Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 7
Pendant ce même carême, un jour, vers midi, je sortis dans la chambre où se tenaient les cavaliers et les dames--les Tchoglokoff n’y étaient pas encore--et, en parlant aux uns et aux autres, je m’approchai de la porte où se tenait le chambellan Outzine. Celui-ci fit tomber à demi-voix le discours sur la vie ennuyeuse que nous menions, et dit qu’avec cela encore on nous mettait mal dans l’esprit de l’Impératrice; que, peu de jours avant, Sa Majesté Impériale avait dit à table que je me surchargeais de dettes, que tout ce que je faisais était marqué au coin de la bêtise, qu’avec cela je m’imaginais que j’avais beaucoup d’esprit, mais qu’il n’y avait que moi qui pensât comme cela sur mon propre compte, et que je ne trompais personne, que ma parfaite bêtise était reconnue de tout le monde, et qu’à cause de cela il fallait moins prendre garde à ce que faisait le grand-duc qu’à ce que je faisais, moi; et il ajouta, la larme à l’œil, qu’il avait ordre de l’Impératrice de me dire cela; mais il me pria de ne pas faire semblant de savoir qu’il m’eût dit avoir ordre de me le dire. Je lui répondis que pour ce qui en était de ma bêtise, la faute ne pouvait m’en être attribuée, chacun étant comme le bon Dieu l’avait créé; qu’à l’égard de mes dettes, il n’était pas bien étonnant que j’en eusse, parcequ’avec 30,000 roubles d’entretien, ma mère, en partant, m’avait laissé 6000 roubles à payer pour elle; qu’outre cela la comtesse Roumianzoff m’avait engagée à faire mille dépenses qu’elle regardait comme indispensables; que Mme Tchoglokoff me coûtait seule, cette année, 17,000 roubles, et qu’il savait lui-même le jeu d’enfer qu’il fallait jouer avec eux tous les jours; qu’il pouvait rendre cette réponse à ceux qui l’en avaient chargé; qu’au reste j’étais très fâchée de savoir qu’on me mettait mal dans l’esprit de Sa Majesté Impériale, à laquelle cependant je n’avais jamais manqué en fait de respect, d’obéissance, et de déférence, et que plus on m’observerait plus on en serait convaincu. Je lui promis le secret qu’il m’avait demandé, et le gardai. Je ne sais s’il redit ce dont je le chargeai; mais je le crois, quoique je n’entendisse plus parler de cela, et n’eus garde de renouveler une conversation aussi peu agréable.
La dernière semaine du carême, je pris la rougeole. Je ne pus paraître à pâques; je communiai dans ma chambre le samedi. Pendant cette maladie Mme Tchoglokoff, quoique grosse à pleine ceinture, ne me quittait quasi pas, et faisait ce qu’elle pouvait pour m’amuser. J’avais alors une petite fille kalmouque que j’aimais beaucoup. Cette enfant gagna de moi la rougeole. Après pâques nous allâmes au palais d’été, et de là, à la fin de mai, pour l’ascension, chez le comte Razoumowsky, à Gostilitza. L’Impératrice y fit venir, le 23 du même mois, l’ambassadeur de la cour impériale, le baron Breitlack, qui partait pour Vienne. Il y passa la soirée et soupa avec l’Impératrice. Ce souper se fit fort avant dans la nuit, et nous revînmes à la maisonnette où nous étions logés, après le lever du soleil. Cette maisonnette de bois était située sur une petite élévation et attachée aux glissoires.[G] La situation de cette maisonnette nous avait plu, l’hiver, lorsque nous avions été à Gostilitza pour la fête du grand-veneur, et pour nous faire plaisir il nous y avait logés cette fois-ci. Elle avait deux étages. Celui d’en haut consistait en un escalier, une salle, et trois cabinets; nous couchions dans l’un, le grand-duc s’habillait dans un autre, et Mme Krouse occupait le troisième. En bas étaient logés les Tchoglokoff, mes demoiselles d’honneur, et mes femmes de chambre. Revenus du souper, tout le monde se coucha. Vers les six heures du matin un sergent aux gardes, Lévacheff, arriva d’Oranienbaum pour parler à Tchoglokoff au sujet des bâtisses qui s’y faisaient alors. Trouvant tout le monde endormi dans la maison, il s’assit près de la sentinelle et entendit des craquements qui lui donnèrent des soupçons. La sentinelle lui dit que ces craquements s’étaient renouvelés plusieurs fois depuis qu’il était en faction. Lévacheff se leva et courut à l’extérieur de la maison. Il vit que du dessous de la maison il se détachait de grands carreaux de pierre. Il courut éveiller Tchoglokoff, et lui dit que le fondement de la maison s’affaissait, et qu’il fallait tâcher d’en faire sortir le monde qui y