Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 6
Quelques jours après notre arrivée à Catherinthal nous y vîmes venir le grand-chancelier comte Bestoujeff, accompagné de l’ambassadeur impérial, le baron Preyslain, et nous apprîmes par les compliments qu’il nous fit, que les deux cours impériales venaient de s’unir par un traité d’alliance. Ensuite de quoi l’Impératrice alla voir l’exercice de la flotte; mais, excepté la fumée du canon, nous ne vîmes rien. La journée était excessivement chaude et le calme parfait. Au retour de cette manœuvre, il y eut un bal dans les tentes de l’Impératrice, dressées sur la terrasse. Le souper était dressé en plein air, à l’entour d’un bassin où il devait y avoir un jet d’eau. Mais à peine l’Impératrice se fut-elle placée à table, qu’il survint une ondée qui mouilla toute la compagnie, laquelle se retira comme elle put dans les maisons et dans les tentes. Ainsi finit cette fête.
Quelques jours après l’Impératrice partit pour Roguervick. La flotte y manœuvra de nouveau: nous n’en vîmes encore que la fumée. Ce voyage nous meurtrit singulièrement les pieds à tous. Le sol de cet endroit est un roc, couvert d’une épaisse couche de petits cailloux d’une telle nature que lorsqu’on se tient pendant quelque temps à la même place, les pieds enfoncent et les cailloux vous couvrent les pieds. Nous y campions et étions obligés d’aller, d’une tente à l’autre et dans nos tentes, sur ce terrain pendant plusieurs jours. J’en eus mal aux pieds pendant plus de quatre mois. Les galériens qui travaillaient au môle, portaient des sabots, et ceux-ci ne résistaient guère au delà de huit à dix jours.
L’ambassadeur impérial avait suivi Sa Majesté dans ce port. Il y dîna et soupa avec elle à mi-chemin entre Roguervick et Réval. Pendant ce souper on amena à l’Impératrice une vieille femme de 130 ans qui avait l’air d’un squelette ambulant. Elle lui fit donner des plats de sa table et de l’argent, et nous continuâmes notre route.
Revenue à Catherinthal, Mme Tchoglokoff eut la satisfaction d’y trouver son mari revenu de sa mission de Vienne. Beaucoup d’équipages de la cour avaient déjà pris le chemin de Riga, où l’Impératrice voulait se rendre. Mais revenue de Roguervick, l’Impératrice changea d’avis subitement. Bien des gens se cassèrent la tête pour deviner la cause de ce changement. Plusieurs années après la cause se découvrit. Au passage de M. Tchoglokoff par Riga, un prêtre luthérien, fou ou fanatique, lui remit une lettre et un mémoire pour l’Impératrice, dans lequel il l’exhortait à ne pas entreprendre ce voyage, lui disant qu’elle y courrait le plus grand danger; qu’il y avait des gens apostés par les ennemis de l’empire pour la tuer, et d’autres balivernes de cette force-là. Ces écrits, remis à Sa Majesté Impériale, lui firent passer l’envie d’aller plus loin. Pour le prêtre, il fut reconnu pour fou, mais le voyage n’eut pas lieu.
Nous revînmes à petites journées de Réval à Pétersbourg. Je gagnai dans ce voyage un grand mal de gorge, dont je fus alitée pendant plusieurs jours, ensuite de quoi nous allâmes à Péterhof, et de là nous faisions des excursions de huit en huit jours à Oranienbaum.
