Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I
Part 4
Pour se rendre décemment à Leipzig, Luther fut obligé de demander une robe au parcimonieux Électeur, qui, depuis deux ou trois ans, avait oublié de l'habiller. La lettre est curieuse:
«Je prie votre Grâce électorale de vouloir bien m'acheter une chape blanche et une chape noire. La blanche, je la demande humblement. Pour la noire, votre altesse me la doit; car il y a deux ou trois ans qu'elle me l'a promise, et Pfeffinger délie si difficilement les cordons de sa bourse, que j'ai été obligé de m'en procurer une moi-même. Je prie humblement votre Altesse, qui a pensé que le _Psautier_ méritait une chape noire, de vouloir bien ne pas juger le _saint Paul_ indigne d'une chape blanche.»
Luther était alors si complètement rassuré, que non content d'aller se défendre à Leipzig, il prit l'offensive à Wittemberg[a18]. «Il osa, dit son biographe catholique, Cochlæus, il osa, avec l'autorisation du prince qui le protégeait[a19], citer solennellement les inquisiteurs les plus habiles, ceux qui ce croiraient capables d'avaler le fer et de fendre le caillou, pour qu'ils vinssent disputer avec lui[a20]; on leur offrait le sauf-conduit du prince, qui de plus se chargeait de les héberger et de les défrayer.»
Cependant, le principal adversaire de Luther, le docteur Eck, s'était rendu à Rome pour solliciter sa condamnation. Luther était jugé d'avance. Il ne lui restait qu'à juger son juge, à condamner lui-même l'autorité par-devant le peuple. C'est ce qu'il fit dans son terrible livre de la Captivité de Babylone. Il avançait que l'Église était captive, que Jésus-Christ, constamment profané dans l'idolâtrie de la messe, méconnu dans le dogme de la transsubstantiation, se trouvait prisonnier du pape.
Il explique dans la préface, avec une audacieuse franchise, comment il s'est trouvé poussé de proche en proche par ses adversaires: «Que je le veuille ou non, je deviens chaque jour plus habile, poussé comme je suis, et tenu en haleine par tant de maîtres à la fois[r15]. J'ai écrit sur les indulgences, il y a deux ans, mais d'une façon qui me fait regretter vivement d'avoir donné mes feuilles au public. J'étais encore prodigieusement engoué à cette époque de la puissance papale; je n'osai rejeter les indulgences entièrement. Je les voyais d'ailleurs approuvées par tant de personnes; moi, j'étais seul à rouler ce rocher (_hoc volvere saxum_). Mais depuis, grâce à Silvestre et autres frères qui les défendirent vaillamment, j'ai compris que ce n'était rien autre chose que des impostures inventées par les flatteurs de Rome, pour faire perdre la foi aux hommes et s'emparer de leur bourse. Plaise à Dieu que je puisse porter les libraires et tous ceux qui ont lu mes écrits sur les indulgences à les brûler sans en laisser trace, en mettant à la place de tout ce que j'ai dit, cette unique proposition: _Les indulgences sont des billevesées inventées par les flagorneurs de Rome_.
[r15] Luth. oper. Witt. t. IX, 63.
»Après cela, Eck, Emser et leur bande vinrent m'entreprendre sur la question de la suprématie du pape. Je dois reconnaître, pour ne pas me montrer ingrat envers ces doctes personnages, que la peine qu'ils se sont donnée n'a pas été perdue pour mon avancement. Auparavant, je niais que la papauté fût de droit divin, mais j'accordais encore qu'elle était de droit humain. Après avoir entendu et lu les subtilités ultra-subtiles sur lesquelles ces pauvres gens fondent les droits de leur idole, j'ai fini par mieux comprendre, et je me suis trouvé convaincu, que le règne du pape est celui de Babylone et de _Nemrod, le fort chasseur_. C'est pourquoi je prie instamment les libraires et les lecteurs (pour que rien ne manque aux succès de mes bons amis), de brûler également ce que j'ai écrit jusqu'ici sur ce point, et de s'en tenir à cette proposition: _Le pape est le fort chasseur, le Nemrod de l'épiscopat romain_.»
