Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I
Part 2
«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était point l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Técla, comme le rêvent les papistes. Oh! non, ce n'était point là un péché qui lui eût déchiré la conscience. C'est quelque chose de plus haut que le désespoir causé par les péchés; c'est plutôt la tentation dont il est parlé dans le psaume: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé? Comme s'il voulait dire: Tu m'es ennemi sans cause; et comme dans Job: Je suis pourtant juste et innocent. Je suis sûr que le livre de Job est une histoire véritable dont on a fait ensuite un poème.... Jérôme et autres pères n'ont pas senti de telles tentations. Ils n'en ont connu que de puériles, celles de la chair, qui ont pourtant bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu aussi des tentations et ont tremblé devant le glaive; mais ce n'est rien en comparaison de l'ange de Satan _qui frappe des poings_.... Si je vis encore un peu, je veux écrire un livre sur les tentations, sans lesquelles un homme ne peut ni comprendre la sainte Écriture, ni connaître la crainte et l'amour de Dieu.»
«... J'étais malade à l'infirmerie. Les tentations les plus cruelles épuisaient mon corps et le martyrisaient, de sorte que je pouvais à peine respirer et haleter. Aucun homme ne me consolait: tous ceux auxquels je me plaignais, répondaient: Je ne sais pas. Alors je me disais: Suis-je donc le seul qui doive être si triste en esprit?... Oh! que je voyais des spectres et des figures horribles!... Mais il y a dix ans, Dieu me donna une consolation par ses chers anges, celle de combattre et d'écrire.»
Il nous explique lui-même long-temps après, l'année même qui précéda celle de sa mort, de quelle nature étaient ces tentations si terribles. «Dès les écoles, en étudiant les épîtres de saint Paul, j'avais été saisi du plus violent désir de savoir ce que saint Paul voulait dire dans l'épître aux Romains. Un seul mot m'arrêtait: _Justitia Dei revelatur in illo_. Je haïssais ce mot, _justitia Dei_, parce que, selon l'usage des docteurs, j'avais appris à l'entendre de la justice active, par laquelle Dieu est juste, et punit les injustes et les pécheurs. Moi qui menais la vie d'un moine irrépréhensible, et qui pourtant sentais en moi la conscience inquiète du pécheur, sans parvenir à me rassurer sur la satisfaction que je pouvais faire à Dieu, je n'aimais point, non, il faut le dire, je haïssais ce Dieu juste, vengeur du péché. Je m'indignais contre lui. C'était en moi un grand murmure, si ce n'était blasphème. Je disais: «N'est-ce donc pas assez que les malheureux pécheurs, déjà perdus éternellement par le péché originel, aient été accablés de tant de calamités par la loi du décalogue; il faut encore que Dieu ajoute la douleur à la douleur par son Évangile, et que dans l'Évangile même il nous menace de sa justice et de sa colère?...» Je m'emportais ainsi dans le trouble de ma conscience, et je revenais toujours frapper au même endroit de saint Paul, brûlant de pénétrer ce qu'il voulait dire.
»Comme je méditais nuit et jour sur ces paroles (_La justice de Dieu se révèle en lui, comme il est écrit: le juste vit de la foi_), Dieu eut enfin pitié de moi; je compris que la _justice_ de Dieu, c'est celle dont vit le juste, par le bienfait de Dieu, c'est-à-dire la _Foi_; et que le passage signifiait: l'Évangile révèle la justice de Dieu, justice passive, par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie par la foi. Alors je me sentis comme rené, et il me sembla que j'entrais, à portes ouvertes, dans le paradis... Je lus plus tard le livre de saint Augustin, _De la lettre et de l'esprit_, et je trouvai, contre mon attente, qu'il entend aussi par justice de Dieu, celle de laquelle Dieu nous revêt en nous justifiant. Je m'en réjouis, quoique la chose soit dite encore imparfaitement dans ce livre, et que ce Père ne s'explique pas complètement ni avec clarté sur la doctrine de l'imputation...»[r5]
[r5] Luth. oper. lat. Ienæ, 1612, t. I, præf.—Die v martii 1545.
