Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 9
Revenue de cette excursion, je tombai malade d’un mal de gorge avec une forte fièvre. L’Impératrice vint me voir pendant cette maladie. A peine commençais-je à me rétablir, et étant très faible encore, Sa Majesté me fit ordonner par Mme Tchoglokoff d’assister à la noce et coiffer la nièce de la comtesse Roumianzoff, qui se mariait à M. Alexandre Narichkine, qui en suite fut grand-échanson. Mme Tchoglokoff, qui voyait qu’à peine j’étais convalescente, fut un peu peinée en me faisant ce compliment, qui ne me fit pas beaucoup de plaisir, parceque je voyais clairement qu’on se souciait fort peu de ma santé et peut-être de ma vie. J’en parlai sur ce ton-là à Mme Vladislava, qui me parut, de même que moi, très peu édifiée de cet ordre signé sans égard ni ménagement. Je ramassai mes forces, et le jour fixé on amena la promise dans ma chambre. Je la coiffai de mes diamants, et quand cela fut fait on la mena à l’église de la cour pour la marier. Pour moi on me fit aller, en compagnie de Mme Tchoglokoff et de ma cour à moi, dans la maison de Narichkine. Or nous logions à Moscou dans le palais au bout de la Sloboda allemande. Pour aller à la maison des Narichkine il fallait passer tout Moscou, faire au moins sept verstes. C’était au mois d’octobre, vers les neuf heures du soir. Il gelait à pierre fendre, et le verglas était tel qu’on ne pouvait aller autrement qu’à très petits pas. Je fus au moins deux heures et demie en chemin en allant, et autant en revenant, et il n’y eut ni un seul homme ni un seul cheval de ma suite qui ne fît une ou plusieurs chutes. Enfin, parvenus à l’église de Kasansky, qui était proche de la porte dite Troïtzkaja, nous trouvâmes un autre embarras. Dans cette église on mariait, à cette heure même, la sœur de Ivan Ivanowitch Schouvaloff, qui avait été coiffée par l’Impératrice tandis que je coiffais Melle Roumianzoff, et tout l’embarras des voitures se trouvait à cette porte. Nous nous arrêtions à chaque pas, puis les chutes recommençaient, aucun cheval n’étant ferré à glace. Enfin nous arrivâmes, non pas seulement de la meilleure humeur du monde. Nous attendîmes très longtemps les nouveaux mariés, aux quels il arriva à peu-près les mêmes accidents qu’à nous. Le grand-duc accompagnait le jeune marié. Puis on attendit encore l’Impératrice. Enfin on se mit à table. Après le souper on fit quelques tours de danse de cérémonie dans l’antichambre, puis on nous dit de mener les nouveaux mariés dans leurs appartements. A cet effet il fallait passer par plusieurs corridors assez froids, monter quelques escaliers qui ne l’étaient pas moins, puis passer par de longues galeries construites de planches humides, à la hâte, et d’où l’eau découlait de toutes parts. Enfin, parvenus aux appartements, on s’assit à une table couverte d’un dessert: on n’y resta que pour porter la santé des nouveaux mariés; puis on conduisit la nouvelle mariée à la chambre à coucher, et nous nous en allâmes pour revenir à la maison. Le lendemain soir il fallait y retourner. Qui l’eût cru? cette bagarre, au lieu de nuire à ma santé, n’empêcha aucunement ma reconvalescence: le lendemain je me portais mieux que la veille.
Au commencement de l’hiver je vis le grand-duc dans une grande inquiétude. Je ne savais ce que c’était. Il ne dressait plus sa meute. Il venait vingt fois par jour dans ma chambre, avait l’air très peiné, était rêveur et distrait. Il s’acheta des livres allemands; mais quels livres! Une partie consistait dans des livres de prières luthériens, et l’autre dans l’histoire et le procès juridique de quelques voleurs de grands chemins, qui avaient été pendus ou roués. Il lisait cela tour-à-tour, quand il ne jouait pas du violon. Comme il ne gardait pas longtemps sur le cœur communément ce qui lui cuisait, et qu’il n’avait que moi à qui il le pouvait conter, j’attendis patiemment ce qu’il m’en dirait.
