Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I

Part 1

Chapter 13,690 wordsPublic domain

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On remarquera à la fin du livre des références au "Deuxième volume" et au "Tome deuxième", qui concernent ce livre-ci. Il semble s'agir d'une erreur de l'éditeur, qu'on retrouvera également dans le deuxième tome.

Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 12. Les «Additions et éclaircissemens» ont été numérotés de a1 à a87. Les «Renvois» qui dans l'original sont regroupés à la fin du livre, ont ici été numérotés consécutivement de r1 à r67 et copiés sous le paragraphe auquel ils se rapportent. Les Additions et les Renvois ont été signalés dans le texte.

MÉMOIRES DE LUTHER

IMPRIMERIE DE DUCESSOIS, Quai des Augustins, 55.

MÉMOIRES

DE LUTHER

ÉCRITS PAR LUI-MÊME,

TRADUITS ET MIS EN ORDRE PAR M. MICHELET, PROFESSEUR A L'ÉCOLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE AUX ARCHIVES DU ROYAUME,

suivis d'un Essai sur l'Histoire de la Religion, ET DES BIOGRAPHIES DE WICLEFF, JEAN HUSS, ÉRASME, MÉLANCHTON, HUTTEN, ET AUTRES PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS DE LUTHER.

TOME PREMIER.

PARIS.

CHEZ L. HACHETTE, Libraire de l'Université de France, RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

1837

Ce qu'on va lire n'est point un roman historique sur la vie de Luther, pas davantage une histoire de la fondation du luthéranisme. C'est une biographie, composée d'une suite de traductions. Sauf les premières années, que Luther ne pouvait raconter lui-même, le traducteur a eu rarement besoin de prendre la parole. Il n'a guère fait autre chose que choisir, dater, ordonner les textes épars. C'est constamment Luther qui parle, toujours Luther raconté par Luther. Qui serait assez hardi pour mêler ses paroles à celles d'un tel homme? Il fallait se taire, et le laisser dire. C'est ce que l'on a fait, autant qu'il était possible.

Ce travail, publié en 1835, a été fait presque entièrement dans les années 1828 et 1829. Le traducteur de la _Scienza nuova_ sentait vivement à cette époque le besoin de redescendre des théories aux applications, d'étudier le général dans l'individuel, l'histoire dans la biographie, l'humanité dans un homme. Il lui fallait un homme qui eût été homme à la plus haute puissance, un individu qui fût à la fois une personne réelle et une idée; de plus, un homme complet, de pensée et d'action; un homme enfin dont la vie fût connue tout entière, et dans le plus grand détail, dont tous les actes, toutes les paroles, eussent été notés et recueillis.

Si Luther n'a pas fait lui-même ses mémoires, il les a du moins admirablement préparés[1]. Sa correspondance n'est guère moins volumineuse que celle de Voltaire. De plus il n'est aucun de ses ouvrages dogmatiques ou polémiques où il n'ait, sans y songer, déposé quelque détail dont le biographe peut faire son profit. Ajoutez que toutes ses paroles ont été avidement recueillies par ses disciples. Le bon, le mauvais, l'insignifiant, ils ont tout pris; ce que Luther laissait échapper dans la conversation la plus familière, au coin du feu, au jardin, à table, après souper, la moindre chose qu'il disait à sa femme, à ses enfans, à lui-même, vite ils l'écrivaient. Un homme, observé et suivi de si près, a dû à chaque instant laisser tomber des mots qu'il eût voulu ravoir. Plus tard les luthériens y ont eu regret. Ils auraient bien voulu rayer telle ligne, arracher telle page. _Quod scriptum est, scriptum est._

[1] Nous avons suivi pour les œuvres allemandes l'édition de Wittemberg, en 12 vol. in-folio, 1539-1559; pour les œuvres latines, celle de Wittemberg, en 7 vol. in-folio, 1545-1558, quelquefois celle d'Iéna, 1600-1612, en 4 vol. in-folio; pour les _Tischreden_, l'édition de Francfort, 1568, in-folio. On trouvera à la fin du second volume des renvois qui permettent de vérifier chaque passage.