En même temps, pour qu'on sût bien qu'il s'attaquait à la papauté plus qu'au pape, il écrivit dans les deux langues une longue lettre à Léon X, où il s'excusait de lui en vouloir personnellement. «Au milieu des monstres de ce siècle, contre lesquels je combats depuis trois ans, il faut bien qu'une fois pourtant, très honorable Père, je me souvienne de toi. Ta renommée tant célébrée des gens de lettres, ta vie irréprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne suis pas si sot que de m'en prendre à toi, lorsqu'il n'est personne qui ne te loue. Je t'ai appelé un Daniel dans Babylone, j'ai protesté de ton innocence... Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul contre ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savans et vertueux. Vous seriez empoisonnés infailliblement si vous osiez entreprendre de remédier à tant de maux... C'en est fait de la cour de Rome. La colère de Dieu est venue pour elle à son terme; elle hait les conciles, elle a horreur de toute réforme. Elle remplit l'éloge de sa mère, dont il est dit: _Nous avons soigné Babylone; elle n'est pas guérie; laissons Babylone_. O infortuné Léon, qui siéges sur ce trône maudit! Moi je te dis la vérité parce que je te veux du bien. Si saint Bernard avait pitié de son pape Eugène, quelles seront nos plaintes, lorsque la corruption a augmenté trois cents ans de plus... Oui, tu me remercierais de ton salut éternel, si je venais à bout de briser ce cachot, cet enfer, où tu te trouves retenu.»
Lorsque la bulle de condamnation arriva en Allemagne, elle trouva tout un peuple soulevé[a21]. A Erfurth, les étudians l'arrachèrent aux libraires, la mirent en pièces, et la jetèrent à l'eau en faisant cette mauvaise pointe: «Bulle elle est, disaient-ils, comme bulle d'eau elle doit nager.» Luther écrivit à l'instant: _Contre la bulle exécrable de l'Antichrist_. Le 10 décembre 1520, il la brûla aux portes de la ville, et le même jour il écrivit à Spalatin, son intermédiaire ordinaire auprès de l'Électeur. «Aujourd'hui 10 décembre de l'année 1520, la neuvième heure du jour, ont été brûlés à Wittemberg, à la porte de l'Est, près la sainte croix, tous les livres du pape, le _Décret_, les _Décrétales_, _l'Extravagante_ de Clément VI, la dernière bulle de Léon X, la _Somme angélique_, le Chrysoprasus d'Eck et quelques autres ouvrages d'Eck et d'Emser. Voilà des choses nouvelles!» Il dit, dans l'acte même qu'il fit dresser à ce sujet: «Si quelqu'un me demande pourquoi j'en agis ainsi, je lui répondrai que c'est une vieille coutume de brûler les mauvais livres. Les apôtres en ont brûlé pour cinq mille deniers.»
Selon la tradition, il aurait dit, en jetant dans les flammes le livre des Décrétales: «Tu as affligé le saint du Seigneur, que le feu éternel t'afflige toi-même et te consume.»
C'étaient bien là, en effet, des choses nouvelles, comme le disait Luther. Jusqu'alors la plupart des sectes et des hérésies s'étaient formées dans l'ombre, et se seraient tenues heureuses d'être ignorées; mais voici qu'un moine traite d'égal à égal avec le pape, et se constitue le juge du chef de l'Église. La chaîne de la tradition vient d'être rompue, l'unité brisée, la _robe sans couture_ déchirée. Qu'on ne croie pas que Luther lui-même, avec toute sa violence, ait franchi sans douleur ce dernier pas. C'était d'un coup arracher de son cœur tout un passé vénérable dans lequel on avait été nourri. Il croyait, il est vrai, garder pour soi l'Écriture. Mais enfin c'était l'Écriture autrement interprétée qu'on ne faisait depuis mille ans. Ses ennemis ont dit souvent tout cela; aucun d'eux plus éloquemment que lui[a22].
«Sans doute, écrit-il à Érasme au commencement de son triste livre _De servo arbitrio_, sans doute, tu te sens quelque peu arrêté en présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement de tant de siècles où brillèrent des hommes si habiles dans les lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs, glorifiés par de nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récens, tant d'académies, de conciles, d'évêques, de pontifes. De ce côté se trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur, la force, la sainteté, les miracles; et que n'y a-t-il pas? Du mien, Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis Luther, un pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni la sainteté, ni les miracles. A eux tous, ils ne pourraient guérir un cheval boiteux... _Et alia quæ tu plurima fanda enumerare vales._ Que sommes-nous, nous autres? Ce que le loup disait de Philomèle: Tu n'es qu'une voix; _Vox est, prætereàque nihil_...