dormait. Tchoglokoff prit une robe de chambre et courut en haut, où, trouvant les portes qui étaient vitrées, fermées à clef, il en fit sauter les serrures. Il parvint ainsi au cabinet où nous dormions, et tirant le rideau, il nous réveilla et nous dit de nous lever au plus vite et de sortir, parceque le fondement de la maison manquait. Le grand-duc sauta du lit, prit sa robe de chambre, et s’enfuit. Je dis à Tchoglokoff que j’allais le suivre, et il s’en alla. Je m’habillai à la hâte. En m’habillant je me souvins que Mme Krouse couchait dans l’autre cabinet. J’allai la réveiller. Comme elle dormait profondément, je parvins avec peine à la réveiller et puis à lui faire comprendre qu’il fallait sortir de la maison. Je l’aidai à s’habiller. Quand elle fut en état, nous passâmes le seuil de la porte et entrâmes dans la salle; mais au moment que nous y posâmes les pieds, il s’y fit un écroulement universel accompagné d’un bruit comme celui d’un vaisseau qu’on lance du chantier. Mme Krouse et moi nous tombâmes par terre. Au moment de notre chute Lévacheff entra par la porte de l’escalier qui était vis-à-vis de nous. Il me leva de terre et m’emporta hors de la chambre. Je jetai par hazard les yeux vers les glissoires: elles avaient été au niveau du second étage, elles ne l’étaient plus, mais au moins à une archine au dessous du niveau du second étage. Lévacheff parvenu avec moi jusqu’à l’escalier de la maison par lequel il était monté, ne le trouva plus: il s’était écroulé; mais plusieurs personnes étant montées sur les décombres, Lévacheff me donna aux plus proches, celles-ci à d’autres, et ainsi, de mains en mains, je parvins jusqu’au pied de l’escalier dans le vestibule, et de là on m’emporta dans un pré. J’y trouvai le grand-duc en robe de chambre. Une fois sortie de la maison, je me mis à regarder ce qui se passait du côté de la maison, et je vis que plusieurs personnes en sortaient tout ensanglantées, et d’autres qu’on portait dehors. Entre les plus grièvement blessées se trouva la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur. Elle avait voulu se sauver de la maison comme les autres, et, en passant par une chambre attenant à la sienne, un fourneau qui s’écroulait tomba sur un écran et la renversa sur un lit qui se trouvait dans la chambre, plusieurs briques lui tombèrent sur la tête et la blessèrent grièvement, de même qu’une fille qui se sauvait avec elle. Dans ce même étage d’en bas il y avait une petite cuisine où plusieurs domestiques dormaient, dont trois furent tués par l’écroulement du foyer. Ceci n’était rien en comparaison de ce qui se passa entre le fondement de la maison et le premier étage: seize ouvriers attachés aux glissoires dormaient, et tous furent écrasés par l’affaissement de ce bâtiment. La cause de tout cela était que cette cette maison avait été bâtie en automne, à la hâte. Pour fondements on lui avait donné quatre rangs de pierres à chaux. L’architecte avait fait poser au premier étage douze poutres en guise de piliers dans le vestibule. Il devait partir pour l’Ukraine, et au moment qu’il partit, il dit au régisseur de la terre de Gostilitza de ne pas permettre qu’on touchât jusqu’à son retour à ces douze poutres. Lorsque le régisseur apprit que nous devions demeurer dans cette maisonnette, malgré la prescription de l’architecte, comme ces douze poutres défiguraient le vestibule, il n’eut rien de plus pressé que de les faire abattre. Alors, le dégel venu, tout s’affaissa sur les quatre rangs de pierres à chaux qui glissaient de différents côtés, et le bâtiment lui-même glissa vers un tertre qui l’arrêta. J’en fus quitte pour quelques taches bleues et une grande frayeur, pour laquelle on me saigna. Cette frayeur avait été si grande parmi tout le monde, que, pendant plus de quatre mois, chaque porte qui se ferma avec un peu de force nous causa à tous des tressaillements. Quand la première peur fut passée, ce jour-là, l’Impératrice, qui demeurait dans une autre maison, nous fit venir chez elle, et comme elle avait envie de diminuer le danger, tout le monde tâchait de n’y en voir que fort peu, et quelques uns même aucun. Ma frayeur à moi lui déplut beaucoup, et elle m’en bouda. Le grand-veneur pleurait et se désespérait; il parla de se tuer d’un coup de pistolet. On l’en empêcha apparemment, car il n’en fit rien, et dès le lendemain nous retournâmes à Pétersbourg, et, quelques semaines après, au palais d’été.