Quant aux citations tirées des Lettres, elles ont été exactement datées dans le texte. La date rend tout renvoi superflu; elle suffit pour faire retrouver aisément ces passages dans l'excellente édition de M. De Wette, 5 vol. in-8º; Berlin, 1825. Indépendamment des œuvres de Luther, nous avons mis à profit quelques autres ouvrages: _Ukert_, _Seckendorf_, _Mareineke_, etc.

C'est donc ici le vrai livre des Confessions de Luther, confessions négligées, éparses, involontaires, et d'autant plus vraies. Celles de Rousseau sont à coup sûr moins naïves, celles de saint Augustin moins complètes et moins variées.

Comme biographie, celle-ci se placerait, s'il l'eût écrite lui-même en entier, entre les deux autres dont nous venons de faire mention. Elle présente réunies les deux faces qu'elles offrent séparées. Dans saint Augustin, la passion, la nature, l'individualité humaine, n'apparaissent que pour être immolées à la grâce divine. C'est l'histoire d'une crise de l'âme, d'une renaissance, d'une _Vita nuova_; le saint eût rougi de nous faire mieux connaître l'autre vie qu'il avait quittée. Dans Rousseau, c'est tout le contraire; il ne s'agit plus de la grâce; la nature règne sans partage, elle triomphe, elle s'étale; cela va quelquefois jusqu'au dégoût. Luther a présenté, non pas l'équilibre de la grâce et de la nature, mais leur plus douloureux combat. Les luttes de la sensibilité, les tentations plus hautes du doute, bien d'autres hommes en ont souffert; Pascal les eut évidemment, il les étouffa et il en mourut. Luther n'a rien caché, il ne s'est pu contenir. Il a donné à voir en lui, à sonder, la plaie profonde de notre nature. C'est le seul homme peut-être où l'on puisse étudier à plaisir cette terrible anatomie.

Jusqu'ici on n'a montré de Luther que son duel contre Rome. Nous, nous donnons sa vie entière, ses combats, ses doutes, ses tentations, ses consolations. L'homme nous occupe ici autant et plus que l'homme de parti. Nous le montrons, ce violent et terrible réformateur du nord, non pas seulement dans son nid d'aigle à la Wartbourg, ou bravant l'Empereur et l'Empire à la diète de Worms, mais dans sa maison de Wittemberg, au milieu de ses graves amis, de ses enfans qui entourent la table, se promenant avec eux dans son jardin, sur les bords du petit étang, dans ce cloître mélancolique qui est devenu la demeure d'une famille; nous l'entendons rêvant tout haut, trouvant dans tout ce qui l'entoure, dans la fleur, dans le fruit, dans l'oiseau qui passe, de graves et pieuses pensées. (Voy. t. II, p. 78, etc.)

Quelque sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante personnalité de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur la doctrine qu'il a enseignée, sur les conséquences qui en sortent nécessairement. Cet homme qui fit de la liberté un si énergique usage, a ressuscité la théorie augustinienne de l'anéantissement de la liberté. Il a immolé le libre arbitre à la grâce, l'homme à Dieu, la morale à une sorte de fatalité providentielle.

De nos jours les amis de la liberté se recommandent volontiers du fataliste Luther. Cela semble bizarre au premier coup-d'œil. Luther lui-même croyait se retrouver dans Jean Huss, dans les Vaudois, partisans du libre arbitre. C'est que ces doctrines spéculatives, quelque opposées qu'elles paraissent, se rencontrent toutefois dans leur principe d'action, la souveraineté de la raison individuelle, la résistance au principe traditionnel, à l'autorité.