»Je l'avoue, mon cher Érasme, c'est avec raison que tu hésites devant toutes ces choses; moi aussi, il y a dix ans, j'ai hésité... Pouvais-je croire que cette Troie, qui depuis si long-temps avait victorieusement résisté à tant d'assauts, pût tomber un jour? J'en atteste Dieu dans mon âme, j'eusse persévéré dans ma crainte, j'hésiterais encore aujourd'hui, si ma conscience, si la vérité, ne m'avaient contraint de parler. Je n'ai pas, tu le penses bien, un cœur de roche; et quand je l'aurais, battu par tant de flots et d'orages, il se serait brisé, ce cœur, lorsque toute cette autorité venait fondre sur ma tête, comme un déluge prêt à m'accabler.»
Il dit ailleurs[r16]: «... J'ai appris par la sainte Écriture que c'est chose pleine de péril et de terreur d'élever la voix dans l'église de Dieu, de parler au milieu de ceux que vous aurez pour juges, lorsqu'arrivés au dernier jour du jugement, vous vous trouverez sous le regard de Dieu, sous l'œil des anges, toute créature voyant, écoutant, et dressant l'oreille au Verbe divin. Certes, quand j'y songe, je ne désirerais rien plus que le silence, et l'éponge pour mes écrits... Avoir à rendre compte à Dieu de toute parole oiseuse, cela est dur, cela est effroyable![2]»
[r16] Dédicace à l'électeur de Saxe (27 mars 1519), Luther's Briefe, t. I, 241.
[2] Il est curieux de rapprocher de ces paroles de Luther le passage si différent des Confessions de Rousseau:
«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus... Et puis, qu'un seul dise, s'il l'ose: _Je fus meilleur que cet homme-là_.»
(27 mars 1519) «J'étais seul, et jeté dans cette affaire sans prévoyance; j'accordais au pape beaucoup d'articles essentiels; qu'étais-je, pauvre, misérable moine, pour tenir contre la majesté du pape, devant lequel les rois de la terre (que dis-je? la terre même, l'enfer et le ciel) tremblaient?... Ce que j'ai souffert la première et la seconde année; dans quel abattement, non pas feint et supposé, mais bien véritable, ou plutôt dans quel désespoir je me trouvais, ah! ils ne le savent point ces esprits confians qui, depuis, ont attaqué le pape avec tant de fierté et de présomption... Ne pouvant trouver de lumière auprès des maîtres morts ou muets (je parle des livres des théologiens et des juristes), je souhaitai de consulter le conseil vivant des églises de Dieu, afin que, s'il existait des gens pieux qu'éclairât le Saint-Esprit, ils prissent compassion de moi, et voulussent bien donner un avis bon et sûr, pour mon bien et pour celui de toute la chrétienté. Mais il était impossible que je les reconnusse. Je ne regardais que le pape, les cardinaux, évêques, théologiens, canonistes, moines, prêtres; c'est de là que j'attendais l'esprit. Car je m'étais si avidement abreuvé et repu de leur doctrine, que je ne sentais plus si je veillais ou si je dormais... Si j'avais alors bravé le pape, comme je le fais aujourd'hui, je me serais imaginé que la terre se fût, à l'heure même, ouverte pour m'engloutir vivant, ainsi que Coré et Abiron... Lorsque j'entendais le nom de l'Église, je frémissais et offrais de céder. En 1518, je dis au cardinal Caietano à Augsbourg, que je voulais désormais me taire; seulement je le priais, en toute humilité, d'imposer même silence à mes adversaires, et d'arrêter leurs clameurs. Loin de me l'accorder, il me menaça, si je ne me rétractais, de condamner tout ce que j'avais enseigné. J'avais déjà donné le Catéchisme, par lequel beaucoup de gens s'étaient améliorés; je ne devais pas souffrir qu'il fût condamné...
