Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 4

Chapter 44,036 wordsPublic domain

Au milieu de toute notre gaîté, il me prit fantaisie de distribuer le soin de tous mes effets entre mes femmes. Je laissai mon argent, mes dépenses, et mon linge entre les mains de Melle Schenck, la fille de chambre que j’avais amenée d’Allemagne: c’était une vieille fille, sotte et grogneuse, à laquelle notre gaîté déplaisait souverainement; outre cela elle était jalouse de toutes ces jeunes compagnes qui allaient partager ses fonctions et mon affection. Je donnai tous mes bijoux à Melle Joukoff: celle-ci ayant plus d’esprit et étant plus gaie et plus franche que les autres, commençait à entrer en faveur chez moi. Mes habits je les confiai à mon valet de chambre Timothée Yévreinoff; mes dentelles à Melle Balkoff, qui ensuite épousa le poëte Soumarokoff; mes rubans furent donnés à Melle Scorochodov l’ainée, mariée depuis à Aristarque Kachkine; sa sœur cadette, nommée Anne, n’eut rien, parcequ’elle n’avait que 13 à 14 ans. Le lendemain de ce bel arrangement, où j’avais exercé mon pouvoir central dans ma chambre, sans consulter âme qui vive, il y eut comédie le soir. Pour y aller il fallait passer par les appartements de ma mère. L’Impératrice, le grand-duc, et toute la cour y vinrent. On avait construit un petit théâtre dans un manége qui avait servi, du temps de l’impératrice Anne, au duc de Courlande dont j’occupais l’appartement. Après la comédie, quand l’Impératrice fut retournée chez elle, la comtesse Roumianzoff vint dans ma chambre, et me dit que l’Impératrice improuvait l’arrangement que j’avais fait de distribuer le soin de mes effets entre mes femmes, et qu’elle avait ordre de retirer les clefs de mes bijoux d’entre les mains de Melle Joukoff, pour les rendre à Melle Schenck, ce qu’elle fit en ma présence, après quoi elle s’en alla et nous laissa, Melle Joukoff et moi, avec une physionomie un peu allongée, et Melle Schenck triomphante de la confiance marquée de l’Impératrice. Elle commença à prendre avec moi des airs arrogants qui la rendirent plus sotte que jamais et moins aimable encore qu’elle ne l’était déjà.

La première semaine du grand carême j’eus une scène fort singulière avec le grand-duc. Le matin, lorsque j’étais dans ma chambre avec mes femmes, qui étaient toutes très dévotes, à entendre chanter les matines qu’on disait dans l’antichambre, je reçus de la part du grand-duc une ambassade. Il m’envoyait son nain pour me demander comment je me portais, et pour me dire qu’à cause du grand carême il ne viendrait pas ce jour-là chez moi. Le nain nous trouva tous écoutant les prières et remplissant exactement les prescriptions du carême, selon notre rite. Je rendis au grand-duc, par son nain, le compliment d’usage, et il s’en alla. Le nain revenu dans la chambre de son maître, soit que réellement il se trouvât édifié de ce qu’il avait vu, ou qu’il voulût par là engager son cher seigneur et maître, qui n’était rien moins que dévot, d’en faire autant, ou par étourderie, se mit à faire de grands éloges de la dévotion qui régnait dans mon appartement, et par là le mit de très mauvaise humeur contre moi. La première fois que je vis le grand-duc il commença par me bouder. Lui en ayant demandé la raison, il me gronda beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je me donnais. Je lui demandai qui lui avait dit cela, et alors il me nomma son nain comme témoin oculaire. Je lui dis que je n’en faisais pas plus qu’il ne convenait, ce à quoi tout le monde se soumettait, et dont on ne pouvait se dispenser sans scandale; mais il était d’un avis contraire. Cette dispute finit comme la plupart finissent, c’est à dire que chacun reste de son avis, et Son Altesse Impériale n’ayant pas durant la messe d’autre que moi à qui parler, peu à peu cessa de me bouder.

