Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I

Part 3

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Le bruit de cette controverse se répandit hors de l'Allemagne et parvint à Rome. On prétend que Léon X crut qu'il ne s'agissait que de jalousie de métier entre les Augustins et les Dominicains[a9], et qu'il aurait dit: «Rivalités de moines! Fra Luther est un beau génie!»[a10] De son côté, Luther protestait de son respect pour le pape même. Il écrivit en même temps deux lettres, l'une à Léon X, par laquelle il s'abandonnait à lui sans réserve, et se soumettait à sa décision. «Très saint Père, disait-il en finissant, je m'offre et me jette à vos pieds, moi et tout ce qui est en moi. Donnez la vie ou la mort; appelez, rappelez, approuvez, désapprouvez, je reconnais votre voix pour la voix du Christ qui règne et parle en vous. Si j'ai mérité la mort, je ne refuserai point de mourir; car la terre et la plénitude de la terre sont au Seigneur qui est béni dans les siècles: puisse-t-il vous sauver éternellement! Amen.» (Jour de la Trinité, 1518.)

L'autre lettre était adressée au vicaire général Staupitz, qu'il priait de l'envoyer au pape. Dans celle-ci, Luther indiquait que sa doctrine n'était autre que celle qu'il avait reçue de Staupitz lui-même. «Je me souviens, mon révérend Père, que parmi vos doux et salutaires discours, d'où mon Seigneur Jésus fait découler pour moi de si merveilleuses consolations, il y eut aussi mention du sujet _de la pénitence_: et qu'alors émus de pitié pour tant de consciences, que l'on torture par d'innombrables et insupportables prescriptions sur la manière de se confesser, nous reçûmes de vous, comme une voix du ciel, cette parole: _Qu'il n'y a de vraie pénitence que celle qui commence par l'amour de la justice et de Dieu_; et que ce qu'ils donnent pour la fin de la pénitence en doit être plutôt le principe.—Cette parole de vous resta en moi comme la flèche aiguë du chasseur. J'osai engager la lutte avec les écritures qui enseignent la pénitence; joûte pleine de charme, où les paroles saintes jaillissaient de toutes parts et voltigeaient autour de moi en saluant et applaudissant cette sentence. Autrefois il n'y avait rien de plus amer pour moi dans toute l'écriture que ce mot de pénitence, bien que je fisse mes efforts pour dissimuler devant Dieu, et exprimer un amour de commande. Aujourd'hui rien comme ce mot, ne sonne délicieusement à mon oreille. Tant les préceptes de Dieu deviennent suaves et doux, lorsqu'on apprend à les lire, non dans les livres seulement, mais dans les blessures mêmes du doux Sauveur!»

Ces deux lettres du 30 mai 1518, sont datées d'Heidelberg, où les Augustins tenaient alors un synode provincial, et où Luther s'était rendu pour soutenir ses doctrines et combattre à tout venant. Cette fameuse université à deux pas du Rhin, et par conséquent sur la route la plus fréquentée de l'Allemagne, était certainement le théâtre le plus éclatant où l'on pût présenter la nouvelle doctrine.

Rome commençait à s'émouvoir. Le maître du sacré palais, le vieux dominicain Sylvestre de Prierio, écrivit contre le moine augustin en faveur de la doctrine de saint Thomas, et s'attira une foudroyante réponse (fin d'août 1518). Luther reçut immédiatement l'ordre de comparaître à Rome dans soixante jours. L'empereur Maximilien avait inutilement demandé qu'on ne précipitât pas les choses, promettant de faire tout ce que le pape ordonnerait au sujet de Luther. Mais à Rome on n'était pas sans quelque méfiance sur le zèle de Maximilien. Il arrivait de lui certains mots qui sonnaient mal aux oreilles du pape: «Ce que fait votre moine n'est pas à mépriser, avait dit l'empereur à Pfeffinger, conseiller de l'électeur de Saxe; le jeu va commencer avec les prêtres. Prenez soin de lui, il pourrait arriver que nous en eussions besoin.» Plus d'une fois il s'était plaint amèrement des prêtres et des clercs. «Ce pape, disait-il en parlant de Léon X, s'est conduit avec moi comme un misérable. Je puis dire que je n'ai trouvé dans aucun pape ni sincérité ni bonne foi; mais j'espère bien, s'il plaît à Dieu, que celui-ci sera le dernier[r12].» Ces paroles étaient menaçantes. L'on se rappelait d'ailleurs que Maximilien, pour réconcilier définitivement l'Empire et le Saint-Siége, avait songé à se faire pape lui-même. Aussi Léon X se garda bien de lui remettre la décision de cette querelle, qui prenait chaque jour une nouvelle importance.

