges, et le pape avec toute sa sequelle.... que nous n'avons pas été baptisés au nom d'Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre ni de Paul, au nom de la bienfaisante faculté théologique de la Sodome (Sorbonne) de Paris, de la Gomorrhe de Louvain, mais au nom du seul Jésus-Christ notre maître.» (_De abrogandâ missâ privatâ._ Op. lat. Lutheri, Witt., II, 245.)

«Les véritables saints, ce sont toutes les autorités, tous les serviteurs de l'Église, tous les parens, tous les enfans qui croient en Jésus-Christ, qui ne commettent point de péché, et qui accomplissent, chacun dans sa condition, les devoirs que Dieu leur impose.» (Tischreden, 134, verso.)

Luther croit peu aux légendes des saints, et déteste surtout celles des anachorètes. «... Si l'on a fait quelque excès du côté du boire ou du manger, on peut l'expier avec le jeûne et la maladie...»

«La légende de saint Christophe est une belle poésie chrétienne. Les Grecs qui étaient des gens doctes, sages et ingénieux, ont voulu montrer ce que doit être un chrétien (_christoforos_, qui porte le Christ). Il en est de même du chevalier saint George. La légende de sainte Catherine est contraire à toute l'histoire romaine, etc.»

[a49] Page 89, ligne 16.—_Les prophètes._

«Je sue sang et eau pour donner les prophètes en langue vulgaire. Bon Dieu! quel travail! comme ces écrivains juifs ont de la peine à parler allemand. Ils ne veulent pas abandonner leur hébreu pour notre langue barbare. C'est comme si Philomèle, perdant sa gracieuse mélodie, était obligée de chanter toujours avec le coucou une même note monotone.» (14 juin 1528.)—Il dit ailleurs qu'en traduisant la Bible, il mettait souvent plusieurs semaines à chercher le sens d'un mot. (Ukert, II, p. 337.)

A Jean Frédéric, duc de Saxe, en lui envoyant sa traduction du prophète Daniel. «... Les historiens racontent avec éloge que le grand Alexandre portait toujours Homère sur lui et le mettait même la nuit sous sa tête: combien serait-il plus juste que le même honneur, ou un plus grand encore, fût rendu à Daniel par tous les rois et princes de la terre! Ils ne devraient pas le mettre sous leur tête, mais le déposer dans leur cœur, car il enseigne des choses bien plus hautes.» (février ou mars 1530.)

[a50] Page 92, ligne 10.—_Psaumes..._

A l'abbé Frédéric, de Nuremberg, en lui dédiant la traduction du psaume CXVIII: «... C'est mon psaume à moi, mon psaume de prédilection. Je les aime bien tous; j'aime toute l'Écriture sainte, qui est toute ma consolation et ma vie; cependant je me suis attaché particulièrement à ce psaume, et j'ai en vérité le droit de l'appeler mien. Il a aussi bien mérité de moi; il m'a sauvé de mainte grande nécessité d'où ni Empereur, ni rois, ni sages, ni saints, n'eussent pu me tirer. C'est mon ami, qui m'est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance de la terre. Je ne le donnerais pas en échange, si l'on m'offrait tout cela.

»Mais, dira-t-on, ce psaume est commun à tous; personne n'a le droit de le dire sien. Oui, mais le Christ est bien aussi commun à tous, et pourtant le Christ est mien. Je ne suis pas jaloux de ma propriété; je voudrais la mettre en commun avec le monde entier... Et plût à Dieu que tous les hommes revendiquassent ce psaume comme étant à eux! Ce serait la querelle la plus touchante, la plus agréable à Dieu, une querelle d'union et de charité parfaite.» (Cobourg, 1er juillet 1530.)

[a51] Page 94, ligne 12.—_Des Pères..._

Dès le commencement de l'année 1519, il écrivait à Jérôme Düngersheim une lettre remarquable sur l'importance et l'autorité des Pères de l'Église. «L'évêque de Rome est au-dessus de tous par sa dignité. C'est à lui qu'il faut s'adresser dans les cas difficiles et dans les grandes nécessités. J'avoue cependant que je ne saurais défendre contre les Grecs cette suprématie que je lui accorde.

»Si je reconnaissais au pape le pouvoir de tout faire dans l'Église, je devrais, comme conséquence de cette doctrine, traiter d'hérétiques, Jérôme, Augustin, Athanase, Cyprien, Grégoire et tous les évêques d'Orient qui ne furent pas établis par lui ni sous lui. Le concile de Nicée ne fut pas réuni par son autorité; il n'y présida ni par lui-même, ni par un légat. Que dirai-je des décrets de ce concile? Les connaît-on bien? Sait-on lesquels d'entre eux il faut reconnaître?... C'est votre coutume à toi et à Eck, d'accepter les paroles de tout le monde, de modifier l'Écriture par les Pères, comme s'il fallait plutôt croire en eux. Pour moi, je fais tout autrement. Comme Augustin et saint Bernard, en respectant toutes les autorités, je remonte des ruisseaux jusqu'au fleuve qui leur donne naissance.»—Suivent plusieurs exemples des erreurs dans lesquelles les Pères sont tombés. Luther les critique en philologue, montrant qu'ils n'ont pas compris le texte hébreu. «De combien d'autorités Jérôme n'abuse-t-il pas contre Jovinien? Augustin contre Pélage?—Ainsi Augustin dit que ce verset de la Genèse: Faisons l'homme à notre image, est une preuve de la Trinité, mais il y a dans le texte hébreu: Je ferai l'homme, etc.—Le Maître des sentences a donné un bien funeste exemple en s'efforçant de faire accorder les paroles de tous les Pères. Il résulte de là que nous devenons la risée des hérétiques, quand nous nous présentons devant eux avec ces phrases obscures ou à double sens. Eck se fait le champion de toutes les opinions diverses et contraires. C'est là-dessus que roulera notre dispute.» (1519.)

