Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I

Part 6

Chapter 63,922 wordsPublic domain

C'est de là qu'il répand dans des lettres tristes et éloquentes les pensées qui viennent remplir sa solitude (_ex eremo meâ_). «Que fais-tu maintenant mon Philippe, dit-il à Mélanchton? est-ce que tu ne pries point pour moi?...... Quant à moi, assis tout le jour, je me mets devant les yeux la figure de l'Église, et je vois cette parole du psaume LXXXVIII: «_Numquid vanè constituisti omnes filios hominum?_ Dieu! quel horrible spectre de la colère de Dieu, que ce règne abominable de l'Antichrist de Rome! Je prends en haine la dureté de mon cœur, qui ne se résout pas en torrens de larmes pour pleurer les fils de mon peuple égorgé. Il ne s'en trouve pas un qui se lève et qui tienne pour Dieu, ou qui fasse de soi un rempart à la maison d'Israël, dans ce jour suprême de la colère. O règne du pape, digne de la lie des siècles! Dieu aie pitié de nous!» (12 mai.)

«Quand je considère ces temps horribles de colère, je ne demande rien que de trouver dans mes yeux des fleuves de larmes pour pleurer la désolation des âmes, que produit ce royaume de péché et de perdition. Le monstre siége à Rome, au milieu de l'Église, et il se proclame Dieu; les pontifes l'adulent, les sophistes l'encensent, et il n'est rien que ne fassent pour lui les hypocrites. Cependant l'enfer épanouit son cœur, et ouvre sa gueule immense: Satan se joue dans la perdition des âmes. Moi, je suis assis tout le jour, à boire et à ne rien faire. Je lis la Bible en grec et en hébreu. J'écrirai quelque chose en allemand sur la liberté de la confession auriculaire. Je continuerai aussi le psautier et les commentaires (_postillas_), dès que j'aurai reçu de Wittemberg ce dont j'ai besoin; entre autres choses le _Magnificat_ que j'ai commencé.» (24 mai.) Cette solitude mélancolique était pour Luther pleine de tentations et de troubles. Il écrit à Mélanchton: «Ta lettre m'a déplu à double titre; d'abord parce que je vois que tu portes ta croix avec impatience, que tu cèdes trop aux affections, que tu es tendre selon ta coutume; ensuite, parce que tu m'élèves trop haut, et que tu tombes dans une grande erreur en m'attribuant tant de choses, comme si je prenais tant de souci de la cause de Dieu. Cette haute opinion que tu as de moi me confond et me déchire, quand je me vois insensible et endurci, assis dans l'oisiveté, ô douleur! rarement en prières, ne poussant pas un gémissement pour l'Église de Dieu. Que dis-je! ma chair indomptée me brûle d'un feu dévorant. En somme, moi qui devais être consumé par l'esprit, je me consume par la chair, la luxure, la paresse, l'oisiveté, la somnolence; est-ce donc parce que vous ne priez plus pour moi, que Dieu s'est détourné de moi? C'est à toi de prendre ma place, toi mieux doué de Dieu, et qui lui es plus agréable.

»Voilà déjà huit jours que je n'écris pas, que je ne prie pas, que je n'étudie pas, soit tentations de la chair, soit autres ennuis qui me tourmentent. Si les choses ne vont pas mieux, j'entrerai publiquement à Erfurth: tu m'y verras ou je t'y verrai; car je consulterai les médecins ou les chirurgiens.» Il était malade alors, et souffrait cruellement; il décrit son mal dans des termes trop naïfs, et on peut dire trop grossiers, pour que nous puissions les traduire. Mais ses souffrances spirituelles étaient plus vives encore et plus profondes. (13 juillet.)