Il ne manquait à Luther pour se confirmer dans la doctrine de la grâce, que de visiter le peuple chez lequel la grâce avait défailli. C'est de l'Italie que nous parlons. On nous dispense de peindre cette Italie des Borgia. Il y avait certainement à cette époque quelque chose qui s'est vu rarement ou jamais dans l'histoire: une perversité raisonnée et scientifique, une magnifique ostentation de scélératesse, disons tout d'un mot: le prêtre athée, se croyant roi du monde. Cela était du temps. Ce qui était du pays, ce qui ne peut changer, c'est cet invincible paganisme qui a toujours subsisté en Italie. Là, quoi qu'on fasse, la nature est païenne. Telle nature, tel art. C'est une glorieuse comédie, drapée par Raphaël, chantée par l'Arioste. Ce qu'il y a de grave, d'élevé, de divin dans l'art italien, les hommes du Nord le sentaient peu. Ils n'y reconnaissaient que sensualité, que tentations charnelles. Leur meilleure défense, c'était de fermer les yeux, de passer vite, de maudire en passant.
Le côté austère de l'Italie, la politique et la jurisprudence, ne les choquaient pas moins. Les nations germaniques ont toujours instinctivement repoussé, maudit le droit romain. Tacite raconte qu'à la défaite de Varus, les Germains se vengèrent des formes juridiques auxquelles il avait essayé de les soumettre. L'un de ces barbares clouant à un arbre la tête d'un légiste romain, lui perça la langue, et il lui disait: Siffle, vipère, siffle maintenant. Cette haine des légistes, perpétuée dans tout le moyen-âge, a été, comme on verra, vivement exprimée par Luther; et il en devait être ainsi. Le légiste et le théologien sont les deux pôles; l'un croit à la liberté, l'autre à la grâce; l'un à l'homme, l'autre à Dieu. La première croyance fut toujours celle de l'Italie. Son réformateur, Savonarole, qui parut peu avant Luther, ne proposait rien autre qu'un changement dans les œuvres, dans les mœurs, et non dans la foi.
Voilà Luther en Italie. C'est un moment de joie, d'immense espoir, que celui où l'on descend les Alpes pour entrer dans cette glorieuse contrée. Il espérait certainement raffermir sa foi dans la ville sainte, laisser ses doutes aux tombeaux des saints apôtres. La vieille Rome aussi, la Rome classique l'attirait, ce sanctuaire des lettres, qu'il avait cultivées avec tant d'ardeur dans sa pauvre ville de Wittemberg.
D'abord il est reçu à Milan dans un couvent de marbre. Il continue de couvent en couvent, c'est-à-dire de palais en palais. Partout grande chère, tables somptueuses. Le candide Allemand s'étonnait un peu de ces magnificences de l'humilité, de ces splendeurs royales de la pénitence. Il se hasarda une fois à dire aux moines italiens qu'ils feraient mieux de ne pas manger de viande le vendredi. Cette parole faillit lui coûter la vie; il n'échappa qu'avec peine à leurs embûches.
Il continue, triste, désabusé, à pied dans les plaines brûlantes de la Lombardie. Il arrive malade à Padoue; il persiste, il entre mourant à Bologne. La pauvre tête du voyageur avait été trop rudement frappée du soleil d'Italie, et de tant d'étranges choses, et de telles mœurs, et de telles paroles. Il resta alité à Bologne, dans la ville du droit romain et des légistes, croyant sa mort prochaine. Il répétait tout bas, pour se raffermir, les paroles du prophète et de l'apôtre: _Le juste vit de la foi_.
Il exprime naïvement dans une conversation combien l'Italie faisait peur aux bons Allemands. «Il suffit aux Italiens que vous regardiez dans un miroir pour qu'ils puissent vous tuer. Ils peuvent vous ôter tous les sens par de secrets poisons. En Italie, l'air est pestilentiel. La nuit on ferme exactement les fenêtres, et l'on bouche les fentes[r6].» Luther assure qu'il fut malade, ainsi que le frère qui l'accompagnait, pour avoir dormi les croisées ouvertes, mais ils mangèrent deux grenades par lesquelles Dieu leur sauva la vie.