Au commencement d’août l’Impératrice nous envoya dire, au grand-duc et à moi, que nous devions faire nos dévotions. Nous nous conformâmes tous les deux à ses volontés, et tout de suite nous commençâmes à faire chanter matines et vêpres chez nous et aller à la messe tous les jours. Le vendredi lorsqu’il s’agit d’aller à la confession, la cause de cet ordre donné de faire des dévotions s’éclaircit. Simon Théodorsky, évêque de Pleskov, nous questionna beaucoup tous les deux, chacun séparément, sur ce qui s’était passé entre les Czernicheffs et nous. Mais, comme il ne s’était passé rien du tout, il fut un peu penaud quand il vit qu’avec l’ingénuité de l’innocence, on lui dit qu’il n’y avait pas même l’ombre de ce que l’on avait osé supposer. Il lui échappa de me dire à moi: «Mais d’où vient donc que l’Impératrice est prévenue du contraire?» à quoi je lui répondis que je l’ignorais. Je suppose que notre confesseur communiqua notre confession à celui de l’Impératrice, et que celui-ci redit à Sa Majesté ce qui en était, ce qui certainement ne pouvait nous nuire. Nous communiâmes le samedi, et le lundi nous allâmes à Oranienbaum pour huit jours, tandis que l’Impératrice fit une excursion à Zarskoé-Sélo.
Arrivé à Oranienbaum, le grand-duc enrégimenta toute sa suite. Les chambellans, les gentilshommes de la chambre, les charges de la cour, les adjudants du prince Repnine, son fils lui-même, les domestiques de la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule. Son Altesse Impériale les exerçait tous les jours, leur faisait monter la garde: le corridor de la maison leur servait de corps de garde, où ils passaient la journée. Pour les repas les cavaliers montaient en haut, et le soir ils venaient dans la salle danser en guêtres. De dames il n’y avait que moi, Mme Tchoglokoff, la princesse Repnine, mes trois demoiselles d’honneur et mes femmes de chambre: par conséquent ce bal était très maigre et mal arrangé, les hommes harassés et de mauvaise humeur de cette continuité d’exercices militaires, qui n’était pas du goût des courtisans. Après le bal on les laissait aller se coucher chez eux. En général, moi et tout le monde, nous étions excédés de la vie ennuyeuse que nous menions à Oranienbaum, où nous étions cinq ou six femmes isolées vis-à-vis les unes des autres depuis le matin jusqu’au soir, tandis que les hommes s’exerçaient à contre-cœur de leur côté. J’eus recours aux livres que j’avais apportés. Depuis mon mariage je ne faisais que lire. Le premier livre que j’aie lu étant mariée, fut un roman intitulé Tiran le blanc, et une année entière je ne lus que des romans. Mais ceux-ci commençaient à m’ennuyer. Je tombai par hasard sur les lettres de Mme de Sévigné: cette lecture m’amusa. Quand je les eus dévorées, les œuvres de Voltaire me tombèrent sous la main. Après cette lecture je cherchai des livres avec plus de choix.
Nous retournâmes à Péterhoff, et après deux ou trois allées et venues entre Péterhoff et Oranienbaum, avec les mêmes passe-temps, nous retournâmes à Pétersbourg, au palais d’été.
A la fin de l’automne l’Impératrice passa au palais d’hiver, où elle occupa les appartements où nous avions demeuré l’hiver précédent, et on nous logea dans ceux que le grand-duc avait occupés avant notre mariage. Ces appartements nous plurent beaucoup, et réellement ils étaient très commodes. C’étaient ceux de l’impératrice Anne. Tous les soirs toute notre cour se rassemblait chez nous, et on y jouait à toutes sortes de petits jeux, ou bien il y avait concert. Deux fois la semaine il y avait spectacle au grand théâtre qui était alors vis-à-vis l’église de Kasan. En un mot cet hiver fut un des plus gais et des mieux arrangés que j’aie passés de ma vie. Nous ne faisions à la lettre que rire et sauter pendant toute la journée.