Il n'est donc pas inexact de dire que Luther a été le restaurateur de la liberté pour les derniers siècles. S'il l'a niée en théorie, il l'a fondée en pratique. Il a, sinon fait, au moins courageusement signé de son nom la grande révolution qui légalisa en Europe le droit d'examen. Ce premier droit de l'intelligence humaine, auquel tous les autres sont rattachés, si nous l'exerçons aujourd'hui dans sa plénitude, c'est à lui en grande partie que nous le devons. Nous ne pouvons penser, parler, écrire, que cet immense bienfait de l'affranchissement intellectuel ne se renouvelle à chaque instant. Les lignes mêmes que je trace ici, à qui dois-je de pouvoir les publier, sinon au libérateur de la pensée moderne?

Cette dette payée à Luther, nous ne craindrons pas d'avouer que nos sympathies les plus fortes ne sont pas de ce côté. On ne trouvera point ici l'énumération des causes qui rendirent la victoire du protestantisme inévitable. Nous ne montrerons pas, après tant d'autres, les plaies d'une église où nous sommes nés, et qui nous est chère. Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils, certes, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons occasion de dire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble, sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus complète que celle d'aucune des sectes qui se sont élevées contre elle. Sa faiblesse, sa grandeur aussi, c'est de n'avoir rien exclus qui fût de l'homme, d'avoir voulu satisfaire à la fois les principes contradictoires de l'esprit humain. Cela seul donnait sur elle des succès faciles à ceux qui réduisaient l'homme à tel ou tel principe, en niant les autres. L'universel, en quelque sens qu'on prenne le mot, est faible contre le spécial. L'_hérésie_ est un _choix_, une spécialité. Spécialité d'opinion, spécialité de pays. Wicleff, Jean Huss, étaient d'ardens patriotes; le saxon Luther fut l'Arminius de la moderne Allemagne. Universelle dans le temps, dans l'espace, dans la doctrine, l'Église avait contre chacun l'infériorité d'une moyenne commune. Il lui fallait lutter pour l'unité du monde contre les forces diverses du monde. Comme grand nombre, elle contenait, elle traînait le mauvais bagage des tièdes et des timides. Comme gouvernement, elle rencontrait toutes les tentations mondaines. Comme centre des traditions religieuses, elle recevait de toutes parts une foule de croyances locales contre lesquelles elle avait peine à défendre son unité, sa perpétuité. Elle se présentait au monde telle que le monde et le temps l'avaient faite. Elle lui apparaissait sous la robe bigarrée de l'histoire. Ayant subi, embrassé l'humanité tout entière, elle en avait aussi les misères, les contradictions. Les petites sociétés hérétiques, ferventes par le péril et la liberté, isolées, et partant plus pures, plus à l'abri des tentations, méconnaissaient l'église cosmopolite, et se comparaient avec orgueil. Le pieux et profond mystique du Rhin et des Pays-Bas, l'agreste et simple Vaudois, pur comme l'herbe des Alpes, avaient beau jeu pour accuser d'adultère et de prostitution Celle qui avait tout reçu, tout adopté. Chaque ruisseau pourrait dire à l'Océan, sans doute: Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d'eaux que les miennes. Toi, tu reçois les souillures du monde.—Oui, mais je suis l'Océan.

Voilà ce qu'il faudrait pouvoir dire et développer. Aucun livre plus que celui-ci, n'aurait besoin d'une introduction. Pour savoir comment Luther fut obligé de faire et subir ce qu'il appelle lui-même _la plus extrême des misères_; pour comprendre ce grand et malheureux homme qui remit en marche l'esprit humain à l'instant même où il croyait le reposer sur l'oreiller de la grâce; pour apprécier cette tentative impuissante d'union entre Dieu et l'homme, il faudrait connaître les essais plus conséquens que firent, avant et après, les mystiques, les rationalistes, c'est-à-dire esquisser toute l'histoire de la religion chrétienne. Cette introduction si nécessaire, peut-être dans quelque temps me déciderai-je à la donner.

Pourquoi donc ajourner encore ceci? pourquoi commencer tant de choses et s'arrêter toujours en chemin? Si l'on tient à le savoir, je le dirai volontiers.