[r6] Tischreden, 440 _bis_.
Il continua son voyage, traversa seulement Florence, et entra enfin dans Rome. Il descendit au couvent de son ordre près la _porte du Peuple_[r7]. «Lorsque j'arrivai, je tombai à genoux, levai les mains au ciel, et je m'écriai: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs, et par leur sang qui y a été versé!...» Dans sa ferveur, dit-il, il courut les saints lieux, vit tout, crut tout. Il s'aperçut bientôt qu'il croyait seul. Le christianisme semblait oublié dans cette capitale du monde chrétien. Le pape n'était plus le scandaleux Alexandre VI; c'était le belliqueux et colérique Jules II. Ce père des fidèles ne respirait que sang et ruine. On sait que son grand artiste Michel-Ange, le représenta foudroyant Bologne de sa bénédiction. Le pape venait de lui commander pour lui-même un tombeau grand comme un temple; c'est le monument dont il nous reste le Moïse, entre autres statues.
[r7] Tischreden, 440-4.
L'unique pensée du pape et de Rome, c'était alors la guerre contre les Français. Luther eût été bien reçu à parler de la grâce et de l'impuissance des œuvres, à ce singulier prêtre qui assiégeait les villes en personne, qui récemment encore n'avait voulu entrer à la Mirandole que par la brèche. Ses cardinaux, apprentis officiers, étaient des politiques, des diplomates, ou bien des gens de lettres, des savans parvenus, qui ne lisaient que Cicéron, qui auraient craint de compromettre leur latinité en ouvrant la Bible. S'ils nommaient le pape, c'était _le grand pontife_; un saint canonisé était dans leur langage _relatus inter Divos_, et s'ils parlaient encore de la grâce, ils disaient: _Deorum immortalium beneficiis_.
Si notre Allemand se réfugiait aux églises, il n'avait pas même la consolation d'une bonne messe. Le prêtre romain expédiait le divin sacrifice de telle vitesse, que Luther était encore à l'évangile quand l'officiant lui disait: _Ite, missa est_[r8]. Ces prêtres italiens faisaient souvent parade d'une scandaleuse audace d'esprit fort. Il leur arrivait en consacrant l'hostie de dire: _panis es, et panis manebis_. Il ne restait plus qu'à fuir en se voilant la tête. Luther quitta Rome au bout de quatorze jours.
[r8] Tischreden, 441.
Il emportait en Allemagne la condamnation de l'Italie, celle de l'Église. Dans ce rapide et triste voyage, le Saxon en avait vu assez pour condamner, trop peu pour comprendre. Certes, pour un esprit préoccupé du côté moral du christianisme, il eût fallu un singulier effort de philosophie, un sens historique bien précoce pour retrouver la religion dans ce monde d'art, de droit, de politique, qui constituait l'Italie.
«Je ne voudrais pas, dit-il quelque part[r9], je ne voudrais pas pour cent mille florins ne pas avoir vu Rome (et il répète ces mots trois fois). Je serais resté dans l'inquiétude de faire peut-être injustice au pape.»
[r9] Tischreden, 441.
CHAPITRE II.
1517-1521.
Luther attaque les indulgences. Il brûle la bulle du pape.—Érasme, Hutten, Franz de Sickingen.—Luther comparaît à la diète de Worms.—Son enlèvement.
La papauté était loin de soupçonner son danger. Depuis le treizième siècle on disputait, on aboyait contre elle. Le monde lui paraissait définitivement endormi au bruit uniforme des criailleries de l'École. Il semblait qu'il n'y eût plus grand'chose de nouveau à dire. Tout le monde avait parlé à perdre haleine. Wicleff, Jean Huss, Jérôme de Prague, persécutés, condamnés, brûlés, n'en avaient pas moins eu le temps de dire tout ce qu'ils avaient en pensée. Les docteurs de la très catholique université de Paris, les Pierre d'Ailly, les Clémengis, le doux Gerson lui-même, avaient respectueusement souffleté la papauté. Elle durait pourtant, elle vivotait, patiente et tenace. Le quinzième siècle s'écoula ainsi. Les conciles de Constance et de Bâle eurent moins d'effet que de bruit. Les papes les laissèrent dire, firent révoquer les Pragmatiques, rétablirent tout doucement leur domination en Europe et fondèrent une grande souveraineté en Italie.