»Je fus ainsi forcé de tenter ce que je regardais comme le dernier des maux... Mais je ne songe pas pour cette fois à conter mon histoire. Je veux seulement confesser ma sottise, mon ignorance et ma faiblesse. Je veux faire trembler, par mon exemple, ces présomptueux criailleurs ou écrivailleurs, qui n'ont point porté la croix, ni connu les tentations de Satan...»
Contre la tradition du moyen-âge, contre l'autorité de l'Église, Luther cherchait un refuge dans l'Écriture, antérieure à la tradition, supérieure à l'Église elle-même. Il traduisait les psaumes, il écrivait ses _postilles_ des évangiles et des épîtres. A nulle autre époque de sa vie, il n'approcha plus près du mysticisme. Il se fondait alors sur saint Jean[a23], non moins que sur saint Paul, et semblait prêt à parcourir tous les degrés de la doctrine de l'amour, sans s'effrayer des conséquences funestes qui en découlaient pour la liberté et la moralité de l'homme. Il y a, dit-il, dans son livre de la Liberté chrétienne, il y a deux hommes dans l'homme. L'homme intérieur, l'âme, l'homme extérieur, le corps; aucun rapport entre eux. Comme les œuvres viennent de l'homme extérieur, leurs effets ne peuvent affecter l'âme; que le corps hante des lieux profanes, qu'il mange, boive, qu'il ne prie point de bouche et néglige tout ce que font les hypocrites, l'âme n'en souffrira pas. Par la foi, l'âme s'unit au Christ comme l'épouse à son époux. Alors tout leur est commun, le bien comme le mal... Nous tous, qui croyons en Christ, nous sommes rois et pontifes.—Le chrétien élevé par sa foi au-dessus de tout, devient, par cette puissance spirituelle, seigneur de toutes choses, de sorte que rien ne peut lui nuire, _imò omnia ei subjecta coguntur servire ad salutem_... Si je crois, toutes choses bonnes ou mauvaises tournent en bien pour moi. C'est là cette inestimable puissance et liberté du chrétien[r17].
[r17] _De libertate christianâ._ Luth. oper. Witt. 1582, fº t. II. Selon Cochlæus, ce livre fut composé avant 1521.
«Si tu sens ton cœur hésiter et douter, il est grand temps que tu ailles au prêtre, et que tu demandes l'absolution de tes péchés. Tu dois mourir mille fois plutôt que de douter du jugement du prêtre, qui est le jugement de Dieu. Si tu peux croire à ce jugement, ton cœur doit rire de joie et louer Dieu, qui, par l'intermédiaire de l'homme, a consolé ta conscience.—Si tu ne penses pas être digne du pardon, c'est que tu n'as pas encore fait assez, c'est que tu es trop peu instruit dans la foi, et plus qu'il ne faut dans les œuvres. Il est mille fois plus important de croire fermement à l'absolution que d'en être digne, et de faire satisfaction. Cette foi vous rend digne, et constitue la véritable satisfaction. L'homme peut alors servir avec joie son Dieu, lui qui, sans cela, par suite de l'inquiétude de son cœur, ne fait jamais aucune bonne œuvre. C'est là ce qui s'appelle le doux fardeau de notre Seigneur Jésus-Christ.» Sermon prêché à Leipzig, en 1519, sur la justification.
Cette dangereuse doctrine fut accueillie par le peuple et par la plus grande partie des lettrés. Érasme, le plus célèbre d'entre eux, paraît seul en avoir senti la portée. Esprit critique et négatif, émule du bel esprit italien Laurent Valla, qui avait écrit au quinzième siècle un livre _De libero arbitrio_, il écrivit lui-même contre Luther, sous ce même titre. Dès l'année 1519, il reçut avec froideur les avances du moine de Wittemberg. Celui-ci, qui sentait alors combien il avait besoin de l'appui des gens de lettres, avait écrit des lettres louangeuses à Reuchlin et à Érasme (1518, 1519). La réponse de ce dernier est froide et significative (1519). «Je me réserve tout entier pour mieux aider à la renaissance des belles-lettres; et il me semble que l'on avance plus par une modération politique (modestiâ civili) que par l'emportement. C'est ainsi que le Christ a amené le monde sous son obéissance; c'est ainsi que Paul a aboli la loi judaïque en tirant tout à l'interprétation. Il vaut mieux crier contre ceux qui abusent de l'autorité des prêtres que contre les prêtres eux-mêmes. Il en faut faire autant à l'égard des rois. Au lieu de jeter le mépris sur les écoles, il faut les ramener à de plus saines études. Lorsqu'il s'agit de choses trop enfoncées dans les esprits pour qu'on puisse les en arracher d'un seul coup, il faut procéder par la discussion et par une argumentation serrée et puissante, plutôt que par affirmations... Il faut toujours prendre garde de ne rien dire, de ne rien faire d'un air d'arrogance ou de révolte; telle est, selon moi, la méthode qui convient à l'esprit du Christ. Ce que j'en dis n'est pas pour vous enseigner ce que vous devez faire, mais pour que vous fassiez toujours comme vous faites[r18].»