Deux jours après j’eus une autre alarme. Le matin, tandis qu’on chantait les matines chez moi, Melle Schenck, tout effarée, entra dans ma chambre et me dit que ma mère se trouvait mal, qu’elle s’était évanouie. J’y courus de suite. Je la trouvai couchée par terre sur un matelas, mais pas sans connaissance. Je pris la liberté de lui demander ce qu’elle avait. Elle me dit qu’ayant voulu se faire saigner, le chirurgien avait eu la maladresse de la manquer quatre fois, aux deux mains et aux deux pieds, et qu’elle s’était évanouie. Je savais d’ailleurs qu’elle craignait la saignée; j’ignorais le dessein qu’elle avait de se faire saigner, ni même qu’elle en avait besoin. Cependant elle me reprocha de prendre peu de part à son état, et me dit quantité de choses désagréables à ce sujet. Je m’excusai le mieux que je pus, lui avouant mon ignorance; mais voyant qu’elle avait beaucoup d’humeur, je me tus et tâchai de retenir mes larmes, et ne m’en allai que lorsqu’elle me l’eût ordonné avec assez d’aigreur. Revenue en pleurs dans ma chambre, mes femmes en voulaient savoir la cause: je la leur dis tout simplement. J’allais plusieurs fois dans la journée dans l’appartement de ma mère, et je m’y arrêtais autant qu’il en fallait pour ne pas lui être à charge, ce qui était un point capital chez elle, auquel j’étais si bien accoutumée, qu’il n’y avait rien que j’aie tant évité dans ma vie que d’être à charge; et je me suis toujours retirée à l’instant où naissait dans mon esprit le soupçon que je pouvais être à charge et par conséquent produire de l’ennui. Mais je sais par expérience que tout le monde n’a pas le même principe, parceque ma patience à moi a souvent été mise à l’épreuve par ceux qui ne savent pas s’en aller avant que d’être à charge ou de faire naître de l’ennui.

Pendant le carême ma mère eut un chagrin bien réel. Elle reçut la nouvelle, au moment où elle s’y attendait le moins, que ma sœur cadette, nommée Elisabeth, était morte subitement à l’âge de trois à quatre ans. Elle en fût très affligée. Je la pleurai aussi.

Quelques jours après je vis, un beau matin, l’Impératrice entrer dans ma chambre. Elle envoya chercher ma mère et entra avec elle dans ma chambre de toilette, où, seules toutes les deux, elles eurent une longue conversation, après laquelle elles revinrent dans ma chambre à coucher, et je vis que ma mère avait les yeux fort rouges et en pleurs. Par la suite de la conversation je compris qu’il avait été question entr’elles de l’évènement de la mort de l’empereur Charles VII, de la maison de Bavière, dont l’Impératrice venait de recevoir la nouvelle. L’Impératrice alors était encore sans alliance, et elle balançait entre celle du roi de Prusse et celle de la maison d’Autriche: chacune d’elles avait des partisans. L’Impératrice avait eu les mêmes griefs contre la maison d’Autriche que contre la France, à laquelle tenait le roi de Prusse; et le Marquis de Botta, ministre de la cour de Vienne, avait été renvoyé de Russie pour de mauvais propos sur le compte de l’Impératrice, ce que dans son temps on avait tâché de faire passer pour une conspiration; le marquis de la Chétardie l’avait été aussi pour les mêmes raisons. J’ignore le but de cette conversation, mais ma mère parut concevoir de grandes espérances et en sortit assez contente. Elle ne penchait pas du tout alors pour la maison d’Autriche. Pour moi, dans tout ceci, j’étais un spectateur très passif, très discret, et à peu près indifférent.

Après Pâques, lorsque le printemps fût établi, je témoignai à la comtesse Roumianzoff l’envie que j’avais d’apprendre à monter à cheval: elle m’en obtint l’agrément de l’Impératrice. Je commençais à avoir des maux de poitrine à la révolution de l’année, après la pleurésie que j’avais eue à Moscou, et je continuais d’être d’une grande maigreur. Les médecins me conseillaient de prendre du lait et de l’eau de Seltzer tous les matins. Ce fut dans la maison Roumianzoff, dans les casernes du régiment d’Ismaïlofsky que je pris ma première leçon pour monter à cheval. J’avais déjà monté plusieurs fois à Moscou, mais fort mal.