A moitié de l'histoire Romaine, j'ai rencontré le christianisme naissant. A moitié de l'histoire de France je l'ai rencontré, vieillissant et affaissé; ici, je le retrouve encore. Quelque part que j'aille, il est devant moi, il barre ma route et m'empêche de passer.

Toucher au christianisme! ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas..... Pour moi, je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place, et voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses membres endoloris?...

Voilà bien des années que ces idées me travaillent. Elles font toujours dans cette saison d'orages le trouble, la rêverie de ma solitude. Cette conversation intérieure qui devrait améliorer, elle m'est douce au moins, je ne suis pas pressé de la finir, ni de me séparer encore de ces vieilles et chères pensées.

Août 1835.

MÉMOIRES

DE LUTHER

LIVRE PREMIER.

1483-1521.

CHAPITRE PREMIER.

1483-1517.

Naissance[a1], éducation de Luther, son ordination, ses tentations, son voyage à Rome.

«J'ai souvent conversé avec Mélanchton, et lui ai raconté toute ma vie de point en point. Je suis fils d'un paysan; mon père, mon grand-père, mon aïeul, étaient de vrais paysans. Mon père est allé à Mansfeld, et y est devenu mineur. Moi, j'y suis né. Que je dusse être ensuite bachelier, docteur, etc., cela n'était point dans les étoiles. N'ai-je pas étonné les gens en me faisant moine? puis en quittant le bonnet brun pour un autre? Cela vraiment a bien chagriné mon père, et lui a fait mal. Ensuite je me suis pris aux cheveux avec le pape, j'ai épousé une nonne échappée, et j'en ai eu des enfans. Qui a vu cela dans les étoiles? Qui m'aurait annoncé d'avance qu'il en dût arriver ainsi?»[r1]

[r1] Tischreden, page 240.

Jean Luther, père de celui qui est devenu si célèbre, était de Mœra ou Mœrke, petit village de Saxe, près d'Eisenach. Sa mère était fille d'un bourgeois de cette ville, ou, selon une tradition que j'adopterais plus volontiers, de Neustadt en Franconie. Si l'on en croyait un auteur moderne qui ne cite point ses autorités, Jean Luther aurait eu le malheur de tuer dans une prairie, un paysan qui y faisait paître ses troupeaux, et eût été forcé de se retirer à Eisleben, plus tard dans la vallée de Mansfeld. Sa femme l'avait suivi enceinte; elle accoucha en arrivant à Eisleben de Martin Luther. Le père, qui n'était qu'un pauvre mineur, avait bien de la peine à soutenir sa famille, et l'on verra tout-à-l'heure que ses enfans furent obligés quelquefois de vivre d'aumône. Cependant, au lieu de les faire travailler avec lui, il voulut qu'ils allassent aux écoles. Jean Luther paraît avoir été un homme plein de simplicité et de foi. Lorsque son pasteur le consolait dans ses derniers momens: «Pour ne pas croire cela, dit-il, il faudrait être un homme bien tiède.» Sa femme ne lui survécut pas d'une année (1531). Ils avaient alors une petite fortune, qu'ils devaient sans doute à leur fils. Jean Luther laissa une maison, deux fourneaux à forge, et environ mille thalers en argent comptant.

Les armes du père de Luther, car les paysans en prenaient à l'imitation des armoiries des nobles, étaient tout simplement un marteau. Luther ne rougit point de ses parens. Il a consacré leur nom dans sa formule de bénédiction nuptiale: «_Hans, veux-tu prendre Grethe_ (Jean, Marguerite).»

«C'est pour moi un devoir de piété, dit-il à Mélanchton, dans la lettre où il lui annonce la mort de Jean Luther, de pleurer celui duquel le Père de miséricorde m'a fait naître, celui par les travaux et les sueurs duquel Dieu m'a nourri et m'a formé tel que je suis, quelque peu que je sois. Certes, je me réjouis qu'il ait vécu jusqu'aujourd'hui pour voir la lumière de la vérité. Béni soit Dieu pour l'éternité dans tous ses conseils et ses décrets! amen!»