[r18] Erasmi Epist. t. III, 445.
Ces timides ménagemens n'étaient point à l'usage d'un tel homme ni d'un tel moment. L'entraînement était immense. Les nobles et le peuple, les châteaux et les villes libres, rivalisaient de zèle et d'enthousiasme pour Luther. A Nuremberg, à Strasbourg, à Mayence même, on s'arrachait ses moindres pamphlets[a24]. La feuille, toute humide, était apportée sous le manteau, et passée de boutique en boutique. Les prétentieux littérateurs du compagnonnage allemand, les ferblantiers poètes, les cordonniers hommes de lettres, dévoraient la bonne nouvelle. Le bon Hans-Sachs sortait de sa vulgarité ordinaire, il laissait son soulier commencé, il écrivait ses meilleurs vers, sa meilleure pièce. Il chantait à demi-voix, _le rossignol_ de Wittemberg, dont la voix retentit partout...
Rien ne seconda plus puissamment Luther que le zèle des imprimeurs et des libraires pour les idées nouvelles. «Les livres qui lui étaient favorables, dit un contemporain, étaient imprimés par les typographes avec un soin minutieux, souvent à leurs frais, et à un grand nombre d'exemplaires. Il y avait une foule d'anciens moines qui, rentrés dans le siècle, vivaient des livres de Luther, et les colportaient par toute l'Allemagne. Ce n'était qu'à force d'argent que les catholiques pouvaient faire imprimer leurs ouvrages, et l'on y laissait tant de fautes, qu'ils semblaient écrits par des ignorans et des barbares. Si quelque imprimeur plus consciencieux y apportait plus de soin, on le tourmentait, on se riait de lui dans les marchés publics et aux foires de Francfort, comme d'un papiste, d'un esclave des prêtres[r19][a25].»
[r19] Cochlæus, 54.
Quel que fût le zèle des villes, c'était surtout à la noblesse que Luther avait fait appel[a26], et elle y répondait avec un zèle qu'il était souvent contraint de modérer lui-même. En 1519, il écrivit en latin une _Défense des articles condamnés_ par la bulle de Léon X, et il la dédie dans ces termes au seigneur Fabien de Feilitzsch: «Il nous a paru convenable de vous écrire désormais à vous autres laïques, nouvel ordre de clercs, et de débuter heureusement, s'il plaît à Dieu, sous les favorables auspices de ton nom. Que cet écrit me recommande donc, ou plutôt qu'il recommande la doctrine chrétienne à toi et à toute votre noblesse.» Il avait envie de dédier la traduction de cet ouvrage à Franz de Sickingen, et quelque autre aux comtes de Mansfeld; il s'en abstint, dit-il, «de crainte d'éveiller la jalousie de beaucoup d'autres, et surtout de la noblesse franconienne.» La même année il publiait son violent pamphlet: _A la noblesse chrétienne d'Allemagne sur l'amélioration de la chrétienté_. Quatre mille exemplaires furent enlevés en un instant.