Jules II conquit pour l'Église; Léon X pour sa famille. Ce jeune pape, mondain, homme de lettres, homme de plaisir et d'affaires, comme les autres Médicis, avait les passions de son âge, et celles des vieux papes, et celles de son temps. Il voulait faire rois les Médicis. Lui-même jouait le rôle du premier roi de la chrétienté. Indépendamment de cette coûteuse diplomatie qui s'étendait à tous les états de l'Europe, il entretenait de lointaines relations scientifiques. Il s'informait du Nord même, et faisait recueillir jusqu'aux monumens de l'histoire scandinave. A Rome, il bâtissait Saint-Pierre, dont Jules II lui avait légué la construction. L'héroïque Jules II n'avait pas calculé ses ressources. Quand Michel-Ange apportait un tel plan, qui pouvait marchander? Il avait dit, comme on sait, du Panthéon: Je mettrai ce temple à trois cents pieds dans les airs. Le pauvre état romain n'était pas de force à lutter contre le génie magnifique de ces artistes, dont l'ancien Empire, maître du monde, aurait à peine été capable de réaliser les conceptions.
Léon X avait commencé son pontificat par vendre à François Ier ce qui n'était pas à lui, les droits de l'église de France. Plus tard, il avait fait pour finance trente cardinaux en une fois[a4]. C'étaient là de petites ressources. Il n'avait pas, lui, les mines du Mexique. Ses mines, c'étaient la vieille foi des peuples, leur crédule débonnaireté. Il en avait donné l'exploitation en Allemagne aux Dominicains. Ils avaient succédé aux Augustins dans la vente des indulgences. Le dominicain Tetzel, effronté saltimbanque, allait à grand bruit, grand appareil, grande dépense, débitant cette denrée dans les églises, dans les places, dans les cabarets[a5]. Il rendait le moins qu'il pouvait, et empochait l'argent; le légat du pape l'en convainquit plus tard. La foi des acheteurs diminuant, il fallait bien enfler le mérite du spécifique; il y avait long-temps qu'on en vendait; le commerce baissait. L'intrépide Tetzel avait poussé la rhétorique aux dernières limites de l'amplification. Entassant hardiment les pieuses menteries, il énumérait tous les maux dont guérissait cette panacée. Il ne se contentait pas des péchés connus, il inventait des crimes, imaginait des infamies, étranges, inouïes, auxquelles personne ne songea jamais; et quand il voyait l'auditoire frappé d'horreur, il ajoutait froidement: «Eh bien, tout cela est expié, dès que l'argent sonne dans la caisse du pape!»
Luther assure qu'alors il ne savait pas trop ce que c'était que les indulgences. Lorsqu'il en vit le prospectus fièrement décoré du nom et de la protection de l'archevêque de Mayence, que le pape avait chargé de surveiller la vente des indulgences en Allemagne, il fut saisi d'indignation[a6]. Jamais un problème de pure spéculation ne l'eût mis en contradiction avec ses supérieurs ecclésiastiques. Mais ceci était une question de bon sens, de moralité. Docteur en théologie, professeur influent à l'université de Wittemberg que l'Électeur venait de fonder, vicaire provincial des Augustins, et chargé de remplacer le vicaire général dans les visites pastorales de la Misnie et de la Thuringe, il se croyait sans doute plus responsable qu'un autre du dépôt de la foi saxonne. Sa conscience fut frappée, il risquait beaucoup en parlant; s'il se taisait, il se croyait damné.