«Lorsque je partis de Worms, en 1521, que je fus pris près d'Eisenach, et que j'habitai mon pathmos, le château de Wartbourg, j'étais loin du monde dans une chambre, et personne ne pouvait venir à moi que deux jeunes garçons nobles qui m'apportaient à manger et à boire deux fois le jour. Ils m'avaient acheté un sac de noisettes que j'avais mis dans une caisse. Le soir, lorsque je fus passé dans l'autre chambre, que j'eus éteint la lumière, et que je me fus couché, il me sembla que les noisettes se mettaient en mouvement, se heurtaient bien fort l'une contre l'autre, et venaient cliqueter contre mon lit. Je ne m'en inquiétai point. Plus tard, je me réveillai; il se faisait sur l'escalier un grand bruit comme si l'on eût jeté du haut en bas une centaine de tonneaux. Je savais bien cependant que l'escalier était fermé avec des chaînes et une porte de fer, de sorte que personne ne pouvait monter. Je me levai pour voir ce que c'était, et je dis: Est-ce toi?... Eh bien! soit... Et je me recommandai au Seigneur Christ dont il est écrit, _Omnia subjecisti pedibus ejus_, comme dit le VIIIe psaume, et je me remis au lit.—Alors vint à Eisenach la femme de Jean de Berblibs. Elle avait soupçonné que j'étais au château, et elle aurait voulu me voir; mais la chose était impossible. Ils me mirent alors dans une autre partie du château, et placèrent la dame de Berblibs dans la chambre que j'occupais, et elle entendit la nuit tant de vacarme, qu'elle crut qu'il y avait mille diables[r32].»

[r32] Tischreden, 208.

Luther trouvait peu de livres à Wartbourg. Il se mit avec ardeur à l'étude du grec et de l'hébreu[a34]; il s'occupa de répondre au livre de Latomus, si prolixe, dit-il, et si mal écrit. Il traduisit en allemand l'apologie de Mélanchton contre les théologiens de Paris, en y ajoutant un commentaire (_tuam in asinos parisienses apologiam cum illorum insaniâ statui vernaculè dare adjectis annotationibus_.) (13 juillet.) Il déployait alors une activité extraordinaire, et du haut de sa montagne inondait l'Allemagne d'écrits: «J'ai publié un petit livre contre celui de Catharinus sur l'Antichrist, un traité en allemand sur la confession, le psaume LXVII expliqué en allemand, le cantique de Marie expliqué en allemand, le psaume XXXVII de même, et une consolation à l'église de Wittemberg.

»J'ai sous presse un commentaire en allemand des épîtres et évangiles de l'année; j'ai également terminé une réprimande publique au cardinal de Mayence sur l'idole des indulgences qu'il vient de relever à Halle, et une explication de l'évangile des dix lépreux; le tout en allemand[a35]. Je suis né pour mes Allemands, et je veux les servir. J'avais commencé en chaire, à Wittemberg, une amplification populaire sur les deux Testamens, et j'étais parvenu, dans la Genèse, au XXXIIe chapitre, et dans l'Évangile, à saint Jean-Baptiste. Je me suis arrêté là.» (1er novembre.)

«Je suis dans le tremblement, et ma conscience me trouble, parce qu'à Worms, cédant à ton conseil et à celui de tes amis, j'ai laissé faiblir l'esprit en moi, au lieu de montrer un Élie à ces idoles. Ils en entendraient bien d'autres, si je me trouvais encore une fois devant eux[a36].» (9 septembre.)

L'affaire de l'archevêque de Mayence, à laquelle il est fait allusion dans la lettre que nous venons de citer, mérite que nous y insistions. Il est curieux de voir l'énergie qu'y déploie Luther, et comme il y traite en maître les puissances, le cardinal archevêque, et l'Électeur lui-même. Spalatin lui avait écrit pour l'engager à supprimer sa _réprimande publique_ à l'archevêque. Luther lui répond: «Je ne sais si jamais lettre m'a été plus désagréable que ta dernière; non-seulement j'ai différé ma réponse, mais j'avais résolu de n'en pas faire. D'abord je ne supporterai pas ce que tu me dis, _que le Prince ne souffrira point qu'on écrive contre le Mayençais, et qu'on trouble la paix publique_: je vous anéantirais plutôt (_perdam_) toi et l'archevêque et toute créature. Tu dis fort bien qu'il ne faut pas troubler la paix publique; et tu souffriras qu'on trouble la paix éternelle de Dieu par ces œuvres impies et sacriléges de perdition? Non pas, Spalatin, non pas, Prince; je résisterai de toutes mes forces pour les brebis du Christ à ce loup dévorant, comme j'ai résisté aux autres. Je t'envoie donc un livre contre lui, qui était déjà prêt quand ta lettre est venue: elle ne m'y a pas fait changer un mot. Je devais toutefois le soumettre à l'examen de Philippe (Mélanchton); c'était à lui d'y changer ce qu'il eût jugé à propos. Garde-toi de ne pas le transmettre à Philippe, ou de chercher à dissuader; la chose est décidée, on ne t'écoutera point.» (11 novembre.) Quelques jours après, il écrit à l'évêque lui-même:

«... Cette première et fidèle exhortation que j'avais faite à votre Grâce électorale, ne m'ayant valu de sa part que raillerie et ingratitude, je lui ai écrit une seconde fois, lui offrant d'accepter ses instructions et ses conseils. Quelle a été la réponse de votre Grâce? dure, malhonnête, indigne d'un évêque et d'un chrétien.