Enfin un jour il me découvrit ce qui le tourmentait. Je trouvai que la chose était infiniment plus grave que je ne l’avais supposé. Pendant l’été presqu’entier, du moins pendant le séjour à Rajova, sur le chemin du couvent de Troïtza, je n’avais quasi vu le grand-duc qu’à table et au lit. Il y venait après que j’étais endormie, et s’en allait avant que je fusse réveillée; le reste du temps s’était passé quasi à la chasse ou à des préparatifs de chasse. Tchoglokoff avait obtenu, sous prétexte d’amuser le grand-duc, deux meutes du grand-veneur, l’une de chiens et chasseurs russes, l’autre de chiens français ou allemands. A celle-ci étaient attachés un vieux piqueur français, un garçon courlandais et un allemand. Comme M. Tchoglokoff s’était emparé de la direction de la meute russe, le grand-duc prit sur lui la direction de la meute étrangère, dont l’autre ne se souciait pas du tout. Chacun d’eux entrait dans les plus menus détails de tout ce qui regardait sa partie. Par conséquent le grand-duc allait lui-même continuellement au chenil de la meute, ou bien aussi les chasseurs venaient chez lui l’entretenir de l’état de la meute, de ses faits et besoins. Enfin, s’il faut parler net, il se faufila avec ces gens, collationnait et buvait avec eux à la chasse, et était toujours au milieu d’eux. Le régiment de Boutirsky se trouvait alors à Moscou. Dans ce régiment il y avait alors un lieutenant nommé Yakoff Batourine, perdu de dettes, joueur et reconnu pour un très mauvais sujet, d’ailleurs homme fort déterminé. J’ignore par quel hasard ou comment cet homme fit connaissance avec les chasseurs de la meute française du grand-duc; mais je crois que les uns et les autres avaient leur quartier dans ou près le village de Moutistcha ou Alexééwsky. Enfin tant il y a que les chasseurs du grand-duc lui dirent qu’il y avait un lieutenant du régiment de Boutirsky qui marquait un grand attachement à Son Altesse Impériale et qui disait que tout le régiment pensait de même. Le grand-duc écouta ce récit avec complaisance, voulut savoir des détails sur le régiment par ces chasseurs. On lui rapporta beaucoup de mal des chefs, et beaucoup de bien des subalternes. Batourine enfin, toujours par les chasseurs, demanda d’être présenté au grand-duc, à la chasse. A ceci, au commencement, le grand-duc ne se prêta pas tout-à-fait, mais à la suite il y consentit. De fil en aiguille le grand-duc étant un jour à la chasse, Batourine se trouva dans un lieu écarté. Batourine lui dit, en le voyant et se jetant à ses genoux, qu’il jurait qu’il ne reconnaissait d’autre maître que lui et ferait tout ce qu’il lui ordonnerait. Le grand-duc me dit qu’en entendant proférer ce serment il s’effraya de cela, donna des deux à son cheval et laissa l’autre à genoux dans le bois, et que les chasseurs, qui l’avaient précédé, n’avaient pas entendu ce que l’autre avait dit. Le grand-duc prétendait qu’il n’avait pas eu avec cet homme d’autre connexion, et qu’il avait même averti les chasseurs de bien prendre garde que cet homme ne leur portât malheur. Ses inquiétudes présentes provenaient de ce que les chasseurs lui étaient venus dire que Batourine avait été arrêté et transféré à Préobrajenskoé, où était la chancellerie secrète qui connaissait les crimes d’Etat. Son Altesse Impériale tremblait pour les chasseurs et craignait fort d’être compromis. Pour ce qui regarde les chasseurs, ses craintes se tournèrent bientôt en réalité, car il apprit peu de jours après qu’ils avaient été arrêtés et menés à Préobrajenskoé. Je tâchais de diminuer ses angoisses en lui représentant que si réellement il n’était entré dans aucun pourparler autre que ce qu’il avait fait, il me paraissait tout au plus une imprudence de s’être faufilé en aussi mauvaise compagnie. Je ne saurais dire s’il me disait la vérité. J’ai lieu de croire qu’il diminuait ce qu’il pourrait y avoir eu de pourparlers peut-être, car à moi-même sur cette affaire il ne parlait que par paroles coupées et comme malgré lui: cependant l’excessive peur qu’il avait pouvait aussi produire le même effet sur lui. Peu de temps après il vint me dire que quelques chasseurs avaient été remis en liberté, mais avec ordre d’être renvoyés au-delà de la frontière, et qu’ils lui avaient fait dire qu’ils n’avaient pas nommé son nom, de quoi il sautait de joie. Le calme se remit dans son esprit, et il ne fut plus question de cette affaire. Pour J. Batourine il fut trouvé très coupable. Je n’ai ni lu, ni vu depuis son affaire, mais j’ai su qu’il ne méditait pas moins que de tuer l’Impératrice, de mettre le feu au palais, et de porter, par cette horreur et dans cette bagarre, le grand-duc au trône. Il fut condamné, après avoir reçu la question, à passer le reste de ses jours à Schlusselbourg, enfermé dans cette forteresse. De mon règne, ayant voulu forcer sa prison, il a été envoyé à Kamtchatka, d’où il s’est enfui avec Benjousky, et a été tué en pillant, chemin faisant, l’île Formose dans la mer pacifique.