Je ne me souviens pas au juste, mais il me semble que c’est à cette date à peu près qu’arriva en Russie le chevalier Sacromoso. Il y avait fort longtemps qu’il n’était venu de chevalier de Malte en Russie, et en général on voyait alors très peu d’étrangers venir à Pétersbourg; par conséquent son arrivée fut une espèce d’évènement. On le traita au mieux et on lui fit voir tout ce qu’il y avait de remarquable à Pétersbourg et à Cronstadt. Un officier de marque de la marine fut nommé à cet effet pour l’accompagner. Ce fut M. Poliansky, alors capitaine de haut-bord, depuis amiral. Il nous fut présenté. En me baisant la main, Sacromoso me glissa dans la main un fort petit billet et me dit fort bas: «C’est de la part de madame votre mère.» Je fus presque interdite de frayeur de ce qu’il venait de faire. Je mourais de peur que quelqu’un ne l’eût remarqué, et surtout les Tchoglokoff qui étaient tout proches. Cependant je pris le billet et le glissai dans mon gant droit: personne ne le remarqua. Revenue dans ma chambre, je trouvai dans ce billet roulé (où il me disait que par un musicien italien qui venait au concert du grand-duc, il attendait la réponse) réellement un billet de ma mère qui, inquiète de mon silence involontaire, m’en demandait la raison et voulait savoir dans quelle situation je me trouvais. Je répondis à ma mère et l’instruisis de ce qu’elle voulait savoir. Je lui dis qu’on m’avait défendu de lui écrire et à qui que ce fût, sous prétexte qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de Russie d’écrire d’autres lettres que celles qui étaient composées au collége des affaires étrangères, où je devais seulement apposer ma signature et ne jamais dire ce qu’on devait écrire, parceque le collége savait mieux que moi ce qu’il convenait d’écrire; qu’à M. Olsoufieff on avait presque fait un crime de ce que je lui avais envoyé quelques lignes que je l’avais prié d’insérer dans une lettre pour ma mère. Je lui donnai encore plusieurs autres informations qu’elle demandait. Je roulai mon billet comme avait été celui que j’avais reçu, et je guettai avec impatience et inquiétude le moment de m’en défaire. Au premier concert qu’il y eut chez le grand-duc, je fis le tour de l’orchestre, et m’arrêtai derrière la chaise du violon soliste d’Ologlio, qui était l’homme qu’on m’avait indiqué. Lorsqu’il me vit arriver derrière sa chaise, il fit semblant de prendre son mouchoir dans la poche de son habit, et par là ouvrit cette poche au large. J’y glissai, sans faire semblant de rien, mon billet, je m’en allai d’un autre côté, et personne ne se douta de rien. Sacromoso, pendant son séjour à Pétersbourg, me glissa encore deux ou trois billets ayant trait à la même matière, et mes réponses lui furent rendues de même, jamais personne n’en sut rien.
Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, qu’on rebâtissait alors. On nous logea en haut dans le vieux bâtiment de Pierre I, qui existait alors. Ici, par ennui, le grand-duc se mit à jouer avec moi toutes les après-diners l’hombre à deux. Quand je gagnais il se fâchait, et quand je perdais il demandait à être payé tout de suite. Je n’avais pas le sou, faute de quoi il se mettait à jouer aux jeux de hasard avec moi, en tête-à-tête. Je me souviens qu’un jour son bonnet de nuit servit entre nous de marque pour 10,000 roubles; mais quand il perdait il devenait, à la fin du jeu, furieux, et était capable de bouder pendant plusieurs jours. Ce jeu d’aucune façon ne me convenait.