Il commença dans la forme légale, s'adressa à son évêque, celui de Brandebourg, pour le prier de faire taire Tetzel[a7]. L'évêque répondit que c'était attaquer la puissance de l'Église, qu'il allait se faire bien des affaires, qu'il valait mieux se tenir tranquille. Alors Luther s'adressa au primat, archevêque de Mayence et de Magdebourg. Ce prélat était un prince de la maison de Brandebourg, ennemie de l'électeur de Saxe; Luther lui envoyait des propositions qu'il offrait de soutenir contre la doctrine des indulgences. Nous abrégeons sa lettre, extrêmement longue dans l'original (31 octobre 1517):
«Père vénérable en Dieu, prince très illustre, veuille votre grâce jeter un œil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendre, et recevoir favorablement ma demande avec la douceur épiscopale. On porte par tout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l'indulgence papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de Rome. Je ne blâme pas tant les grandes clameurs des prédicateurs de l'indulgence, lesquels je n'ai point entendus, que le faux sens adopté par le pauvre, simple et grossier peuple, qui publie partout hautement les imaginations qu'il a conçues à ce sujet. Cela me fait mal et me rend malade.... Ils croient que les âmes seront tirées du purgatoire, dès qu'ils auront mis l'argent dans les coffres. Ils croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand pécheur, celui (tel est leur blasphème) qui aurait violé la sainte mère de notre Sauveur!... Grand Dieu! les pauvres âmes seront donc sous le sceau de votre autorité, enseignées pour la mort et non pour la vie! Vous en rendrez un compte terrible, dont la gravité va toujours croissant...
»Qu'il vous plaise, noble et vénérable père, de lire et de considérer les propositions suivantes, où l'on montre la vanité des indulgences que les prédicateurs proclament comme chose tout-à-fait certaine.»
L'archevêque ne répondit pas. Luther, qui s'en doutait, avait le même jour, 31 octobre 1517, veille de la Toussaint, à midi, affiché ses propositions à l'église du château de Wittemberg, qui subsiste encore.
«Les thèses indiquées ci-dessous, seront soutenues à Wittemberg, sous la présidence du révérend Martin Luther, etc. 1517[r10]:
»Le pape ne veut ni ne peut remettre aucune peine, si ce n'est celles qu'il a imposées de son chef ou d'après les canons.
[r10] Luth. oper., Witt., 1545, t. I, 50-98.
—Les canons pénitentiaux sont pour les vivans; ils ne peuvent charger d'aucune peine l'âme des morts.
—Le changement de la peine canonique en peine du purgatoire, est une ivraie, une zizanie; évidemment les évêques dormaient quand on a semé cette mauvaise herbe.
—Le pouvoir de soulager les âmes du purgatoire que le pape peut exercer par toute la chrétienté, chaque évêque, chaque curé le possède dans son diocèse, dans sa paroisse.... Qui sait si toutes les âmes en purgatoire voudraient être rachetées? on l'a dit de saint Séverin.
—Il faut enseigner aux chrétiens qu'à moins d'avoir le superflu, ils doivent garder pour leur famille le nécessaire, et ne rien dépenser pour leurs péchés.
—Il faut enseigner aux chrétiens que le pape, quand il donne des pardons, a moins besoin d'argent que de bonne prière pour lui, et que c'est là ce qu'il demande.
—Il faut enseigner aux chrétiens que si le pape connaissait les exactions des prêcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique de Saint-Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la chair, la peau et les os de ses brebis.
—Le pape doit vouloir que si les pardons, chose petite, sont célébrés avec une cloche, une cérémonie, une solennité, l'Évangile, chose si grande, soit prêché avec cent cloches, cent cérémonies, cent solennités.
—Le vrai trésor de l'Église, c'est le sacro-saint Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu.
—On a sujet de haïr ce trésor de l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers;
—On a sujet d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les premiers.
—Les trésors de l'Évangile sont les filets avec lesquels on pêchait les hommes de richesses;
—Les trésors des indulgences sont les filets avec lesquels on pêche les richesses des hommes.
—Dire que la croix, mise dans les armes du pape, équivaut à la croix du Christ, c'est un blasphème.
—Pourquoi le pape, dans sa très sainte charité, ne vide-t-il pas le purgatoire où tant d'âmes sont en peine? Ce serait là exercer plus dignement son pouvoir, que de délivrer des âmes à prix d'argent (cet argent porte malheur); et pourquoi encore? pour élever une église?
—Quelle est cette étrange compassion de Dieu et du pape, qui, pour de l'argent, changent l'âme d'un impie, d'un ennemi de Dieu, en une âme pieuse et agréable au Seigneur?