Le 15 décembre nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg. Nous allions jour et nuit en traîneau découvert. A la moitié du chemin il me prit de nouveau un violent mal de dents. Malgré cela le grand-duc ne consentit pas à fermer le traîneau. Avec peine consentit-il que je tirasse un peu le rideau du traîneau, afin de me garantir d’un vent froid et humide qui me donnait dans le visage. Enfin nous arrivâmes à Zarskoé-Sélo, où l’Impératrice était déjà, nous ayant dépassé le long du chemin, comme elle en avait la coutume. Dès que j’eus mis pied à terre, j’entrai dans l’appartement qui nous était destiné, et j’envoyai chercher le médecin de Sa Majesté, Boërhave, le neveu du fameux, et je le priai de me faire arracher cette dent qui me tourmentait depuis quatre à cinq mois. Il n’y consentit qu’avec peine, mais je le voulais absolument. Enfin il fit chercher Gyon, mon chirurgien; je m’assis par terre, Boërhave d’un côté, Tchoglokoff de l’autre, et Gyon me tira cette dent. Mais au moment qu’il me la tira, mes yeux, mon nez, ma bouche devinrent des fontaines, dont il sortait, par la bouche le sang, par le nez et par les yeux découlait de l’eau. Alors Boërhave, qui avait beaucoup de justesse dans l’esprit, s’écria: «Le maladroit!» et s’étant fait donner la dent, il dit: «C’est ce que je craignais, et pourquoi je ne voulais pas qu’elle fût arrachée.» Gyon, en arrachant la dent, avait emporté un morceau de la mâchoire d’en bas, à laquelle la dent avait été attachée. L’Impératrice vint à la porte de ma chambre au moment où ceci s’y passait. On me dit après qu’elle y fut sensible jusqu’aux larmes. On me coucha. Je souffris beaucoup pendant plus de quatre semaines, même en ville, où malgré cela nous allâmes le lendemain, toujours en traîneaux ouverts. Je ne sortis de ma chambre qu’à la moitié de janvier 1750, parceque sur le bas de la joue j’avais les cinq doigts de M. Gyon imprimés en taches bleues et jaunes. Le premier jour de l’an de cette année, voulant me coiffer, je vis le garçon perruquier, kalmouck de nation et que j’avais fait élever, excessivement rouge et les yeux fort perçants. Je lui demandai ce qu’il avait. Il me dit qu’il avait beaucoup mal à la tête et de la chaleur. Je le renvoyai en lui disant d’aller se coucher, parceque réellement il n’en pouvait plus. Il s’en alla, et le soir on vint me dire que la petite vérole venait de paraître chez lui. J’en fus quitte pour la peur que j’eus de prendre la petite vérole, mais je ne la gagnai pas, quoiqu’il m’eût peigné la tête.