»Or, quoique mes deux lettres n'aient servi à rien, je ne me laisse point rebuter, et, conformément à l'Évangile, je vais faire parvenir à votre Grâce un troisième avertissement. Vous venez de rétablir à Halle l'idole qui fait perdre aux bons et simples chrétiens leur argent et leur âme, et vous avez publiquement reconnu par là que tout ce qu'avait fait Tetzel, il l'avait fait de concert avec l'archevêque de Mayence...

»Ce même Dieu vit encore, n'en doutez pas; il sait encore l'art de résister à un cardinal de Mayence, celui-ci eût-il quatre empereurs de son côté. C'est son plaisir de briser les cèdres, et d'abaisser les Pharaons superbes et endurcis. Je prie votre Grâce de ne point tenter ce Dieu.

»Penseriez-vous que Luther fût mort? Ne le croyez pas. Il est sous la protection de ce Dieu qui déjà a humilié le pape, et tout prêt à commencer avec l'archevêque de Mayence un jeu dont peu de gens se douteront....[r33] Donné en mon désert, le dimanche, après Sainte-Catherine (25 novembre 1521). Votre bienveillant et soumis, Martin LUTHER.»

[r33] Luth. Werke. Witt. t. IX, 129.

Le cardinal répondit humblement, et de sa propre main:

«Cher docteur, j'ai reçu votre lettre datée du dimanche d'après la Sainte-Catherine, et je l'ai lue avec toute bienveillance et amitié. Cependant je m'étonne de son contenu, car on a remédié depuis long-temps à la chose qui vous a fait écrire.

»Je me conduirai dorénavant, Dieu aidant, de telle sorte qu'il convient à un prince pieux, chrétien et ecclésiastique. Je reconnais que j'ai besoin de la grâce de Dieu, et que je suis un pauvre homme, pécheur et faillible, qui pèche et se trompe tous les jours. Je sais qu'il n'est rien de bon en moi sans la grâce de Dieu, et que je ne suis par moi-même qu'un vil fumier.

»Voilà ce que je voulais répondre à votre bienveillante exhortation, car je suis aussi disposé qu'il est possible à vous faire toute sorte de grâce et de bien. Je souffre volontiers une réprimande fraternelle et chrétienne, et j'espère que le Dieu miséricordieux m'accordera sa grâce et sa force, pour vivre selon sa volonté en ceci comme dans les autres choses[r34]. Donné à Halle, le jour de Saint-Thomas (21 décembre 1521). ALBERTUS _manu propriâ_.»

[r34] _Ibid._ 130.

Le prédicateur et conseiller de l'archevêque, Fabricius Capiton, dans une réponse à la lettre de Luther, avait blâmé son âpreté, et dit qu'il fallait garder des ménagemens avec les puissans, les excuser, quelquefois même fermer les yeux sur leurs actes, etc... Luther réplique: ... «Vous demandez de la douceur et des ménagemens; je vous entends. Mais y a-t-il quelque communauté entre le chrétien et l'hypocrite? La foi chrétienne est une foi publique et sincère; elle voit les choses, elle les proclame telles qu'elles sont... Mon opinion est qu'on doit démasquer tout, ne rien ménager, n'excuser rien, ne fermer les yeux sur rien, de sorte que la vérité reste pure et à découvert, et comme placée sur un champ libre... Jérémie, 48: _Maudit soit celui qui est tiède dans l'œuvre du Seigneur!_ Autre chose est, mon cher Fabricius, de louer le vice ou l'amoindrir, autre chose de le guérir avec bonté et douceur. Avant tout, il faut déclarer hautement ce qui est juste et injuste, et ensuite, quand l'auditeur s'est pénétré de notre enseignement, il faut l'accueillir et l'aider malgré les imperfections dans lesquelles il pourra encore retomber. _Ne repoussez pas celui qui est faible dans la foi_, dit saint Paul... J'espère qu'on ne pourra me reprocher d'avoir, pour ma part, manqué de charité et de patience envers les faibles... Si votre cardinal avait écrit sa lettre dans la sincérité de son cœur, ô mon Dieu, avec quelle joie, quelle humilité je tomberais à ses pieds! comme je m'estimerais indigne d'en baiser la poussière! car moi-même suis-je autre chose que poussière et ordure? Qu'il accepte la parole de Dieu, et nous serons à lui comme des serviteurs fidèles et soumis... A l'égard de ceux qui persécutent et condamnent cette parole, la charité suprême consiste précisément à résister à leurs fureurs sacriléges de toutes manières.