[r12] Seckendorf, _De Lutheranismo_, 44.

Luther n'avait d'espérance que dans la protection de l'Électeur. Ce prince, soit par intérêt pour sa nouvelle université[a11], soit par goût pour la personne de Luther, l'avait toujours protégé spécialement[a12]. Il avait voulu faire les frais de son doctorat. En 1517, Luther le remercie dans une lettre de lui avoir envoyé, à l'entrée de l'hiver, du drap pour lui faire une robe. Il se doutait bien aussi que l'Électeur ne lui savait pas mauvais gré d'un éclat qui faisait tort à l'archevêque de Mayence et Magdebourg, prince issu de la maison de Brandebourg, et par conséquent ennemi de celle de Saxe. Enfin, et c'était un puissant motif de se rassurer, l'Électeur avait annoncé qu'il ne connaissait de règle de foi que les propres paroles de l'Écriture. Luther le lui rappelle dans le passage suivant (27 mars 1519): «Le docteur J. Staupitz, mon véritable père en Christ, m'a rapporté que causant un jour avec votre altesse électorale sur ces prédicateurs qui, au lieu d'annoncer la pure parole de Dieu, ne prêchent au peuple que de misérables arguties ou des traditions humaines, vous lui dîtes que la sainte Écriture parle avec une telle majesté et une si complète évidence[a13], qu'elle n'a pas besoin de tous ces instrumens de disputes, et qu'elle force de dire: «Jamais homme n'a ainsi parlé; là est le doigt de Dieu; Celui-ci n'enseigne point comme les scribes et les pharisiens, mais comme ayant la toute-puissance.» Staupitz approuvant ces paroles, vous lui dîtes: «Donnez-moi donc la main, et promettez-moi, je vous prie, qu'à l'avenir vous suivrez cette nouvelle doctrine.» La continuation naturelle de ce passage se trouve dans une vie manuscrite de l'Électeur, par Spalatin. «Avec quel plaisir il écoutait les prédications, et lisait la parole de Dieu, surtout les évangélistes dont il avait sans cesse à la bouche de belles et consolantes sentences! Mais celle qu'il répétait sans cesse, c'était cette parole de Christ dans saint Jean: _Sans moi vous ne pouvez rien_[r13]. Il se servait de cette parole pour combattre la doctrine du libre arbitre, avant même qu'Érasme de Rotterdam eût osé soutenir dans plusieurs écrits contre la parole de Dieu cette misérable liberté. Il me disait souvent, comment pouvons-nous avoir le libre arbitre, puisque Christ lui-même a dit: Sans moi vous ne pouvez rien, _Sine me nihil potestis facere_.»

[r13] Seckendorf, 79.

Toutefois on se tromperait si l'on croyait, d'après ceci, que Staupitz et son disciple ne furent que l'instrument de l'Électeur. La Réforme de Luther fut évidemment spontanée. Le prince, comme nous le verrons ailleurs, s'effraya plutôt de l'audace de Luther. Il aima, il embrassa la Réforme, il en profita; jamais il ne l'eût commencée.

Luther écrit le 15 février 1518 à son prudent ami, Spalatin, le chapelain, le secrétaire et le confident de l'électeur: «Voilà ces criailleurs qui vont disant, à mon grand chagrin, que tout ceci est l'ouvrage de notre très illustre Prince; à les en croire, c'est lui qui me pousserait pour faire dépit à l'archevêque de Magdebourg et de Mayence. Examinez, je vous prie, s'il est à propos d'en avertir le Prince. Je suis vraiment désolé de voir son altesse soupçonnée à cause de moi. Devenir une cause de discorde entre de si grands princes, il y a de quoi trembler et frémir.» Il tient le même langage à l'Électeur lui-même dans sa relation de la conférence d'Augsbourg (novembre).