L’Impératrice resta une grande partie du carnaval à Zarskoé-Sélo. Pétersbourg restait quasi vide. La plupart des personnes qui y demeuraient étaient fixées par devoir, aucune par goût. Quand la cour avait été à Moscou et qu’elle était sur son retour à Pétersbourg, tous les courtisans s’empressaient de demander des congés, pour un an, six mois, ou au moins quelques semaines, afin de rester à Moscou. Les gens en place, comme sénateurs et autres, faisaient de même, et quand ils craignaient de ne pas l’obtenir, alors venaient les maladies, feintes ou véritables, des maris, des femmes, des pères, frères, mères, sœurs, ou enfants, ou bien des procès ou autres affaires à régler et indispensables. En un mot il fallait six mois, et plus quelquefois, avant que la cour et la ville redevinssent ce qu’elles étaient avant le départ de la cour; et tandis qu’elle n’y était pas, l’herbe croissait dans les rues de Pétersbourg, parcequ’il n’y avait presque pas de carrosses dans la ville. Dans cet état de choses, pour le moment, il n’y avait pas grande compagnie à espérer, surtout pour nous qu’on tenait fort enfermés. M. Tchoglokoff s’avisa pendant ce temps de nous amuser, ou plutôt ne sachant lui-même et sa femme, quoi faire d’ennui, il nous invita, le grand-duc et moi, de venir toutes les après-midi jouer chez lui, dans les appartements qu’il occupait à la cour et qui consistaient en quatre ou cinq chambres assez petites. Il y faisait venir les cavaliers et les dames de service, et la princesse de Courlande, fille du duc Ernest Jean Biren, ancien favori de l’impératrice Anne. L’impératrice Elisabeth avait fait revenir ce duc de Sibérie, où, sous la régence de la princesse Anne, il avait été exilé. C’est là qu’il demeurait avec sa femme, ses fils, et sa fille. Cette fille n’était ni belle, ni jolie, ni bien faite, car elle était bossue et assez petite; mais elle avait de beaux yeux, de l’esprit, et une capacité singulière pour l’intrigue. Son père et sa mère ne l’aimaient pas beaucoup; elle prétendait qu’ils la maltraitaient continuellement. Un beau jour elle se sauva de la maison paternelle et s’enfuit chez la femme du voïvode de Yaroslav, Mme Pouchkine. Cette femme, enchantée de se donner de l’importance à la cour, l’amena à Moscou, s’adressa à Mme Schouvaloff, et l’on fit passer la fuite de la princesse de Courlande de la maison paternelle, comme une suite de la persécution avec laquelle ses parents en avaient usé envers elle, parcequ’elle avait témoigné le désir d’embrasser la religion grecque. En effet la première chose qu’elle fit à la cour fut réellement sa confession de foi. L’Impératrice fut marraine, après quoi on lui donna un appartement parmi les demoiselles d’honneur. M. Tchoglokoff se piquait de lui marquer de l’attention, parceque le frère ainé de la princesse avait mis le fondement de sa fortune, en le prenant du corps des cadets, où il était élevé, dans la garde à cheval, et le tenant près de lui comme galopin. La princesse de Courlande, ainsi faufilée avec nous, et jouant tous les jours au trisset, pendant plusieurs heures, avec le grand-duc, Tchoglokoff et moi, se conduisit au commencement avec une très grande retenue. Elle était insinuante, et son esprit faisait oublier ce qu’il y avait de désagréable dans sa figure, surtout quand elle était assise. Elle tenait à un chacun les propos qui pouvaient lui plaire. Tout le monde la regardait comme une orpheline intéressante, et la considérait comme une personne quasi sans conséquence. Elle avait aux yeux du grand-duc un autre mérite qui n’était pas de peu d’importance: c’était une espèce de princesse étrangère et, qui plus est, allemande; par conséquent il ne parlait qu’allemand avec elle: ceci lui donnait des charmes à ses yeux. Il commença à lui témoigner autant d’attention qu’il était capable d’en avoir. Quand elle dînait chez elle il lui envoyait du vin et quelques plats favoris de sa table, et quand il attrapait quelque nouveau bonnet de grenadier ou quelque bandoulière, il les lui envoyait encore pour lui faire voir. Ce n’était pas la seule acquisition que la cour avait faite à Moscou que cette princesse de Courlande, qui alors pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans: l’Impératrice y avait pris les deux comtesses Voronzoff, nièces du vice-chancelier et filles du comte Roman Voronzoff, son frère puiné. L’ainée, Marie, pouvait avoir quatorze ans. Elle avait été placée entre les filles d’honneur de l’Impératrice. La cadette Elisabeth n’en avait que onze. On me la donna. C’était un enfant très laid, dont le teint était olive et qui était malpropre au suprême degré. Vers la fin du carnaval Sa Majesté rentra en ville. La première semaine du carême nous avions commencé à faire nos dévotions. Le mercredi soir je devais aller au bain dans la maison de Mme Tchoglokoff; mais la veille au soir elle entra dans ma chambre, où le grand-duc se trouvait aussi, et lui signifia, de la part de Sa Majesté, l’ordre d’aller aussi au bain. Or les bains et toutes les autres coutumes russes ou habitudes du pays, non seulement il les avait pris en grippe, mais même il les détestait mortellement. Il dit tout net qu’il n’en ferait rien. Elle, qui était opiniâtre aussi et ne connaissait dans son parler aucune sorte de ménagement, lui dit que cela s’appelait désobéir à Sa Majesté Impériale. Lui il soutint qu’il ne fallait pas lui ordonner ce qui répugnait à sa nature; qu’il savait que le bain, où il n’avait jamais été, lui était contraire; qu’il ne voulait pas mourir; que la vie était ce qu’il avait de plus cher, et que l’Impératrice ne l’obligerait jamais d’y aller. Mme Tchoglokoff riposta en disant que Sa Majesté saurait punir sa désobéissance. Ici il se courrouça et lui dit avec emportement: «Je verrai un peu ce qu’elle fera; je ne suis pas un enfant.» Alors Mme Tchoglokoff le menaça que l’Impératrice le ferait mettre à la forteresse. A cela il se mit à pleurer amèrement, et ils se dirent tout ce que la rage put leur inspirer de plus outrageant; et à la lettre, ils n’avaient tous les deux pas le sens commun. A la fin elle s’en alla, disant qu’elle rapporterait mot-à-mot cette conversation à Sa Majesté Impériale. Je ne sais ce qu’elle en fit, mais elle revint et la thèse changea d’objet, car elle vint dire que l’Impératrice disait et était très fâchée que nous n’avions pas d’enfants, et qu’elle voulait savoir à qui de nous deux en était la faute; qu’à moi elle m’enverrait une sage-femme, et à lui un médecin. Elle ajouta à cela beaucoup d’autres propos outrageants et qui n’avaient ni queue ni tête, et finit par dire que l’Impératrice nous dispensait de faire nos dévotions cette semaine, parceque le grand-duc disait que le bain nuisait à sa santé. Pendant ces deux conversations il faut savoir que je n’ouvris pas la bouche: primo, parcequ’ils parlaient tous les deux avec une telle véhémence que je ne trouvais où placer une parole; secondo, parceque je voyais que c’était de part et d’autre le déraisonnement le plus complet. Je ne sais comment l’Impératrice en jugea, mais tant il y a qu’il ne fut plus question ni de l’une ni de l’autre matière, après ce que je viens d’en rapporter.