—Le pape, dont les trésors surpassent aujourd'hui les plus énormes trésors, ne peut-il donc, avec son argent plutôt qu'avec celui des pauvres fidèles, élever une seule église, la basilique de Saint-Pierre?
—Que remet, que donne le pape à ceux qui, par la contrition parfaite, ont droit à la rémission plénière?
—Loin de nous tous ces prophètes, qui disent au peuple de Christ: _La paix, la paix_; et ne donnent point la paix.
—Loin, bien loin, tous ces prophètes qui disent au peuple de Christ: _La croix, la croix_; et ne montrent point la croix.
—Il faut exhorter les chrétiens à suivre Christ, leur chef, à travers les peines, les supplices et l'enfer même; de sorte qu'ils soient assurés que c'est par les tribulations qu'on entre dans le ciel, et non par la sécurité et la paix, etc.»
Ces propositions, négatives et polémiques, trouvaient leur complément dans les thèses dogmatiques que Luther publia presque en même temps[r11]:
[r11] Witt. oper. lat. t. II, 56.
«L'homme ne peut pas naturellement vouloir que Dieu soit Dieu. Il aimerait mieux être Dieu lui-même, et que Dieu ne fût pas Dieu.
—Il est faux que l'appétit soit libre d'aller dans les deux sens; il n'est pas libre, mais captif.
—Il n'y a en la nature, par devant Dieu, rien que concupiscence.
—Il est faux que cette concupiscence puisse être réglée par la vertu de l'espérance. Car l'espérance est contraire à la charité qui cherche et désire seulement ce qui est de Dieu. L'espérance ne vient pas de nos mérites, mais de nos passions qui effacent nos mérites.
—La meilleure, l'infaillible préparation et l'unique disposition à recevoir la grâce, c'est le choix et la prédestination arrêtés par Dieu de toute éternité.
—Du côté de l'homme, rien ne précède la grâce, que la non-disposition à la grâce, ou plutôt la rébellion.
—Il est faux qu'on puisse trouver excuse dans une ignorance invincible. L'ignorance de Dieu, de soi, des bonnes œuvres, c'est la nature invincible de l'homme, etc.»
La publication de ces thèses et le sermon en langue vulgaire que Luther prononça à l'appui, furent comme un coup de tonnerre dans l'Allemagne[a8]. Cette immolation de la liberté à la grâce, de l'homme à Dieu, du fini à l'infini, fut reconnue par le peuple allemand, comme la vraie religion nationale, la foi que Gottschalk avait professée dès le temps de Charlemagne, au berceau même du christianisme allemand, la foi de Tauler, et de tous les mystiques des Pays-Bas. Le peuple se jeta avec la plus âpre avidité sur cette pâture religieuse dont on l'avait sevré depuis le quatorzième siècle. Les propositions furent imprimées à je ne sais combien de mille, dévorées, répandues, colportées. Luther fut lui-même alarmé de son succès. «Je suis fâché, dit-il, de les voir tant imprimées, tant répandues; ce n'est pas là une bonne manière d'instruire le peuple. Il me reste moi-même quelques doutes. J'aurais mieux prouvé certaines choses, j'en aurais omis d'autres, si j'avais prévu cela.»
Il semblait alors fort disposé à laisser tout, et à se soumettre. «Je veux obéir, disait-il; j'aimerais mieux obéir que faire des miracles, quand même j'aurais le don des miracles.»
Tetzel ébranla ces résolutions pacifiques, en brûlant les propositions de Luther. Les étudians de Wittemberg usèrent de représailles pour celles de Tetzel, et Luther en exprime quelque regret. Mais lui-même fit paraître ses _Résolutions_, à l'appui des premières propositions. «Vous verrez, écrit-il à un ami, mes _Resolutiones et responsiones_. Peut-être en certains passages les trouverez-vous plus libres qu'il ne faudrait; à plus forte raison, doivent-elles paraître intolérables aux flatteurs de Rome. Elles étaient déjà publiées; autrement, j'y aurais mis quelque adoucissement.»