Au mois de mai l’Impératrice, avec le grand-duc, s’en alla habiter le palais d’été. A ma mère et à moi on nous assigna un bâtiment de pierre qui était alors le long de la Fontanka, attenant à la maison de Pierre I. Ma mère habitait dans ce bâtiment un côté, et moi un autre. Ici finirent toutes les assiduités du grand-duc pour moi. Il me fit dire tout net, par un domestique, qu’il demeurait trop loin de chez moi pour me venir voir souvent. Je sentis parfaitement son peu d’empressement, et combien peu j’étais affectionnée. Mon amour propre et ma vanité gémirent tout bas; mais j’étais trop fière pour me plaindre: je me serais cru avilie si on m’avait témoigné de l’amitié que j’aurais pu prendre pour de la pitié. Cependant quand j’étais seule je répandais des larmes, tout doucement je les essuyais, et allais folâtrer avec mes femmes. Ma mère me traitait aussi avec beaucoup de froideur et de cérémonies: je ne manquais jamais d’aller chez elle plusieurs fois dans la journée. Au fond je sentais un grand ennui; mais je n’avais garde d’en parler. Cependant Melle Joukoff s’aperçut un jour de mes pleurs et m’en parla: je lui donnai les meilleures raisons que je pus, sans lui dire les vraies. Je m’attachais plus que jamais à gagner l’affection de tout le monde en général: grands et petits, personne n’était négligé de ma part, et je me fis une règle de croire que j’avais besoin de tout le monde, et d’agir en conséquence pour m’acquérir la bienveillance, en quoi je réussis.

Après quelques jours de séjour au palais d’été, où on commença à parler des préparatifs de mes noces, la cour s’en alla demeurer à Péterhoff, où elle fut plus rassemblée qu’en ville. L’Impératrice et le grand-duc demeuraient en haut dans la maison que Pierre I avait bâtie; ma mère et moi en bas, dans les appartements du grand-duc. Nous dînions avec lui tous les jours, sous une tente, sur la galerie ouverte attenant à son appartement; il soupait chez nous. L’Impératrice était souvent absente, allant çà et là dans les différentes campagnes qu’elle avait. Nous nous promenions beaucoup à pied, à cheval et en carrosse. Je vis alors, clair comme le jour, que tous les entours du grand-duc, et nommément les gouverneurs, avaient perdu tout crédit et autorité sur lui. Les jeux militaires, dont ci-devant il se cachait, il les mettait en œuvre, quasi en leur présence. Le comte Brummer et le premier employé à son éducation ne le voyaient presque plus qu’en public, pour le suivre. Le reste du temps il le passait à la lettre dans la compagnie des valets, à des enfantillages inouïs pour son âge, car il jouait aux poupées.