21 mars, à J. Lange (depuis archevêque de Saltzbourg): «Notre Prince nous a pris sous sa protection, moi et Carlostad, et cela sans en avoir été prié. Il ne souffrira pas qu'ils me traînent à Rome. Ils le savent, et c'est leur chagrin.» Ceci ferait croire qu'alors Luther avait reçu de l'Électeur des assurances positives. Cependant, le 21 août 1518, dans une lettre plus confidentielle, à Spalatin, il dit: «Je ne vois pas encore comment éviter les censures dont je suis menacé, si le Prince ne vient à mon secours. Et pourtant, j'aimerais mieux toutes les censures du monde plutôt que de voir son altesse blâmée à cause de moi... Voici ce qui a paru le mieux à nos doctes et prudens amis, c'est que je demande au Prince un sauf-conduit (_salvum, ut vocant, conductum per suum dominium_). Il me le refusera, j'en suis sûr, et j'aurai, disent-ils, une bonne excuse pour ne pas comparaître à Rome. Veuillez donc faire en sorte d'obtenir de notre très illustre Prince un rescript portant qu'il me refuse le sauf-conduit, et m'abandonne, si je me mets en route, à mes risques et périls. En cela vous me rendrez un important service. Mais il faut que la chose se fasse promptement; le temps presse, le jour fixé approche.»

Luther eût pu s'épargner cette lettre. Le prince, sans l'en avertir, le protégeait activement. Il avait obtenu que Luther serait examiné par un légat en Allemagne, dans la ville libre d'Augsbourg; et à ce moment il était de sa personne à Augsbourg, où sans doute il s'entendait avec les magistrats pour garantir la sûreté de Luther dans cette dangereuse entrevue. C'est sans doute à cette providence invisible de Luther qu'on doit attribuer les soins inquiets de ces magistrats, pour le préserver des embûches que pouvaient lui dresser les Italiens. Pour lui, il allait droit devant lui dans son courage et sa simplicité, sans bien savoir ce que le prince ferait ou ne ferait pas, en sa faveur (2 sept.).

«Je l'ai dit, et, je le répète, je ne veux pas que dans cette affaire notre Prince, qui est innocent de tout cela, fasse la moindre chose pour défendre mes propositions... Qu'il tienne la main à ce que je ne sois exposé à aucune violence, s'il peut le faire sans compromettre ses intérêts. S'il ne le peut, j'accepte mon péril tout entier.»

Le légat, Caietano de Vio, était certainement un juge peu suspect[a14]. Il avait écrit lui-même qu'il était permis d'interpréter l'Écriture, sans suivre le torrent des Pères (_contrà torrentem SS. Patrum_). Ces hardiesses l'avaient rendu quelque peu suspect d'hérésie. Homme du pape dans cette affaire que le pape le chargeait d'arranger, il prit la chose en politique, n'attaqua dans la doctrine de Luther que ce qui ébranlait la domination politique et fiscale de la cour de Rome. Il s'en tint à la question pratique du _trésor des indulgences_, sans remonter au principe spéculatif de la grâce.

«Lorsque je fus cité à Augsbourg, j'y vins et comparus, mais avec une forte garde et sous la garantie de l'électeur de Saxe, Frédéric, qui m'avait adressé à ceux d'Augsbourg et m'avait recommandé à eux[r14]. Ils eurent grande attention à moi, et m'avertirent de ne point aller avec les Italiens, de ne faire aucune société avec eux, de ne point me fier à eux, car je ne savais pas, disaient-ils, ce que c'était qu'un Welche. Pendant trois jours entiers, je fus à Augsbourg sans sauf-conduit de l'Empereur. Dans cet intervalle, un Italien venait souvent m'inviter à aller chez le cardinal. Il insistait sans se décourager. Tu dois te rétracter, disait-il; tu n'as qu'un mot à dire: _revoco_. Le cardinal te recommandera au pape, et tu retourneras avec honneur après de ton prince.»

[r14] Tischreden, 377-80.

Il lui citait entre autres exemples, celui du fameux Joachim de Flores, qui, s'étant soumis, n'avait pas été hérétique, quoiqu'il eût avancé des propositions hérétiques.

«Au bout de trois jours, arriva l'évêque de Trente, qui montra au cardinal le sauf-conduit de l'Empereur. Alors j'allai le trouver en toute humilité. Je tombai d'abord à genoux, puis je m'abaissai jusqu'à terre et je restai à ses pieds. Je ne me relevai que quand il me l'eut ordonné trois fois. Cela lui plut fort, et il espéra que je prendrais une meilleure pensée.