Pendant ce séjour à Péterhof nous vîmes de nos fenêtres, qui donnaient sur le jardin vers la mer, que M. et Mme Tchoglokoff étaient continuellement en allées et venues du palais d’en haut vers celui de Monplaisir, au bord de la mer, qu’habitait alors l’Impératrice. Cela nous intrigua, de même que Mme Krouse, pour savoir la raison de ces fréquentes allées et venues. A cet effet Mme Krouse s’en alla chez sa sœur, qui était première femme de chambre de l’Impératrice. Elle en revint toute rayonnante, ayant appris que toutes ces allées et venues venaient de ce qu’il était parvenu à l’Impératrice que M. Tchoglokoff avait une intrigue amoureuse avec une de mes demoiselles d’honneur, Melle Kocheleff, et que celle-ci était grosse. L’Impératrice avait fait venir Mme Tchoglokoff, et lui avait dit que son mari la trompait, tandis qu’elle aimait ce mari comme une folle; qu’elle avait été aveuglée jusqu’au point de faire quasi demeurer cette fille, la bonne amie de son mari, avec elle; que si elle voulait se séparer de son mari présentement, elle ferait une chose qui ne déplairait pas à Sa Majesté, qui n’avait pas vu avec plaisir le mariage même de Mme Tchoglokoff avec son mari. Elle lui déclara tout net qu’elle ne voulait pas que son mari restât près de nous, qu’elle le renverrait et lui laisserait, à elle, la charge. La femme, au premier moment, nia à l’Impératrice la passion de son mari, et soutint que c’était une calomnie; mais Sa Majesté Impériale, dans le temps qu’elle parlait à la femme, avait envoyé questionner la demoiselle. Celle-ci avoua tout, tout rondement, ce qui rendit la femme furieuse contre son mari. Elle revint chez elle et chanta pouille au mari. Celui-ci tomba à ses genoux, lui demanda pardon, et se servit de tout l’ascendant qu’il avait sur elle pour l’adoucir. La couvée d’enfans qu’ils avaient servit à replâtrer leur intelligence, qui cependant ne fut guère plus sincère depuis. Désunis par amour, ils se lièrent par intérêt: la femme pardonna au mari; elle s’en alla chez l’Impératrice et lui dit qu’elle avait tout pardonné à son mari; qu’elle voulait rester avec lui pour l’amour de ses enfans. Elle pria Sa Majesté, à genoux, de ne pas renvoyer son mari ignominieusement de la cour, disant que ce serait la déshonorer et mettre le comble à son amertume; enfin elle se conduisit si bien dans cette occasion, et avec tant de fermeté et de générosité, et sa douleur outre cela était si réelle, qu’elle désarma la colère de l’Impératrice. Elle fit plus, elle amena son mari devant Sa Majesté Impériale, lui dit bien ses vérités, et puis se mit avec lui aux genoux de l’Impératrice, et la pria de pardonner à son mari en faveur d’elle et de ses six enfans, dont il était le père. Toutes ces différentes scènes durèrent cinq à six jours, et nous apprenions presqu’heure par heure ce qui s’était passé, parceque nous étions moins guettés pendant cet intervalle, et que tout le monde espérait voir renvoyer ces gens-là. Mais l’issue ne répondit point à l’attente qu’on s’en était faite, car il n’y eut que la demoiselle de renvoyée chez son oncle, le grand-maréchal de la cour, Chépeleff, et les Tchoglokoff restèrent, moins glorieux cependant qu’ils n’avaient été jusqu’ici. On choisit le jour où nous devions aller à Oranienbaum, et tandis que nous partions d’un côté, on fit partir la demoiselle d’un autre.
A Oranienbaum nous logeâmes, cette année-là, dans la ville, à droite et à gauche du petit corps de logis. L’aventure de Gostilitza avait si bien effrayé que dans toutes les maisons de la cour on fit examiner les plafonds et les planchers, après quoi on répara ceux qui en avaient besoin.