»Croyez-vous trouver en Luther un homme qui consente à fermer les yeux, pourvu qu'on l'amuse par quelques cajoleries?..... Cher Fabricius, je devrais vous répondre plus durement que je ne fais..... mon _amour_ est prêt à mourir pour vous; mais qui touche à la _foi_, touche à la prunelle de notre œil. Raillez ou honorez l'_amour_ comme vous le voudrez; mais la _foi_, la parole, vous devez l'adorer et la regarder comme le saint des saints: c'est ce que nous exigeons de vous. Attendez tout de notre amour, mais craignez, redoutez notre foi.....

»Je ne réponds point au cardinal même, ne sachant comment lui écrire, sans approuver ou reprendre sa sincérité ou son hypocrisie. C'est par vous qu'il saura la pensée de Luther.....[r35] De mon désert, le jour de Saint-Antoine (17 janvier 1522).»

[r35] _Ibid._ 132.

Citons encore la préface qu'il mit en tête de son explication de l'évangile des Lépreux, et qu'il adressa à plusieurs de ses amis:

«Pauvre frère que je suis! voilà que j'ai encore allumé un grand feu; j'ai de nouveau _mordu_ un bon trou dans la poche des papistes; j'ai attaqué la confession! Que vais-je devenir désormais? Où trouveront-ils assez de soufre, de bitume, de fer et de bois, pour mettre en cendres cet hérétique empoisonné? Il faudra pour le moins enlever les fenêtres des églises, de peur que l'espace ne manque aux prédications des saints prêtres sur l'Évangile, _id est_, à leurs injures et à leurs vociférations furibondes contre Luther. Quelle autre chose prêcheraient-ils au pauvre peuple? Il faut que chacun prêche ce qu'il peut et ce qu'il sait.

«... Tuez, tuez, s'écrient-ils, tuez cet hérésiarque qui veut renverser tout l'état ecclésiastique, qui veut soulever la chrétienté entière!» J'espère que, si j'en suis digne, ils en viendront là, et qu'ils combleront en moi la mesure de leurs pères. Mais il n'est pas encore temps, mon heure n'est pas venue; il faut qu'auparavant je rende encore plus furieuse cette race de vipères, et que je mérite loyalement de mourir par eux....»[r36]

[r36] _Ibid._ 123-19.

Du fond de sa retraite, ne pouvant plus se jeter dans la mêlée, il exhorte Mélanchton:

«Lors même que je périrais, rien ne serait perdu pour l'Évangile, car tu m'y surpasses aujourd'hui; tu es l'Élysée qui succède à Élie, enveloppé d'un double esprit.

»Ne vous laissez pas abattre, mais chantez la nuit le cantique du Seigneur que je vous ai donné: je le chanterai aussi, moi, n'ayant de souci que pour la parole. Que celui qui ignore, ignore: que celui qui périt, périsse, pourvu qu'ils ne puissent pas se plaindre que notre office leur ait manqué.» (26 mai 1521.)

On le pressait alors de donner la solution d'une question qu'il avait soulevée, et dont la décision ne pouvait sortir des controverses théologiques, la question des vœux monastiques; les moines demandaient de toutes parts à sortir, et Mélanchton n'osait rien prendre sur lui. Luther lui-même n'aborde ce sujet qu'avec hésitation.

«Vous ne m'avez pas encore convaincu qu'on doive penser de même du vœu des prêtres et de celui des moines. Ce qui me touche beaucoup, c'est que l'ordre sacerdotal, institué de Dieu, est libre, mais non pas celui des moines, qui ont choisi leur état, et se sont offerts à Dieu de leur plein gré. Je déciderais pourtant volontiers que ceux qui n'ont pas atteint l'âge du mariage, ou qui y sont encore, et qui sont entrés dans ces coupe-gorges, en peuvent sortir sans scrupule; mais je n'ose me prononcer pour ceux qui sont déjà vieux, et qui ont vécu long-temps dans cet état.