»Lorsque je revins le lendemain et que je refusai absolument de rien rétracter, il me dit: Penses-tu que le pape s'embarrasse beaucoup de l'Allemagne? Crois-tu que les princes te défendront avec des armes et des gens de guerre? Oh! non! Où veux-tu rester?...—Sous le ciel, répondis-je.

»Plus tard le pape baissa le ton et écrivit à l'Église, même à maître Spalatin, et à Pfeffinger, afin qu'ils me fissent livrer à lui, et insistassent pour l'exécution de son décret.

»Cependant mes petits livres et mes _Resolutiones_ allèrent, ou plutôt volèrent en peu de jours par toute l'Europe. Ainsi, l'électeur de Saxe fut confirmé et fortifié; il ne voulut point exécuter les ordres du pape et se soumit à la connaissance de l'Écriture.

»Si le cardinal eût agi à mon égard avec plus de raison et de discrétion, s'il m'eût reçu lorsque je tombai à ses pieds, les choses n'en seraient jamais venues où elles sont. Car, dans ce temps je ne voyais encore que bien peu les erreurs du pape; s'il s'était tu, je me serais tu aisément. C'était alors le style et l'usage de la cour de Rome, que le pape dît dans les affaires obscures et embrouillées: Nous rappelons la chose à nous, en vertu de notre puissance papale, annulons le tout et le mettons à néant. Alors il ne restait plus aux deux parties qu'à pleurer. Je tiens que le pape donnerait trois cardinaux pour que la chose fût encore dans le sac.»

Ajoutons quelques détails tirés d'une lettre qu'écrivit Luther à Spalatin (c'est-à-dire à l'Électeur), lorsqu'il était à Augsbourg, et pendant les conférences (14 octobre): «Voilà quatre jours que le légat confère avec moi, disons mieux, contre moi....... Il refuse de disputer en public ou même en particulier, répétant sans cesse: Rétracte-toi, reconnais ton erreur, que tu le croies ou non; le pape le veut ainsi... Enfin on a obtenu de lui que je pourrais m'expliquer par écrit, et je l'ai fait en présence du seigneur de Feilitsch, représentant de l'Électeur. Alors le légat n'a plus voulu de ce que j'avais écrit, il s'est remis à crier rétractation. Il est allé chercher je ne sais quel long discours dans les romans de saint Thomas, croyant alors m'avoir vaincu et réduit au silence. Dix fois je voulus parler, autant de fois il m'arrêtait, il tonnait, il régnait tyranniquement dans la dispute.

»Je me mis enfin à crier à mon tour: Si vous pouvez me montrer que votre décret de Clément VI dit expressément que les mérites du Christ _sont_ le trésor des indulgences, je me rétracte.—Dieu sait alors comme ils ont tous éclaté de rire. Lui il a arraché le livre et l'a feuilleté hors d'haleine (_fervens et anhelans_) jusqu'à l'endroit où il est écrit, que Christ par sa Passion _a acquis_ les trésors, etc. Je l'arrêtais sur ce mot _a acquis_...—Après le dîner, il fit venir le révérend père Staupitz, et par ses caresses l'engagea de m'amener à une rétractation, ajoutant que je trouverais difficilement quelqu'un qui me voulût plus de bien que lui-même.»

Les disputans suivaient une méthode différente; la conciliation était impossible. Les amis de Luther craignaient un guet-à-pens de la part des Italiens. Il quitta Augsbourg en laissant un appel au pape mieux informé, et il adressa une longue relation de la conférence à l'Électeur. Nous y apprenons que dans la discussion, il avait appuyé ses opinions relatives à l'autorité du pape, sur le concile de Bâle, sur l'université de Paris et sur Gerson. Il prie l'Électeur de ne point le livrer au pape: «Veuille votre très illustre Altesse faire ce qui est de son honneur, de sa conscience, et ne pas m'envoyer au pape. L'homme (il parle du légat) n'a certainement pas dans ses instructions, une garantie pour ma sûreté à Rome. Parler en ce sens à votre très illustre Altesse, ce serait lui dire de livrer le sang chrétien, de devenir homicide. A Rome! le pape lui-même n'y vit pas en sûreté. Ils ont là-bas assez de papier et d'encre; ils ont des notaires et des scribes sans nombre. Ils peuvent aisément écrire en quoi j'ai erré. Il en coûtera moins d'argent pour m'instruire absent par écrit, que pour me perdre présent par trahison.»