Au milieu de l’hiver à peu près, l’Impératrice nous fit dire de la suivre à Tichvine, où elle allait. C’était un voyage de dévotion. Mais au moment que nous allions monter en traîneau, nous apprîmes que le voyage était remis. On vint nous dire à l’oreille que le grand-veneur comte Razoumovsky avait pris la goutte, et Sa Majesté ne voulait pas partir sans lui. Quinze jours ou trois semaines après nous partîmes en effet pour Tichvine. Ce voyage ne dura que cinq jours et nous revînmes. En passant par Ribatchia Slobodk, et devant la maison où je savais qu’étaient les Czernicheffs, je tâchai de les voir à travers les fenêtres, mais je ne vis rien. Le prince Repnine ne fut point de ce voyage. On nous dit qu’il avait la gravelle. Le mari de Mme Tchoglokoff fit les fonctions du prince Repnine pendant ce voyage, ce qui ne fit pas grand plaisir à tout le monde. C’était un sot arrogant et brutal: tout le monde le craignait terriblement, de même que sa femme, et à dire la vérité ils étaient véritablement malfaisants. Cependant il y avait des moyens, comme il parut dans la suite, non seulement d’endormir ces argus, mais même de les gagner. Alors on en était encore à deviner ces moyens. Un des plus sûrs était de jouer au pharaon avec eux. Ils étaient joueurs tous les deux et joueurs très intéressés. Ce faible fut découvert le premier, les autres après.
Pendant cet hiver mourut la princesse Gagarine, demoiselle d’honneur, d’une fièvre chaude, au moment où elle allait se marier au chambellan prince Galitzine, qui épousa ensuite sa sœur cadette. Je la regrettai beaucoup, et pendant sa maladie j’allai la voir plusieurs fois, malgré les représentations de Mme Tchoglokoff. L’Impératrice fit venir de Moscou à sa place sa sœur aînée, mariée depuis au comte Matiuschkine.
Au printemps nous allâmes habiter le palais d’été, et de là à la campagne. Le prince Repnine, sous prétexte de mauvaise santé, obtint la permission de se retirer dans sa maison, et M. Tchoglokoff continua à être chargé des fonctions du prince Repnine près de nous, ad interim. Celui-ci se signala d’abord par le renvoi de notre cour du chambellan comte Divier, qui fut placé comme brigadier à l’armée, et du gentilhomme de la chambre Villebois, qui y fut envoyé comme colonel, à la représentation de Tchoglokoff qui les regardait de mauvais œil, parceque le grand-duc et moi nous les regardions de bon œil. Pareil renvoi avait déjà eu lieu dans la personne du comte Zachar Czernicheff, en 1745, à la prière de ma mère; mais toutefois ces renvois étaient regardés comme des disgrâces à la cour, et par là ils devenaient très sensibles aux individus. Le grand-duc et moi nous fûmes très sensibles à celui-ci. Le prince Auguste, ayant obtenu tout ce qu’il avait voulu, on lui fit dire, de la part de l’Impératrice, de partir. Ceci était aussi une manigance des Tchoglokoff, qui voulaient absolument nous isoler, le grand-duc et moi, en quoi ils suivaient les instructions du comte Bestoujeff, auquel tout le monde était suspect.
Pendant cet été, n’ayant rien de mieux à faire, et l’ennui devenant grand chez nous, ma passion dominante devint de monter à cheval. Le reste du temps je lisais dans ma chambre tout ce qui me tombait sous la main. Pour le grand-duc, comme on lui avait ôté les gens qu’il aimait le mieux, il en choisit de nouveaux entre les domestiques de la cour.