Voici la vie que je menais à Oranienbaum. Je me levais à trois heures du matin et m’habillais moi-même de pied en cap en habit d’homme; un vieux chasseur que j’avais m’attendait déjà avec les fusils; il y avait un esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer; nous traversions le jardin à pied, le fusil sur l’épaule; nous nous mettions, lui, moi, un chien d’arrêt et le pêcheur qui nous menait, dans cet esquif, et j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux côtés du canal d’Oranienbaum, qui s’étend deux verstes dans la mer. Nous doublions souvent ce canal, et par conséquent nous étions quelquefois, par un assez gros temps, en pleine mer sur cet esquif. Le grand-duc y venait une heure ou deux après nous, parcequ’à lui il fallait toujours un déjeuner et Dieu sait quoi qu’il trainaît après lui. S’il nous rencontrait, nous allions ensemble, si non chacun tirait et chassait de son côté. A dix heures, et quelquefois plus tard, je rentrais et m’habillais pour le dîner. Après le dîner on se reposait, et le soir le grand-duc avait musique, ou bien nous courions à cheval. Ayant mené cette vie-là pendant huit jours environ, je me sentis fort échauffée et la tête embarrassée. Je compris qu’il me fallait du repos et de la diète. Pendant vingt-quatre heures je ne mangeai rien, ne bus que de l’eau froide, et dormis, deux nuits, autant que je pus, après quoi je repris le même train de vie et me portai très bien. Je me souviens que je lisais alors les mémoires de Brantôme, qui m’amusaient beaucoup. Avant cela j’avais lu la Vie de Henri IV par Périfix.
Vers l’automne nous rentrâmes en ville et l’on nous dit que nous irions pendant l’hiver à Moscou. Mme Krouse vint me dire qu’il fallait augmenter mon linge pour ce voyage. J’entrai dans le détail de ce linge; Mme Krouse prétendit m’amuser en faisant tailler le linge dans ma chambre, afin, disait-elle, de m’instruire combien de chemises pouvaient sortir d’une pièce de toile. Cette instruction ou cet amusement déplut apparemment à Mme Tchoglokoff, qui était de plus mauvaise humeur depuis l’infidélité découverte de son mari. Je ne sais ce qu’elle dit à l’Impératrice, mais tant il y a qu’une après-midi elle vint me dire que Sa Majesté dispensait Mme Krouse de son service près de moi, qu’elle allait se retirer chez le chambellan Sievers, son beau-fils; et le lendemain elle m’amena Mme Vladislava pour occuper sa place près de moi. C’était une grande femme qui paraissait avoir bonne tournure, et dont la physionomie spirituelle me revint assez au premier abord. Je consultai mon oracle, Timothée Yévreinoff, sur ce choix. Il me dit que cette femme, que je n’avais jamais vue auparavant, était la belle-mère du premier commis du comte Bestoujeff, le conseiller Pougovichnikoff; qu’elle ne manquait ni d’esprit, ni de gaîté, mais qu’elle passait pour être très artificieuse; qu’il fallait voir comment elle se conduirait et surtout ne pas trop lui laisser voir de confiance. Elle s’appelait Praskovia Nikitichna. Elle débuta fort bien; elle était sociable, aimait à parler, parlait et contait avec esprit, savait à fond toutes les anecdotes du temps passé et présent, connaissait quatre ou cinq générations de toutes les familles, avait la généalogie des pères, mères, grand’pères, grand’mères, et aïeux paternels et maternels de tout le monde très présente à la mémoire, et personne ne m’a plus mis au fait qu’elle, de tout ce qui s’était passé en Russie depuis cent ans. L’esprit et la tournure de cette femme me revinrent assez, et quand je m’ennuyais je la faisais jaser, à quoi elle se prêtait toujours volontiers. Je découvris sans peine qu’elle désapprouvait très souvent les dits et les faits des Tchoglokoff; mais comme elle allait très souvent aussi dans les appartements de Sa Majesté, et qu’on ne savait pas du tout pourquoi, on était sur ses gardes avec elle jusqu’à un certain point, ne sachant comment les actions ou les paroles les plus innocentes pouvaient être interprétées.