Martin LUTHER ou Luder, ou Lother (car il signe quelquefois ainsi)[a2], naquit à Eisleben, le 10 novembre 1483, à onze heures du soir. Envoyé de bonne heure à l'école d'Eisenach (1489), il chantait devant les maisons pour gagner son pain, comme faisaient alors beaucoup de pauvres étudians en Allemagne. C'est de lui que nous tenons cette particularité. «Que personne ne s'avise de mépriser devant moi, les pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _panem propter Deum!_ vous savez comme dit le psaume: _les princes et les rois ont chanté_. Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant, j'ai reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, dans ma chère ville!»

Il trouva enfin une subsistance plus assurée et un asile dans la maison de la dame Ursula, femme ou veuve de Jean Schweickard, qui eut pitié de voir errer ce jeune enfant. Les secours de cette femme charitable le mirent à même d'étudier quatre ans à Eisenach. En 1501, il entra à l'université d'Erfurth, où il fut soutenu par son père. Luther rappelle quelque part sa bienfaitrice par des mots pleins d'émotion, et il en a gardé reconnaissance aux femmes toute sa vie.

Après avoir essayé de la théologie, il fut décidé, par les conseils de ses amis, à embrasser l'étude du droit, qui conduisait alors aux postes les plus lucratifs de l'État et de l'Église. Mais il ne semble pas s'y être jamais livré avec goût. Il aimait bien mieux la belle littérature, et surtout la musique. C'était son art de prédilection. Il la cultiva toute sa vie, et l'enseigna à ses enfans. Il n'hésite pas à déclarer que la musique lui semble le premier des arts après la théologie. «La musique est l'art des prophètes; c'est le seul qui, comme la théologie, puisse calmer les troubles de l'âme et mettre le diable en fuite.» Il touchait du luth, jouait de la flûte. Peut-être eût-il réussi encore dans d'autres arts. Il fut l'ami du grand peintre, Lucas Cranach. Il était, ce semble, adroit de ses mains, il apprit à tourner.

Ce goût pour la musique et la littérature, la lecture assidue des poètes qu'il mêlait aux études de la dialectique et du droit, tout cela n'annonçait point qu'il dût bientôt jouer un rôle si sérieux dans l'histoire de la religion. Diverses traditions porteraient à croire que, malgré son application, il partageait la vie des étudians allemands de cette époque: cette gaîté dans l'indigence, ces habitudes bruyantes, cet extérieur belliqueux avec une âme douce et un esprit pacifique, l'ostentation du désordre avec des mœurs pures. Certes, si quelqu'un avait rencontré Martin Luther, voyageant à pied sur la route d'Erfurth à Mansfeld, dans la troisième fête de Pâques de l'an 1503, l'épée et le couteau de chasse au côté, et se blessant lui-même de ses propres armes, il ne se serait point avisé que le maladroit étudiant dût sous peu renverser la domination de l'église catholique dans la moitié de l'Europe.

En 1505, un accident donna à la vie du jeune homme une direction toute nouvelle. Il vit un de ses amis tué d'un coup de foudre à ses côtés. Il poussa un cri, et ce cri fut un vœu à sainte Anne de se faire moine, s'il échappait. Le danger passé, il ne chercha pas à éluder un engagement arraché par la terreur. Il ne sollicita point de dispense. Il regardait le coup dont il s'était vu presque atteint, comme une menace et un ordre du ciel. Il ne différa que de quatorze jours l'accomplissement de son vœu.

Le 17 juillet 1505, après avoir passé gaîment la soirée avec ses amis à faire de la musique, il entra la nuit dans le cloître des Augustins, à Erfurth. Il n'avait apporté avec lui que son Plaute et son Virgile.