Pendant cet intervalle mon valet de chambre, Yévreinoff, un matin qu’il m’accommodait les cheveux, me dit que par un hasard fort particulier, il avait découvert qu’André Czernicheff et ses frères étaient à Ribatschia, aux arrêts, dans une maison de plaisance appartenant en propre à l’Impératrice, qui l’avait héritée de sa mère; voici comment cela s’était découvert. Durant le carnaval mon homme s’était promené en traîneau, sa femme et sa belle-sœur dans le traîneau et les deux beaux-frères derrière. Le mari de la sœur était secrétaire du magistrat de St Pétersbourg. Cet homme avait une sœur mariée à un sous-secrétaire de la chancellerie secrète. Ils allèrent se promener un jour à Ribatchia, et entrèrent chez l’homme qui avait l’administration de cette terre de l’Impératrice. Ils eurent une dispute sur la fête de Pâques, pour savoir à quelle date elle tomberait. L’hôte de la maison dit qu’il allait bien vite finir cette contestation, qu’il n’y avait qu’à faire demander aux prisonniers un livre qu’on nommait Swiatzj, où l’on trouve toutes les fêtes et le calendrier pour plusieurs années. Quelques moments après on l’apporta. Le beau-frère de Yévreinoff s’empara du livre, et la première chose, en l’ouvrant, qu’il y trouva, fut qu’André Czernicheff y avait donné son nom, et la date du jour où le grand-duc lui avait donné ce livre; après quoi il y chercha la fête de Pâques. La dispute finit, le livre fut renvoyé, et ils revinrent à Pétersbourg, où quelques jours après, le beau-frère de Yévreinoff lui fit confidence de cette découverte. Celui-ci me pria instamment de n’en pas parler au grand-duc, parcequ’on ne se fiait pas du tout à sa discrétion. Je le lui promis, et je lui tins parole.
Vers la mi-carême nous allâmes avec l’Impératrice à Gostilitza, pour la fête du grand-veneur comte Razoumowsky. On y dansa et se divertit assez bien, après quoi on revint en ville.
Peu de jours après on m’annonça le décès de mon père, dont je fus très affligée. On me laissa pleurer huit jours tant que je voulus; mais au bout de huit jours, Mme Tchoglokoff vint me dire que c’était assez pleurer, que l’Impératrice m’ordonnait de finir, que mon père n’était pas un roi. Je lui répondis qu’il était vrai qu’il n’était pas roi, et à cela elle répartit qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de pleurer plus long-temps un père qui n’était pas roi. Enfin on régla que je sortirais le dimanche suivant et porterais le deuil six semaines.
La première fois que je sortis de ma chambre je trouvai le comte Santi, grand-maître des cérémonies de l’Impératrice, dans l’antichambre de Sa Majesté Impériale. Je lui adressai quelques paroles fort indifférentes, et passai mon chemin. A quelques jours de là Mme Tchoglokoff vint me dire que Sa Majesté avait appris du comte Bestoujeff, auquel Santi l’avait donné par écrit, que je lui avais dit, à lui Santi, que je trouvais fort étrange que les ambassadeurs ne m’eussent point fait de compliments de condoléance au sujet de la mort de mon père; que Sa Majesté trouvait très mal avisé le propos que j’avais tenu au comte Santi, que j’étais trop fière, que je devais me souvenir que mon père n’était pas roi, et qu’à cause de cette raison je ne devais ni ne pouvais prétendre à des compliments de condoléance de la part des ministres étrangers. Je tombai de mon haut en entendant parler ainsi Mme Tchoglokoff. Je lui dis que si le comte Santi avait dit ou écrit que je lui avais dit une seule parole analogue même à ce sujet, il était un insigne menteur; que rien de pareil n’était jamais entré dans ma tête, et que, par conséquent aussi, je n’avais tenu, ni à lui ni à personne, aucun propos qui y eût rapport. C’était la vérité la plus stricte, parceque je m’étais fait une règle immuable de ne rien prétendre en aucun cas, de me conformer en tout aux volontés de Sa Majesté Impériale, et de faire ce qu’on me dirait de faire. Apparemment que l’ingénuité avec laquelle je répondis à Mme Tchoglokoff la convainquit. Elle me dit qu’elle ne manquerait pas de dire à l’Impératrice que je donnais un démenti au comte Santi. En effet elle s’en alla chez Sa Majesté et