—«J'admire toujours comment après les apôtres, Jérôme a pu mériter le nom de Docteur de l'Église, Origène celui de Maître des Églises... On ne pourrait faire un seul chrétien avec leurs livres... tant ils sont séduits par la pompe des œuvres. Augustin lui-même ne vaudrait pas davantage, si les Pélagiens ne l'avaient rudement exercé, et contraint de défendre la foi.» (26 août 1530.)

—«Celui qui a osé comparer le monachat au baptême était complètement fou; c'était plutôt une bûche qu'une bête. Eh! quoi, crois-tu donc Jérôme, lorsqu'il parle d'une manière si impie contre Dieu, lorsqu'il veut qu'immédiatement après soi-même, ce soient ses parens que l'on considère le plus? Écouteras-tu Jérôme, tant de fois dans l'erreur, tant de fois dans le péché? croiras-tu un homme enfin, plutôt que Dieu lui-même? Va donc, et crois avec Jérôme qu'il faut passer sur le corps à ses parens pour fuir au désert.» (Lettre à Severinus, moine autrichien; 6 octobre 1527.)

[a52] Page 97, ligne 19.—_Les Scolastiques..._

Grégoire de Rimini a convaincu les scolastiques d'une doctrine pire que celle des pélagiens... Car bien que les pélagiens pensent que l'on peut faire une bonne œuvre sans la grâce, ils n'affirment pas qu'on puisse sans la grâce obtenir le ciel. Les scolastiques parlent comme Pélage, lorsqu'ils enseignent que sans la grâce on peut faire une bonne œuvre, et non une œuvre méritoire. Mais ils enchérissent sur les pélagiens, en ajoutant que l'homme a l'inspiration de la droite raison naturelle à laquelle la volonté peut se conformer naturellement, tandis que les pélagiens avouent que l'homme est aidé par la loi de Dieu. (1519.)

[a53] Page 102, ligne 14.—_Biens ecclésiastiques..._

Luther écrivit au roi de Danemarck (2 décembre 1536), pour approuver la suppression de l'épiscopat, et pour engager ce prince à faire un bon usage des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire (comme il l'écrivait le 18 juillet 1529 au margrave George de Brandebourg), à les appliquer à des fondations d'écoles et d'universités.

«L'Empereur dissimule, et cependant il prend, il dévore les évêchés, Utrecht, Liége, etc. Ceux de la noblesse devraient y prendre garde. Je me suis durement travaillé pour que les fondations ecclésiastiques et les possessions des princes abbés ne fussent point dispersées, mais conservées aux pauvres de la noblesse. Malheureusement cela n'aura pas lieu.» (Tischreden, p. 351.)

[a54] Page 104, ligne 7.—_Des cardinaux et évêques..._

«Maître Philippe louait devant le docteur Luther la haute intelligence et l'esprit rapide du cardinal, évêque de Saltzbourg, Mathieu Lang. Il disait qu'en 1530, il s'était trouvé six heures avec lui à Augsbourg, et qu'ils avaient causé de la religion. Le cardinal lui avait dit à la fin: «Mon cher _domine Philippe_, nous autres prêtres, nous n'avons encore jamais rien valu. Nous savons bien que votre doctrine est bonne; mais ignorez-vous donc que jusqu'ici on n'a jamais rien pu gagner sur les prêtres? Ce n'est pas vous qui commencerez.» «Ce cardinal était fils d'un messager d'Augsbourg. Son père était d'une bonne et ancienne famille, mais réduit à l'état de serviteur par sa pauvreté.—Ce fut le premier cardinal qu'il y ait eu en Allemagne. Appuyé par sa sœur, il se fit connaître à la cour de Maximilien, fut ensuite envoyé à Rome auprès du pape, et plus tard nommé coadjuteur de l'évêché de Salzbourg.» (Tischreden, p. 272.)

«J'ai, jusqu'ici, prié pour cet évêque, _categoricè, affirmativè, positivè_, de cœur, pour que Dieu voulût le convertir. J'ai essayé aussi par écrit de l'amener à la pénitence. Maintenant je prie pour lui _hypotheticè_ et _desperabundè_... Celui-là n'est point _frater ignorantiæ, sed malitiæ_.

»Il m'a souvent écrit amicalement, et m'a fait espérer qu'il prendrait femme, comme je lui en avais donné le conseil par écrit.

»Il s'est moqué de nous jusqu'à la diète d'Augsbourg. Là, j'ai appris à le connaître. Cependant il veut encore être mon ami au point qu'il me réclame pour arbitre dans l'affaire de...» (Tischreden, p. 274.)