Ces craintes étaient fondées. La cour de Rome allait s'adresser directement à l'électeur de Saxe. Il lui fallait Luther à tout prix. Le légat s'était déjà plaint amèrement à Frédéric de l'audace de Luther, le suppliant de le renvoyer à Augsbourg ou de le chasser, s'il ne voulait souiller sa gloire et celle de ses ancêtres en protégeant ce misérable moine. «J'ai appris hier de Nüremberg que Charles de Miltitz est en route, qu'il a trois brefs du pape (au dire d'un témoin oculaire et digne de foi), pour me prendre au corps et me livrer au pontife. Mais j'en ai appelé au futur concile.» Il était nécessaire qu'il se hâtât de récuser le pape, car, comme le légat l'avait écrit à Frédéric, Luther était déjà condamné à Rome. Il fit cette nouvelle protestation en observant toutes les formes juridiques, déclara qu'il se soumettrait volontiers au jugement du pape bien informé; mais que le pape pouvant faillir, comme saint Pierre lui-même a failli, il en appelait au concile général, supérieur au pape, de tout ce que le pape décrèterait contre lui. Cependant il craignait quelque violence subite; on pouvait l'enlever de Wittemberg. «L'on t'a trompé, écrit-il à Spalatin, je n'ai point fait mes adieux au peuple de Wittemberg; il est vrai que j'ai parlé à peu près comme il suit: Vous le savez tous, je suis un prédicateur variable et peu fixe. Combien de fois ne vous ai-je pas quittés sans vous saluer! Si la même chose arrivait encore et que je ne dusse point revenir, prenez que je vous ai fait mes adieux d'avance.»

(2 décembre.) «On me conseille de demander au prince qu'il m'enferme, comme prisonnier, dans quelque château, et qu'il écrive au légat qu'il me tient en lieu sûr, où je serai forcé de répondre.»

«Il est hors de doute que le prince et l'université sont pour moi. L'on me rapporte une conversation tenue sur mon compte à la cour de l'évêque de Brandebourg. Quelqu'un dit: Érasme, Fabricius et autres doctes personnages le soutiennent. Le pape ne s'en soucierait guère, répondit l'évêque, si l'université de Wittemberg et l'Électeur n'étaient aussi de son côté.» Cependant Luther passa dans de vives craintes la fin de cette année 1518. Il songeait à quitter l'Allemagne. «Pour n'attirer aucun danger sur votre Altesse, voici que j'abandonne vos terres; j'irai où me conduira la miséricorde de Dieu, me confiant à tout événement dans sa divine volonté. C'est pourquoi, je salue respectueusement votre Altesse; chez quelque peuple que j'aille, je conserverai une éternelle reconnaissance de vos bienfaits.» (19 novembre.) La Saxe pouvait en effet lui paraître alors une retraite peu sûre. Le pape cherchait à gagner l'Électeur. Charles de Miltitz fut chargé de lui offrir la rose d'or, haute distinction que la cour de Rome n'accordait guère qu'à des rois, comme récompense de leur piété filiale envers l'Église. C'était pour l'Électeur une épreuve difficile. Il fallait s'expliquer nettement, et peut-être attirer sur soi un grand péril. Cette hésitation de l'Électeur paraît dans une lettre de Luther. «Le prince m'a tout-à-fait détourné de publier les Actes de la conférence d'Augsbourg, puis il me l'a permis, et on les imprime... Dans son inquiétude pour moi, il aimerait mieux que je fusse partout ailleurs. Il ma fait venir à Lichtenberg, où j'ai conféré long-temps avec Spalatin sur ce sujet. Si les censures viennent, ai-je dit, je ne resterai point. Il m'a pourtant dit de ne pas tant me hâter de partir pour la France.»

Ceci était écrit le 13 décembre. Le 20, Luther était rassuré. L'Électeur avait répondu, avec une froideur toute diplomatique, qu'il se reconnaissait pour fils très obéissant de la très sainte mère Église, qu'il professait un grand respect pour la sainteté pontificale, mais demandait qu'on fît examiner l'affaire par des juges non suspects[a15]. C'était un moyen de la faire traîner en longueur; pendant ce temps il pouvait survenir tel incident qui diminuerait, qui ajournerait le danger. C'était tout de gagner du temps. En effet, au mois de janvier 1519, l'Empereur mourut, l'interrègne commença, et Frédéric se trouva, par le choix de Maximilien, vicaire de l'Empire dans la vacance.