revint me dire que l’Impératrice était très fâchée contre le comte Santi d’avoir fait un pareil mensonge, et qu’elle avait ordonné de le réprimander. A quelques jours de là le comte Santi me dépêcha plusieurs personnes, entr’autres le chambellan comte Nikita Panine et le vice-chancelier Woronzoff, pour me dire que le comte Bestoujeff l’avait forcé à faire ce mensonge et qu’il était fâché de ce que par là il se trouvait dans ma disgrâce. Je dis à ces messieurs qu’un menteur était un menteur, quelque raison qu’il eût pour mentir, et que de crainte que ce monsieur ne me mêlât dans ses mensonges, je ne lui parlerais plus. Voici ce que je crois de cette histoire. Santi était italien. Il aimait négocier et était fort occupé de son métier de grand-maître des cérémonies. Je lui avais toujours parlé comme je parlais à tout le monde. Il croyait peut-être que des compliments de condoléance de la part du corps diplomatique au sujet de la mort de mon père pouvaient être admis, et dans sa façon de penser il y a apparence qu’il croyait m’obliger par là. Il alla donc chez le comte Bestoujeff, grand-chancelier et son chef, et lui dit que j’étais sortie pour la première fois, et que je lui avais paru très affectée: des compliments de condoléance omis pouvaient avoir contribué à augmenter cette sensibilité. Le comte Bestoujeff, toujours hargneux et charmé de m’humilier, fit mettre tout de suite par écrit ce que Santi lui avait dit ou insinué, et qu’il avait appuyé de mon nom, et lui fit signer ce protocole. L’autre, craignant son chef comme le feu, et craignant surtout de perdre sa place, ne balança pas à signer ce mensonge plutôt que de sacrifier son existence. Le grand-chancelier envoya la note à l’Impératrice. Celle-ci s’irrita de me voir des prétentions, et m’envoya Mme Tchoglokoff, comme il a été dit ci-dessus. Mais ayant entendu ma réponse fondée sur l’exacte vérité, il n’en résulta d’autre chose qu’un pied de nez pour monsieur le grand-maître des cérémonies.
A la campagne le grand-duc se forma une meute, et commença lui-même à dresser des chiens. Lorsqu’il était las de les tourmenter, il se mettait à râcler du violon. Il ne connaissait pas une note, mais il avait beaucoup d’oreille, et faisait consister la beauté de la musique dans la force et la violence avec laquelle il tirait des sons de son instrument. Ceux qui l’écoutaient cependant, souvent se seraient bouché volontiers les oreilles, s’ils avaient osé, car il les écorchait horriblement. Ce train de vie continua tant à la campagne qu’à la ville. Revenue au palais d’été, Mme Krouse, qui n’avait cessé d’être un argus, se radoucit au point que très souvent elle se prêtait à tromper les Tchoglokoff, qui étaient devenus les bêtes noires de tout le monde. Elle fit plus, elle procura au grand-duc des jouets, des poupées, et d’autres joujous d’enfans qu’il aimait à la folie. Pendant le jour on les cachait dedans et sous mon lit; le grand-duc se couchait d’abord après le souper, et dès que nous étions au lit, Mme Krouse fermait la porte à clef, et alors le grand-duc jouait jusqu’à une ou deux heures du matin. Bon-gré mal-gré j’étais obligée de prendre part à ce bel amusement, de même que Mme Krouse. Souvent j’en riais, mais plus souvent j’en étais excédée et même incommodée: tout le lit était couvert et rempli de poupées et de jouets quelquefois assez lourds. Je ne sais si Mme Tchoglokoff eut vent de ces amusements nocturnes, mais un soir, vers minuit, elle vint frapper à la porte de la chambre à coucher. On ne lui ouvrit pas tout de suite, parceque le grand-duc, Mme Krouse, et moi, nous n’eûmes rien de plus pressé que de dégarnir le lit des jouets et de les cacher, à quoi la couverture nous servit assez bien, parceque nous les fourrâmes dessous. Ceci fait, on ouvrit, mais elle trouva terriblement à redire de ce qu’on l’avait fait attendre, et nous dit que l’Impératrice se fâcherait beaucoup, quand elle apprendrait que nous ne dormions pas encore à telle heure. Puis elle s’en alla en grognant, n’ayant point fait d’autre découverte. Elle partie, le grand-duc continua son train jusqu’à ce qu’il eût envie de dormir.