Ma mère profitait des absences de l’Impératrice pour aller souper dans les campagnes de l’entour, et nommément chez le prince et la princesse de Hesse-Hombourg. Un soir qu’elle y était allée à cheval, moi étant après souper dans ma chambre qui était de plein pied avec le jardin, une des portes y donnant, le beau temps me tenta; je proposai à mes femmes et à mes trois demoiselles d’honneur d’aller faire un tour dans le jardin. Je n’eus pas grand-peine à les persuader. Nous étions huit, mon valet de chambre le neuvième, et deux valets nous suivaient: nous promenâmes jusqu’à minuit le plus innocemment du monde. Ma mère étant rentrée, Melle Schenck qui avait refusé de se promener avec nous, en grognant contre notre projet de promenade, n’eut rien de plus pressé que d’aller dire à ma mère que j’étais sortie malgré ses représentations. Ma mère se coucha, et lorsque je rentrai avec ma troupe, Melle Schenck me dit d’un air triomphant, que ma mère avait envoyé deux fois demander si j’étais rentrée, parcequ’elle voulait me parler; et vu qu’il était extrêmement tard, lasse de m’attendre, elle s’était couchée. Je voulus courir tout de suite chez elle, mais je trouvai la porte fermée. Je dis à la Schenck qu’elle aurait pu me faire appeler; elle prétendit qu’elle n’avait pu nous trouver; mais tout ceci n’était qu’un jeu pour me chercher noise et me gronder: je le sentis parfaitement, et je me couchai avec beaucoup d’inquiétude. Le lendemain, dès que je fus réveillée, je m’en allai chez ma mère que je trouvai au lit. Je voulus m’approcher pour lui baiser la main, mais elle la retira avec beaucoup de colère, et me gronda d’une façon terrible de ce que j’avais osé me promener le soir sans sa permission. Je lui dis qu’elle n’avait pas été à la maison. Elle nomma l’heure indue, et je ne sais tout ce qu’elle imagina de me dire pour me faire de la peine, afin de m’ôter apparemment l’envie des promenades nocturnes; mais ce qu’il y avait de sûr, c’est que cette promenade-là pouvait être une imprudence, mais qu’elle était la plus innocente du monde. Ce qui m’affligea le plus, c’est qu’elle nous accusa d’être montées en haut dans l’appartement du grand-duc. Je lui dis que c’était une calomnie abominable, ce dont elle se fâcha de telle façon qu’elle parut être hors d’elle-même. J’eus beau me mettre à genoux pour fléchir sa colère, elle traita ma soumission de comédie et me chassa de la chambre. Je revins chez moi en pleurs. A l’heure du dîner je montai en haut, avec ma mère toujours très irritée, chez le grand-duc, qui me demanda ce que j’avais, mes yeux étant très rouges. Je lui contai avec vérité ce qui s’était passé. Il se rangea cette fois de mon côté, et accusa ma mère de caprices et d’emportements. Je le priai de ne lui en pas parler, ce qu’il fit, et peu à peu la colère se passa; mais j’étais toujours traitée très froidement. De Péterhoff, à la fin de Juillet, nous rentrâmes en ville, où tout se préparait pour la célébration des noces.

Enfin le 21 août fut fixé par l’Impératrice pour cette cérémonie. A mesure que ce jour s’approchait, je devenais plus mélancolique. Le cœur ne me prédisait pas grand bonheur: l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond de mon cœur un je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissé douter un seul moment que tôt ou tard je parviendrais à devenir impératrice souveraine de Russie, de mon chef.

Les noces se firent avec beaucoup de pompe et de magnificence. Le soir je trouvai dans mon appartement madame Crouse, sœur de la première femme de chambre de l’Impératrice, qu’elle venait de placer près de moi comme première femme de chambre. Dès le lendemain je m’aperçus que cette femme faisait la consternation de toutes mes autres femmes, car voulant m’approcher d’une pour lui parler à mon ordinaire, elle me dit: «au nom de Dieu, ne m’approchez pas: on nous a défendu de vous parler à demi-voix.» D’un autre côté mon cher époux ne s’occupait nullement de moi, mais était continuellement avec ses valets, à jouer aux militaires, les exerçant dans sa chambre ou changeant d’uniforme vingt fois par jour. Je bâillais, je m’ennuyais, n’ayant pas à qui parler, ou bien j’étais en représentations. Le troisième jour de mes noces, qui devait être un jour de repos, la comtesse Roumianzoff me fit dire que l’Impératrice l’avait dispensée d’être auprès de moi, et qu’elle allait demeurer dans sa maison avec son mari et ses enfants: à ceci je n’avais pas grand regret, car elle avait donné lieu à bien des dites et redites.