Le lendemain, il écrivit un mot d'adieu à diverses personnes, informa son père de sa résolution, et resta un mois sans se laisser voir. Il sentait combien il tenait encore au monde; il craignait le visage respecté de son père, et ses ordres et ses prières. Ce ne fut, en effet, qu'au bout de deux ans que Jean Luther le laissa faire et consentit à assister à son ordination. On avait choisi pour la cérémonie le jour où le mineur pouvait quitter ses travaux. Il vint à Erfurth avec plusieurs de ses amis, et donna au fils qu'il perdait, ce qu'il avait pu mettre de côté, vingt florins.

Il ne faut pas croire qu'en prenant ces engagemens redoutables, le nouveau prêtre fût poussé par une ferveur singulière. Nous avons vu avec quel bagage de littérature mondaine il était entré dans le cloître. Écoutons-le lui-même sur les dispositions qu'il y apportait: «Lorsque je dis ma première messe à Erfurth, j'étais presque mort: car je n'avais aucune foi. Je voyais seulement que j'étais très digne. Je ne me regardais point comme un pécheur. La première messe était chose fort célébrée et dont il revenait beaucoup d'argent. On apportait les _horas canonicas_ avec des flambeaux. _Le cher jeune seigneur_, comme les paysans appelaient leur nouveau curé, devait alors danser avec sa mère, si elle vivait encore, et les assistans en pleuraient de joie. Si elle était morte, il la mettait, disait-on, sous le calice, et la sauvait du purgatoire[r2].»

[r2] Tischreden, 281-2.

Luther ayant obtenu ce qu'il voulait, étant devenu prêtre, moine, tout étant consommé, et la porte close, alors commencèrent, je ne dis pas les regrets, mais les tristesses, les perplexités, les tentations de la chair, les mauvaises subtilités de l'esprit. Nous ne savons guère aujourd'hui ce que c'est que cette rude gymnastique de l'âme solitaire. Nous donnons bon ordre à nos passions. Nous les tuons à leur naissance. Dans cette énervante distraction d'affaires, d'études, de jouissances faciles, dans cette satiété précoce des sens et de l'esprit, comment se représenter les guerres spirituelles que se livrait en lui-même l'homme du moyen-âge, les douloureux mystères d'une vie abstinente et fantastique, tant de combats terribles qui ont passé sans bruit et sans mémoire entre le mur et les sombres vitraux de la pauvre cellule du moine? «Un archevêque de Mayence disait souvent: Le cœur humain est comme la meule d'un moulin. Si l'on y met du blé, elle l'écrase et en fait de la farine; si l'on n'en met point, elle tourne toujours, mais s'use elle-même[r3].»

[r3] Tischreden, 230.

«... Lorsque j'étais moine, dit Luther, j'écrivais souvent au docteur Staupitz[r4]. Je lui écrivais une fois: _Oh! mes péchés! mes péchés! mes péchés!_ A quoi il me répondit: «Tu veux être sans péché, et tu n'en as pourtant aucun véritable. Christ a été le pardon des péchés.»

[r4] Tout ce qui regarde les tentations de Luther est tiré des Tischreden, 102, 232, 240 _bis_, 231, 228, 229.

«... Je me confessais souvent au docteur Staupitz, non d'affaires de femmes, mais de ce qui fait le nœud de la question. Il me répondait ainsi que tous les autres confesseurs: Je ne comprends pas. Enfin il vint me trouver à table et me dit: Comment donc êtes-vous si triste, _frater Martine_?—Ah! oui, je le suis, répondis-je.—Vous ne savez pas, dit-il, qu'une telle tentation vous est bonne et nécessaire, mais ne serait bonne qu'à vous. Il voulait dire seulement que j'étais savant, et que sans ces tentations, je deviendrais fier et orgueilleux; mais j'ai compris plus tard que c'était une voix et une parole du Saint-Esprit.»

Luther raconte ailleurs que ces tentations l'avaient réduit à un tel état, que pendant quatorze jours il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi[a3].