Le 3 mars 1519, Luther rassuré écrivit au pape une lettre altière, sous forme respectueuse. «Je ne puis supporter, très saint Père, le poids de votre courroux; mais je ne sais comment m'y soustraire. Grâce aux résistances et aux attaques de mes ennemis, mes paroles se sont répandues plus que je n'espérais, et elles ont descendu trop profondément dans les cœurs pour que je puisse les rétracter. L'Allemagne fleurit de nos jours en érudition, en raison, en génie. Si je veux honorer Rome par-devant elle, je dois me garder de rien révoquer. Ce serait souiller encore plus l'église romaine, la livrer aux accusations, au mépris des hommes.

»Ceux-là ont fait injure et déshonneur à l'église romaine en Allemagne, qui, abusant du nom de votre Sainteté, n'ont servi par leurs absurdes prédications qu'une infâme avarice, et qui ont souillé les choses saintes de l'abomination et de l'opprobre d'Égypte. Et comme si ce n'était assez de tant de maux, moi qui ai voulu combattre ces monstres, c'est moi qu'ils accusent.

»Maintenant, très saint Père, j'en atteste Dieu et les hommes, je n'ai jamais voulu, je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher à l'église romaine ni à votre sainte autorité. Je reconnais pleinement que cette église est au-dessus de tout, qu'on ne lui peut rien préférer, de ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus-Christ, notre seigneur.»

Luther avait dès-lors pris son parti. Déjà un mois ou deux auparavant il avait écrit: «Le pape n'a pas voulu souffrir un juge, et moi je n'ai pas voulu du jugement du pape. Il sera donc le texte, et moi la glose.» Ailleurs il dit à Spalatin (13 mars): «Je suis en travail pour l'épître de saint Paul aux Galates. J'ai en pensée un sermon sur la Passion; outre mes leçons ordinaires, j'enseigne le soir les petits enfans, et je leur explique l'oraison dominicale. Cependant, je retourne les décrétales pour ma nouvelle dispute, et j'y trouve Christ tellement altéré et crucifié, que je ne sais trop (je vous le dis à l'oreille) si le pape n'est pas l'Antichrist lui-même, ou l'apôtre de l'Antichrist.»

Quels que fussent les progrès de Luther dans la violence, le pape avait désormais peu de chance d'arracher à un prince puissant, à qui la plupart des électeurs déféraient l'empire, son théologien favori. Miltitz changea de ton[a16]. Il déclara que le pape voudrait bien encore se contenter d'une rétractation. Il vit familièrement Luther. Il le flatta, il lui avoua qu'il avait enlevé le monde à soi, et l'avait soustrait au pape[a17]. Il assurait que dans sa route, il avait à peine trouvé sur cinq hommes, deux ou trois partisans de la papauté. Il voulait lui persuader d'aller s'expliquer devant l'archevêque de Trèves. Il ne justifiait pas autrement qu'il fût autorisé à faire cette proposition ni par le pape, ni par l'archevêque. Le conseil était suspect. Luther savait qu'il avait été brûlé en effigie à Rome [_papyraceus Martinus in campo Floræ publicè combustus, execratus, devotus_]. Il répondit durement à Miltitz, et l'avertit qu'un de ses envoyés avait inspiré de tels soupçons à Wittemberg, qu'on avait failli le faire sauter dans l'Elbe. «Si, comme vous le dites, vous êtes obligé par mon refus, de venir vous-même, Dieu vous accorde un heureux voyage. Moi, je suis fort occupé; je n'ai ni le temps, ni l'argent nécessaire pour me promener ainsi. Adieu, homme excellent.» [17 mai.]

A l'arrivée de Miltitz en Allemagne, Luther avait dit qu'il se tairait, pourvu que ses adversaires se tussent aussi. Ils le dégagèrent de sa parole. Le docteur Eck le défia solennellement de venir disputer avec lui à Leipzig. Les facultés de Paris, de Louvain, de Cologne, condamnèrent ses propositions.