»Du reste, comme Paul donne, au sujet des prêtres, une décision très large, en disant que ce sont les démons qui leur ont interdit le mariage, et que la voix de Paul est la voix de la majesté divine, je ne doute point qu'il ne faille la confesser hautement; ainsi, lors même qu'au temps de leur profession, ils se seraient liés par cette prohibition du diable, maintenant qu'ils savent à quoi ils se sont liés, ils peuvent se délier en toute confiance. (1er août.) Pour moi, j'ai souvent annulé sans scrupule des vœux faits avant l'âge de vingt ans, et je les annulerais encore, parce qu'il n'est personne qui ne voie qu'il n'y a eu là ni délibération ni connaissance. Mais j'ai fait cela pour ceux qui n'avaient pas encore changé d'état ni d'habit; quant à ceux qui auraient déjà exercé dans les monastères les fonctions du sacrifice, je n'ai rien osé encore. Je ne sais de quel nuage m'offusquent et me tourmentent cette vanité et cette opinion humaine.» (6 août 1521.)

Quelquefois il se rassure, et parle nettement:

«Quant aux vœux des religieux et des prêtres, nous avons fait, Philippe et moi, une vigoureuse conspiration pour les détruire et les mettre à néant.... Ce malheureux célibat des jeunes gens et des jeunes filles me révèle tous les jours tant de monstruosités, que rien ne sonne plus mal à mes oreilles que le nom de nonne, de moine, de prêtre: et le mariage me semble un paradis, même avec la dernière pauvreté.» (1er novembre.)

Préface de Luther à son livre _De Votis monasticis_, écrite sous forme de lettre à son père. (21 nov. 1521.) «.... Ce n'est pas volontairement que je me suis fait moine. Dans la terreur d'une apparition soudaine, entouré de la mort et me croyant appelé par le ciel, je fis un vœu irréfléchi et forcé. Quand je te dis cela dans notre entrevue, tu me répondis: «Dieu veuille que ce ne soit pas un prestige et un fantôme diabolique!» Cette parole, comme si Dieu l'eût prononcée par ta bouche, me pénétra bientôt profondément; mais je fermai mon cœur, tant que je pus, contre toi et ta parole. De même, lorsque ensuite je te reprochai ton ressentiment, tu me fis une réponse qui me frappa comme aucune parole ne m'a frappé, et elle est toujours restée au fond de mon cœur. Tu me dis: «N'as-tu pas entendu aussi qu'on doit obéir à ses parens?» Mais j'étais endurci dans ma dévotion, et j'écoutais ce que tu disais comme ne venant que d'un homme. Cependant, dans le fond de mon âme, je n'ai jamais pu mépriser ces paroles....»

—«Il me souvient que lorsque j'eus prononcé mes vœux, le père de ma chair, d'abord très irrité, s'écria, lorsqu'il fut apaisé: Plaise au ciel que ce ne soit pas un tour de Satan! Parole qui a jeté dans mon cœur de si profondes racines, que je n'ai jamais rien entendu de sa bouche dont j'aie gardé une plus ferme mémoire. Il me semble que Dieu a parlé par sa bouche.» (9 septembre.) Il recommande à Wenceslas Link qu'on laisse aux moines la liberté de sortir des couvens sans jamais contraindre personne. «Je suis sûr que tu ne feras, que tu ne laisseras rien faire de contraire à l'Évangile, lors même qu'il faudrait perdre tous les monastères. Je n'aime point cette sortie turbulente dont j'ai ouï parler... Mais je ne vois pas qu'il soit bon et convenable de les rappeler, quoiqu'ils n'aient pas bien et convenablement agi. Il faudrait qu'à l'exemple de Cyrus dans Hérodote, tu donnasses la liberté à ceux qui veulent sortir, mais sans mettre personne dehors, ni retenir personne par force...»

Il avait montré la même tolérance lorsque ceux d'Erfurth s'étaient portés à des actes de violence envers les prêtres catholiques.—Carlostad, à Wittemberg, eut bientôt rempli et dépassé les instructions de Luther.