Les principaux des nobles, amis de Luther, étaient Silvestre de Schauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrich de Hutten. Schauenberg avait confié son jeune fils aux soins de Mélanchton, et offrait de prêter main forte à l'électeur de Saxe, en cas qu'il vînt en péril pour la cause de la réforme. Taubenheim et d'autres envoyaient de l'argent à Luther. «J'ai reçu cent pièces d'or que m'envoie Taubenheim; Schart m'en a aussi donné cinquante, et je commence à craindre que Dieu ne me paie ici-bas; mais j'ai protesté que je ne voulais pas être ainsi gorgé, ou que j'allais tout rendre.» Le margrave de Brandebourg avait sollicité la faveur de le voir; Sickingen et Hutten lui promettaient leur appui envers et contre tous. «Hutten, dit-il, en septembre 1520, m'a adressé une lettre _brûlante de colère_ contre le pontife romain; il écrit qu'il va tomber de la plume et de l'épée sur la tyrannie sacerdotale; il est outré de ce que le pape a essayé contre lui le poignard et le poison, et a mandé à l'évêque de Mayence de le lui envoyer à Rome, pieds et poings liés.» «Tu vois, dit-il encore, ce que demande Hutten; mais je ne voudrais pas qu'on fît servir à la cause de l'Évangile la violence et le meurtre[a27]. Je lui ai écrit dans ce sens.»
Cependant l'Empereur venait de sommer Luther de comparaître à Worms devant la diète impériale; les deux partis allaient se trouver en présence, amis et ennemis.
Plût à Dieu, disait Hutten, que je pusse assister à la diète; je mettrais les choses en mouvement, j'exciterais bien vite quelque tumulte[r20].» Le 20 avril, il écrit à Luther: «Quelles atrocités ai-je apprises! Il n'y a point de _furie_ comparable à la _fureur_ de ces gens. Il faut en venir, je le vois, aux glaives, aux arcs, aux flèches, aux canons. Toi, père, fortifie ton courage, moque-toi de ces bêtes sauvages. Je vois s'accroître chaque jour le nombre de tes partisans; tu ne manqueras pas de défenseurs. Un grand nombre sont venus vers moi, disant: Plaise à Dieu qu'il ne faiblisse pas, qu'il réponde avec courage, qu'il ne se laisse abattre par aucune terreur!»[r21] En même temps Hutten envoyait partout des lettres aux magistrats des villes pour former une ligue entre elles et les nobles du Rhin, c'est-à-dire pour les armer contre les princes ecclésiastiques[3][a28]. Il écrivait à Pirkeimer, l'un des principaux magistrats de Nuremberg:
«Excite le courage des tiens; j'ai quelque espérance que vous trouverez des partisans dans les villes qu'anime l'amour de la liberté. Franz de Sickingen est pour nous; il brûle de zèle. Il s'est pénétré de Luther. Je lui fais lire à table ses opuscules. Il a juré de ne point manquer à la cause de la liberté; et ce qu'il a dit, il le fera. Prêche pour lui près de tes concitoyens. Il n'y a point d'âme plus grande en Allemagne[r22].»
[r20] Hutten. oper. t. IV, 292.
[r21] _ibid._ 295.
[3] Voyez dans nos Éclaircissemens le dialogue des voleurs, composé par Hutten, dans le but de réunir les nobles et les bourgeois contre les prêtres.
[r22] _Ibid._ 276.
Jusque dans l'assemblée de Worms il y avait des partisans de Luther. «Quelqu'un, en pleine diète, a montré un écrit portant que quatre cents nobles ont juré de le défendre; et il a ajouté Buntschuh, Buntschuh (c'était, comme on verra, le mot de ralliement des paysans insurgés)[r23][a29]. Les catholiques n'étaient même pas très sûrs de l'Empereur. Hutten écrit, durant la diète: «César, dit-on, a résolu de prendre le parti du pape[r24].» Dans la ville, parmi le peuple, les luthériens étaient nombreux. Hermann Busch écrit à Hutten qu'un prêtre, sorti du palais impérial avec deux soldats espagnols, voulut, aux portes mêmes du palais, enlever de force quatre-vingts exemplaires de la _Captivité de Babylone_, mais qu'il fut bientôt obligé de se réfugier dans l'intérieur du palais. Cependant, pour le décider à prendre les armes, il lui montre les Espagnols se promenant tout fiers sur leurs mules dans les places de Worms, et la foule intimidée qui se retire[r25][a30].
[r23] _Ibid._ 276.
[r24] _Ibid._ 276.
[r25] 306.
Le biographe hostile de Luther, Cochlæus, raconte d'une manière satirique le voyage du réformateur.