Du palais d’été nous passâmes au palais d’hiver. Ici on nous présenta Mme La Tour l’Annois, qui avait été près de l’Impératrice dans sa première jeunesse et avait suivi la princesse Anna Pétrovna, fille ainée de Pierre I, lorsque celle-ci avait quitté la Russie, avec son époux le duc de Holstein, lors du règne de l’empereur Pierre II. Après la mort de cette princesse, Mme L’Annois s’en était retournée en France, et présentement elle était revenue en Russie pour s’y fixer, ou bien aussi pour s’en retourner après avoir obtenu de Sa Majesté quelques grâces. Mme L’Annois espérait qu’à titre d’ancienne connaissance, elle rentrerait dans la faveur et la familiarité de l’Impératrice; mais elle se trompa fort, tout le monde se ligua ensemble pour l’en exclure. Dès les premiers jours de son arrivée je prévis ce qui en arriverait, et voici comment. Un soir qu’il y avait jeu dans l’appartement de l’Impératrice, Sa Majesté allait et venait d’une chambre à l’autre et ne se fixait nulle part comme elle en avait la coutume. Mme L’Annois, espérant apparemment lui faire la cour, la suivait partout où elle allait. Mme Tchoglokoff, voyant cela, me dit: «Voyez comme cette femme suit partout l’Impératrice; mais cela ne durera pas longtemps, on la désaccoutumera bien vite de courir après elle.» Je me le tins pour dit, et réellement on commença par l’écarter, et puis on la renvoya avec des présents en France.
Pendant cet hiver se fit la noce du comte Lestocq et de la demoiselle Mengden, fille d’honneur de l’Impératrice. Sa Majesté, avec toute la cour, y assista, et elle fit l’honneur aux nouveaux mariés d’aller chez eux. On aurait dit qu’ils jouissaient de la plus grande faveur; mais un ou deux mois après la chance tourna. Un soir que nous étions au jeu dans l’appartement de l’Impératrice, j’y vis le comte Lestocq. Je m’approchai de lui pour lui parler; il me dit à demi-voix: «Ne m’approchez pas, je suis un homme suspect.» Je crus qu’il badinait, je lui demandai ce que cela voulait dire. Il me répondit: «Je vous répète très sérieusement de ne pas m’approcher, parceque je suis un homme suspect, qu’il faut fuir.» Je vis qu’il avait l’air altéré et qu’il était extrêmement rouge. Je le crus ivre et je tournai d’un autre côté. Ceci se passait le vendredi. Le dimanche matin, en me coiffant Timothée Yévreinoff me dit: «Savez-vous bien que cette nuit le comte Lestocq et sa femme ont été arrêtés et conduits à la forteresse comme criminels d’état.» Personne ne savait pourquoi, mais on apprit que le général Etienne Apraxine et Alexandre Schouvaloff avaient été nommés commissaires pour cette affaire.
Le départ de la cour pour Moscou fut fixé au 16 Décembre. Les Czernicheffs avaient été transférés à la forteresse dans une maison que l’Impératrice avait, et qui s’appelait Smolnoy Dvor. L’ainé des trois frères enivrait quelquefois ses gardes, et puis allait se promener en ville chez ses amis. Un jour une fille de garderobe, finnoise, que j’avais, et qui était promise à un domestique de la cour, parent de Yévreinoff, vint m’apporter une lettre d’André Czernicheff, dans laquelle il me priait de diverses choses. Cette fille l’avait vu chez son futur, où ils avaient passé la soirée ensemble. Je ne savais où fourrer cette lettre quand je la reçus. Je ne voulais pas la brûler pour me souvenir de ce dont il me priait. Il y avait fort longtemps que j’avais eu défense d’écrire même à ma mère. Par cette fille je fis l’emplette d’une plume d’argent et d’une écritoire. Pendant le jour j’avais la lettre dans ma poche; quand je me déshabillais je la fourrais sous ma jarretière dans mon bas, et avant de me coucher je la tirais de là et la mettais dans ma manche. Enfin je répondis; je lui envoyai ce qu’il avait désiré par le même canal auquel il avait confié sa lettre, et je choisis un moment propice pour brûler cette lettre qui me donnait de si grandes sollicitudes.