Les fêtes du mariage durèrent dix jours, au bout desquels nous allâmes habiter, le grand-duc et moi, le palais d’été où habitait l’Impératrice; et l’on commença à parler du départ de ma mère que je ne voyais pas tous les jours depuis mon mariage, mais qui s’était fort adoucie à mon égard depuis cette époque. Vers la fin de septembre elle partit. Le grand-duc et moi nous la conduisîmes jusqu’à Krasnoé-Sélo. Son départ m’affligeait sincèrement: je pleurai beaucoup. Quand elle fut partie nous retournâmes en ville. En revenant au palais je demandai Melle Joukoff: on me dit qu’elle était allée voir sa mère qui était tombée malade. Le lendemain même question de ma part, même réponse de mes femmes. Vers midi l’Impératrice passa avec grande pompe de l’habitation d’été à celle d’hiver. Nous la suivîmes dans ses appartements. Arrivée dans sa chambre à coucher de parade, elle s’y arrêta, et après quelques propos indifférents, elle se mit à parler du départ de ma mère, et parut me dire avec bonté de modérer mon affliction à ce sujet. Mais je pensai tomber de mon haut quand elle me dit, en présence d’une trentaine de personnes, qu’à la prière de ma mère elle avait renvoyé de chez moi Melle Joukoff, parceque ma mère craignait que je ne m’affectionnasse trop à une fille qui le méritait si peu; et alors elle se mit à parler avec une vivacité marquée de la pauvre Joukoff. A dire la vérité, je ne fus nullement édifiée de cette scène, ni convaincue de ce que Sa Majesté Impériale avançait, mais profondément affligée du malheur de Melle Joukoff, renvoyée de la cour uniquement parcequ’elle me revenait mieux par son humeur sociable que mes autres femmes; car, disais-je en moi-même, pourquoi l’a-t-on mise chez moi, si elle n’était pas digne. Ma mère ne pouvait point la connaître, ne pouvait pas même lui parler, ne sachant pas le russe, et la Joukoff ne savait pas d’autre langue; ma mère ne pouvait que s’en rapporter au dire imbécile de la Schenck qui n’avait guère de sens commun. Cette fille souffre pour moi, pensais-je, ergo il ne faut pas l’abandonner dans son malheur, dont ma seule affection est la cause. Je n’ai jamais été à même d’éclaircir si ma mère avait réellement prié l’Impératrice de renvoyer cette personne d’auprès de moi. Si cela est, ma mère a préféré les voies violentes aux voies de la douceur, car jamais elle ne m’a ouvert la bouche au sujet de cette fille. Cependant un seul mot de sa part aurait suffi pour me mettre au moins en garde contre un attachement au moins très innocent. Au reste, d’un autre côté, l’Impératrice aurait pu aussi reprendre d’une manière moins tranchante. Cette fille était jeune: il n’y avait qu’à lui trouver un parti sortable, ce qui aurait été très aisé; mais au lieu de cela, on s’y prit comme je viens de le conter.

L’Impératrice nous ayant congédiés, nous passâmes, le grand-duc et moi, dans nos appartements. Chemin faisant, je vis que l’Impératrice avait prévenu monsieur son neveu de ce qu’on venait de faire. Je lui dis mes objections à ce sujet, et lui fis sentir que cette fille était malheureuse, uniquement parcequ’on avait supposé que j’avais pour elle de la prédilection, et que puisqu’elle souffrait pour l’amour de moi, je me croyais en droit de ne pas l’abandonner, autant au moins qu’il dépendait de moi. Effectivement, tout de suite je lui envoyai, par mon valet de chambre, de l’argent; mais il me dit qu’elle était déjà partie avec sa mère et sa sœur pour Moscou. J’ordonnai de lui envoyer ce que je lui destinais, par son frère qui était sergent aux gardes. On vint me dire que celui-ci, avec sa femme, avait eu ordre de partir aussi, et qu’on l’avait placé dans un régiment de campagne comme officier. A l’heure qu’il est j’ai de la peine à donner à tout ceci une raison plausible, et il me paraît que c’était faire mal gratis et par caprice, sans ombre de raison ni même de prétexte. Mais les choses n’en restèrent pas là encore. Par mon valet de chambre et mes autres gens, je cherchai à faire trouver pour Melle Joukoff un parti sortable. On m’en proposa un: c’était un sergent aux gardes, gentilhomme qui avait du bien, Travin. Il s’en alla à Moscou pour l’épouser, s’il lui plaisait. Il l’épousa, et on le fit lieutenant dans un régiment de campagne. Dès que l’Impératrice l’apprit, elle les exila à Astracan. A cette persécution-là il est difficile de trouver des raisons.

Au palais d’hiver nous étions logés, le grand-duc et moi, dans les appartements qui avaient déjà servi pour nous. Celui du grand-duc était séparé du mien par un immense escalier qui servait aussi aux appartements de l’Impératrice. Pour venir chez lui ou lui chez moi, il fallait traverser le parvis de cet escalier, ce qui n’était pas, surtout en hiver, la chose du monde la plus commode. Cependant lui et moi, nous faisions ce chemin bien des fois dans la journée. Le soir j’allais jouer dans son antichambre avec le chambellan Berkholz, tandis que le grand-duc folâtrait dans l’autre chambre avec ses cavaliers. Ma partie de billard fut interrompue par la retraite de MM. Brummer et Berkholz que l’Impératrice congédia d’auprès du grand-duc, à la fin de l’hiver, de 1746, qui se passa en mascarades dans les principales maisons de la ville, qui étaient alors très petites. La cour et toute la ville y assistaient regulièrement.