A la mi-carême Sa Majesté s’en alla à Gostilitza, chez le comte Razoumowsky, pour y fêter sa fête, et elle nous envoya, avec ses filles d’honneur et notre suite ordinaire, à Zarskoé-Sélo. Le temps était extraordinairement doux, et même chaud, de façon que le 17 mars il n’y avait plus de neige, mais de la poussière sur le chemin. Arrivés à Zarskoé-Sélo, le grand-duc et Tchoglokoff se mirent à chasser, et moi et les dames nous nous promenions, tant à pied qu’en carrosse, tant que nous pouvions; le soir on jouait à différents petits jeux. Ici le grand-duc prit un goût décidé, surtout quand il avait bu le soir, ce qui lui arrivait chaque jour, pour la princesse de Courlande. Il ne la quittait plus d’un pas, ne parlait plus qu’à elle; enfin cette affaire allait tambour battant, en ma présence et en celle de tout le monde, ce qui commençait à choquer ma vanité et mon amour-propre, de ce que le petit monstre de figure m’était préféré. Un soir, en me levant de table, Mme Vladislava me dit que tout le monde était choqué de ce que cette bossue m’était préférée. Je lui répondis: «Que faire!» Les larmes me vinrent aux yeux et j’allai me coucher. A peine étais-je endormie que le grand-duc vint se coucher aussi. Comme il était gris et qu’il ne savait ce qu’il faisait, il m’adressa la parole pour m’entretenir des éminentes qualités de sa belle. Je fis semblant de dormir fortement pour le faire taire au plus tôt; mais, après avoir parlé encore plus haut pour m’éveiller, voyant que je ne donnais aucun signe de l’être,[I] il me donna deux ou trois coups de poing assez forts de côté, en grondant la force de mon sommeil, se tourna et s’endormit. Je pleurai beaucoup, cette nuit, de la chose même et des coups de poing qu’il m’avait donnés, et de ma situation à tous égards aussi désagréable qu’ennuyante. Le lendemain il parut avoir honte de ce qu’il avait fait; il ne m’en parla pas, et je fis semblant de ne pas l’avoir senti. Nous revînmes deux jours après en ville. La dernière semaine du carême nous recommençâmes à faire nos dévotions. On ne parla plus au grand-duc d’aller au bain.
Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l’intrigua un peu. Dans sa chambre, où il était, pendant la journée, presque toujours en mouvement de façon ou d’autre, une après-dîner il s’était exercé à claquer d’un immense fouet de cocher qu’il s’était fait faire. Il en flanquait dans la chambre à droite et à gauche, et faisait beaucoup courir ses valets de chambre d’un coin à l’autre, crainte d’en attraper quelque estafilade. Je ne sais comment il s’y prit, mais tant il y a qu’il s’en donna à lui-même un très grand coup sur la joue. La cicatrice lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle était jusqu’au sang. Il en fut très alarmé, craignant qu’à pâques même il n’en pourrait sortir, et que, comme il avait la joue ensanglantée, l’Impératrice de nouveau ne lui défendît de faire ses dévotions, et que, en apprenant la raison, l’exercice du fouet ne lui attirât quelque réprimande désagréable. Il n’eut rien de plus pressé dans sa détresse que de venir courir chez moi pour me consulter, ce qu’il ne manquait jamais de faire en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglantée; je m’écriai, en le voyant: «Mon Dieu! qu’est-ce donc qui vous est arrivé?» Alors il me conta le fait. Ayant un peu considéré la chose, je lui dis: «Eh bien! peut-être vous tirerai-je d’affaire; en premier lieu allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l’on voie votre joue le moins qu’il vous sera possible; je viendrai chez vous dès que j’aurai ce qu’il me faut, et j’espère que personne ne s’en apercevra.» Il s’en alla, et moi, m’étant souvenue qu’ayant fait une chute, il y avait quelques années, dans le jardin à Péterhof, et m’étant écorché la joue jusqu’au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en pommade, avec quoi ayant couvert mon écorchure, je ne discontinuai point de sortir et personne même ne s’aperçut que j’avais la joue écorchée, j’envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me l’apporta, je m’en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la joue qu’au miroir lui-même n’y vit rien. Le jeudi nous communiâmes avec l’Impératrice à la grande église de la cour, et quand nous eûmes communié nous revînmes à nos places. Le jour donnait sur la joue du grand-duc; Tchoglokoff s’approcha pour nous dire je ne sais quoi, et regardant le grand-duc, il lui dit: «Essuyez votre joue, car il y a de la pommade dessus.» Là dessus je dis au grand-duc, comme en badinant: «Et moi qui suis votre femme, je vous défends de l’essuyer.» Alors le grand-duc dit à Tchoglokoff: «Vous voyez comme ces femmes nous traitent; nous n’osons pas même nous essuyer quand elles ne le veulent pas.» Tchoglokoff se prit à rire et dit: «Voilà un vrai caprice de femme.» La chose en resta là, et le grand-duc me sut gré et de la pommade, qui lui rendait service en lui épargnant des désagréments, et de ma présence d’esprit, qui ne laissa pas le moindre soupçon, même dans l’esprit de M. Tchoglokoff.