«Bon Dieu! s'écrie celui-ci dans une lettre à Spalatin, nos gens de Wittemberg marieront-ils jusqu'aux moines! Quant à moi, ils ne me feront pas prendre femme.—Prends bien garde de ne pas prendre femme, afin de ne pas tomber dans la tribulation de la chair.» (6 août.)

Cette hésitation et ces ménagemens montrent assez que Luther suivait plus qu'il ne devançait le mouvement qui entraînait tous les esprits hors des routes anciennes.

«Origène, écrit-il à Spalatin, avait un enseignement à part pour les femmes; pourquoi Mélanchton n'essaierait-il pas quelque chose de pareil? Il le peut et le doit, car le peuple a faim et soif.»

«Je désirerais fort que Mélanchton prêchât aussi quelque part en public, dans la ville, aux jours de fêtes, dans l'après-dînée, pour tenir lieu de la boisson et du jeu: on s'habituerait ainsi à ramener la liberté, et à la façonner sur le modèle de l'Église antique.

»Car si nous avons rompu avec toutes les lois humaines, et secoué le joug, nous arrêterons-nous à ce que Mélanchton n'est pas oint et rasé, à ce qu'il est marié? Il est véritablement prêtre, et il remplit les fonctions du prêtre, à moins que l'office du prêtre ne soit pas l'enseignement de la parole. Autrement le Christ non plus ne sera pas prêtre, puisqu'il enseigne tantôt dans les synagogues, tantôt sur la barque, tantôt sur le rivage, tantôt sur la montagne. Tout rôle en tout lieu, à toute heure, il l'a rempli sans cesser d'être lui-même.

»Il faudrait que Mélanchton lût au peuple l'Évangile en allemand, comme il a commencé à le lire en latin, afin de devenir ainsi peu-à-peu un évêque allemand, comme il est devenu évêque latin.» (9 septembre.)

Cependant l'Empereur étant occupé de la guerre contre le roi de France, l'Électeur se rassura et il fit donner à Luther un peu plus de liberté. «Je suis allé deux jours à la chasse pour voir un peu ce plaisir γλυκύπικρον (doux-amer) des héros: nous prîmes deux lièvres et quelques pauvres misérables perdreaux; digne occupation d'oisifs. Je théologisais pourtant au milieu des filets et des chiens; autant ce spectacle m'a causé de plaisir, autant ç'a été pour moi un mystère de pitié et de douleur. Qu'est-ce que cela nous représente, sinon le diable avec ses docteurs impies pour chiens, c'est-à-dire les évêques et les théologiens qui chassent ces innocentes bestioles. Je sentais profondément ce triste mystère sur les animaux simples et fidèles.

»En voici un autre plus atroce. Nous avions sauvé un petit lièvre vivant, je l'avais enveloppé dans la manche de ma robe; pendant que j'étais éloigné un instant, les chiens trouvèrent le pauvre lièvre, et, à travers la robe, lui cassèrent la jambe droite, et l'étranglèrent. Ainsi sévissent le pape et Satan pour perdre même les âmes sauvées.

»Enfin, j'en ai assez de la chasse; j'aimerais mieux, je pense, celle où l'on perce de traits et de flèches ours, loups, sangliers, renards, et toute la gent des docteurs impies... Je t'écris cette plaisanterie, afin que tu saches que vous autres courtisans, mangeurs de bêtes, vous serez bêtes à votre tour dans le paradis, où saura bien vous prendre et vous encager, Christ, le grand chasseur. C'est vous qui êtes en jeu, tandis que vous vous jouez à la chasse.» (15 août.)—Du reste, Luther ne se déplaisait pas à Wartbourg; il y avait trouvé un accueil libéral, où il reconnaissait la main de l'Électeur. «Le maître de ce lieu me traite beaucoup mieux que je ne le mérite.» (10 juin.) «Je ne voudrais être à charge à personne. Mais je suis persuadé que je vis ici aux dépens de notre prince; autrement je n'y resterais pas une heure. On sait que s'il faut dépenser l'argent de quelqu'un, c'est celui des princes.» (15 août.)

A la fin du mois de novembre 1521, le désir de revoir et d'encourager ses disciples, lui fit faire une courte excursion à Wittemberg; mais il eut soin que l'Électeur n'en sût rien. «Je lui cache, dit-il à Spalatin, et mon voyage et mon retour. Pour quel motif? c'est ce que tu comprends assez.»