La dernière se donna par le maître général de la police, Tatizcheff, dans une maison qui appartenait à l’Impératrice et qui se nommait Smolnoy Dvoretz. Le milieu de cette maison de bois avait été consumé par un incendie; il n’était resté que les ailes, qui étaient à deux étages. On dansa dans l’une; mais pour aller souper, on nous fit passer, au mois de janvier, par la cour et la neige. Après le souper il fallut encore faire le même trajet. Le grand-duc, revenu à la maison, se coucha; mais le lendemain il se réveilla avec un très grand mal de tête, qui l’empêcha de se lever. Je fis appeler les médecins qui déclarèrent que c’était une fièvre chaude des plus violentes. On le transporta, vers le soir, de mon lit dans ma chambre d’audience, où, après l’avoir saigné, on le coucha dans un lit qu’on y avait dressé à cet effet. On le saigna plusieurs fois. Il fut très mal. L’Impératrice venait le voir plusieurs fois dans la journée, et me voyant la larme à l’œil, elle m’en sut gré. Un soir que je lisais les prières du soir dans un petit oratoire proche de ma chambre de toilette, je vis entrer Mme Ismaïloff que l’Impératrice affectionnait beaucoup. Elle me dit que l’Impératrice, me sachant affligée de la maladie du grand-duc, l’avait envoyée pour me dire d’avoir confiance en Dieu, de ne pas m’affliger, et que dans aucun cas elle ne m’abandonnerait. Elle me demanda ce que je lisais: je lui dis que c’étaient les prières du soir. Elle me dit que je me gâterais les yeux en lisant à la bougie d’aussi petits caractères, après quoi je la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés pour moi, et nous nous séparâmes fort affectueusement, elle pour rendre compte de son message, moi pour me coucher. Le lendemain l’Impératrice m’envoya un livre de prières avec de grandes lettres, afin de conserver mes yeux, disait-elle.

Dans la chambre du grand-duc, là où on l’avait mis, quoique attenant à la mienne, je n’entrais que lorsque je croyais n’être pas de trop, parceque je remarquais qu’il ne se souciait pas trop que j’y fusse, et qu’il aimait mieux se retrouver avec ses alentours, qui, à la vérité, ne me revenaient pas non plus. D’ailleurs je n’étais pas accoutumée à passer mon temps toute seule parmi les hommes. Sur ces entrefaites arriva le grand carême. Je fis mes dévotions la première semaine. En général j’avais des dispositions alors à la dévotion. Je voyais très bien que le grand-duc ne m’aimait guère: quinze jours après mes noces il m’avait confié de nouveau qu’il était amoureux de Melle Carr, demoiselle d’honneur de Sa Majesté Impériale, mariée depuis à un prince Galitzine, écuyer de l’Impératrice. Il avait dit au comte Dévier,[F] son chambellan, qu’il n’y avait pas de comparaison entre cette demoiselle et moi. Dévier avait soutenu le contraire, et il s’était fâché contre lui. Cette scène s’était passée quasi en ma présence, et je voyais cette bouderie. A la vérité je me disais à moi-même qu’avec cet homme je ne manquerais pas d’être très malheureuse, si je me laissais aller à des sentiments de tendresse pour lui aussi mal payés, et qu’il y aurait de quoi mourir de jalousie sans aucun profit pour personne. Je tâchais donc de gagner sur mon amour propre de n’être pas jalouse d’un homme qui ne m’aimait pas; mais pour n’en être pas jalouse, il n’y avait d’autre moyen que de ne pas l’aimer. S’il avait voulu être aimé, la chose n’aurait pas été difficile pour moi: j’étais naturellement encleinte et accoutumée à remplir mes devoirs; mais pour cela il m’aurait fallu un mari qui eut le sens commun, et celui-ci ne l’avait pas.