A l’entrée de l’automne nous repassâmes de rechef dans les appartements que nous avions occupés d’abord après nos noces, au palais d’hiver. Ici il se fit une défense très sévère de la part de Sa Majesté par l’organe de M. Tchoglokoff, pour que personne n’entrât dans les appartements du grand-duc et les miens, sans l’expresse permission de M. et Mme Tchoglokoff, avec un ordre aux dames et cavaliers de notre cour de se tenir dans l’antichambre et de ne pas passer le seuil de la porte, de ne pas nous parler autrement qu’à haute voix, même aux domestiques, sous peine d’être renvoyés. Le grand-duc et moi, ainsi réduits à être vis-à-vis l’un de l’autre, nous murmurions tous les deux et nous nous communiquions réciproquement nos pensées sur cette sorte de prison qu’aucun de nous n’avait méritée. Pour se procurer plus d’amusement pendant l’hiver, le grand-duc fit venir huit ou dix chiens de chasse de la campagne, et les plaça derrière une cloison de bois qui séparait l’alcôve de ma chambre à coucher d’un immense vestibule qu’il y avait derrière nos appartements. Comme l’alcôve n’était séparée que par des planches, l’odeur de chenil perçait dans l’alcôve, et dans cette puanteur nous dormions tous les deux. Quand je m’en plaignais il me disait qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Le chenil étant un grand secret, je supportai cette incommodité sans trahir le secret de Son Altesse Impériale.
Comme il n’y eut aucune sorte de divertissement pendant ce carnaval à la cour, le grand-duc imagina de faire des mascarades dans ma chambre. Il faisait habiller ses domestiques, les miens et mes femmes, en masques, et les faisait danser dans ma chambre à coucher. Il jouait lui-même du violon et dansait avec. Cela durait assez long-temps dans la nuit; pour moi, sous différents prétextes, de mal de tête ou de lassitude, je me couchais sur un canapé, mais toujours en habit de masque, et m’ennuyais à mourir de l’insipidité de ces bals masqués qui l’amusaient infiniment. Le carême venu, on éloigna de lui encore quatre personnes, du nombre desquelles étaient trois pages qu’il aimait mieux que les autres. Ces renvois fréquents l’affectaient; mais il ne faisait pas un pas pour les arrêter, ou bien il en faisait de si gauches que cela ne faisait qu’augmenter le mal.
Pendant cet hiver nous apprîmes que le prince Repnine, tout malade qu’il était, devait commander le corps de troupes qu’on allait envoyer en Bohême au secours de l’impératrice-reine, Marie Thérèse. C’était une disgrâce formelle pour le prince Repnine. Il y alla et n’en revint jamais, parcequ’il mourût de chagrin en Bohême. Ce fut la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui m’en donna le premier avis, malgré toutes les défenses de laisser passer jusqu’à nous le moindre mot de ce qui se passait à la ville ou à la cour. On peut voir par là ce que c’est que de pareilles défenses qui ne sont jamais exécutées à la rigueur, parcequ’il y a trop de gens intéressés à les enfreindre. Tous ceux qui nous entouraient, et jusqu’aux plus proches parents des Tchoglokoff, tous s’intéressaient à diminuer la rigueur de l’espèce de prison politique dans laquelle on s’efforçait de nous retenir. Il n’y avait pas jusqu’au propre frère de Mme Tchoglokoff, le comte Hendrikoff, qui souvent ne me glissait des avis utiles et nécessaires, et d’autres se servaient de lui encore pour me les faire parvenir, à quoi il se prêtait toujours avec la candeur d’un brave et honnête homme, se moquant des bêtises et des brutalités de sa sœur et de son beau-frère, de façon qu’avec lui tout le monde était à son aise et sans défiance quelconque, parcequ’il n’avait jamais compromis personne, ni manqué à âme qui vive. C’était un homme d’un sens droit, mais borné, mal élevé, très ignorant, mais ferme et sans malice.