Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 3

Chapter 34,008 wordsPublic domain

Depuis ce moment le grand-duc prit ma mère en grippe, et jamais il n’oublia cette querelle. Ma mère de son coté aussi lui garda noise,[E] et leur façon d’être l’un vis-à-vis de l’autre contracta de la gêne, de la méfiance, et une disposition à l’aigreur. Ils ne s’en cachaient guère avec moi tous les deux. J’eus beau travailler à les adoucir l’un et l’autre; je n’y réussis que dans des circonstances momentanées. Pour se picoter l’un et l’autre avaient toujours tout prêt quelque sarcasme à lâcher. Ma situation devenait par là tous les jours plus épineuse. Je tâchais d’obéir à l’un et de complaire à l’autre, et réellement le grand-duc avait alors avec moi plus d’ouverture de cœur qu’avec personne, car il voyait que souvent ma mère me prenait à partie, quand elle ne pouvait s’accrocher à lui. Ceci ne me desservit point chez lui, parcequ’il se crut sûr de moi.

Enfin le 29 août nous entrâmes dans Kiev. Nous y restâmes dix jours, après lesquels nous repartîmes pour Moscou, de la même manière absolument que nous y étions venus.

Arrivés à Moscou, tout cet automne se passa en comédies, ballets, et mascarades à la cour. Malgré cela on voyait que l’Impératrice avait souvent beaucoup d’humeur. Un jour que nous étions à la comédie dans une loge vis-à-vis de Sa Majesté, ma mère et moi avec le grand-duc, je remarquai que l’Impératrice parlait avec beaucoup de chaleur et de colère au comte Lestocq. Quand elle eût fini, M. Lestocq la quittant vint dans notre loge, s’approcha de moi et me dit: «Avez-vous vu comme l’Impératrice m’a parlé?» Je lui dis que oui. «Hé bien,» dit-il, «elle est fort en colère contre vous.»--«Contre moi! et pourquoi?» fut ma réponse. «Parceque,» dit-il, «vous avez beaucoup de dettes. Elle dit qu’on peut épuiser des puits, et que quand elle était princesse, elle n’avait pas plus d’entretien que vous et toute une maison à entretenir, et qu’elle prenait garde de s’endetter parcequ’elle savait que personne ne payerait pour elle.» Il me dit tout cela d’un air fâché et sec, afin qu’elle vît de sa loge, apparemment, comment il s’acquittait de sa commission. Les larmes me vinrent aux yeux et je me tus. Après qu’il eût tout dit il s’en alla. Le grand-duc, qui était à côté de moi et qui avait entendu à peu près notre conversation, après m’avoir demandé ce qu’il n’avait pas entendu, par des mines me donna à connaître plutôt que par des paroles, qu’il entrait dans l’esprit de madame sa tante, et qu’il n’était pas fâché qu’on m’eut grondée. Ceci était assez sa méthode, et alors il croyait se rendre agréable à l’Impératrice en entrant dans son esprit quand elle se fâchait contre quelqu’un. Pour ma mère, quand elle apprit de quoi il était question, elle dit que ce n’était qu’une suite des peines qu’on s’était données pour me tirer de ses mains, et que, comme on m’avait mise sur le pied d’agir sans la consulter, elle s’en lavait les mains. Ainsi l’un et l’autre se rangèrent contre moi.

Pour moi je voulus tout de suite mettre ordre à mes affaires, et, dès le lendemain, je demandai mes comptes. Par ceux-ci je vis que je devais 17,000 roubles. Avant de partir de Moscou pour Kiev, l’Impératrice m’avait envoyé 15,000 roubles et un grand coffre d’étoffes simples, mais je devais être habillée en riches, ainsi tout compte fait je devais 2,000 roubles, et ceci ne me parut pas une somme excessive. Différentes causes m’avaient jetée dans ces dépenses.

Primo, j’étais arrivée en Russie très mal équipée. Si j’avais trois ou quatre habits c’était le bout du monde, et cela à une cour où l’on changeait d’habit trois fois par jour. Une douzaine de chemises faisait tout mon linge, et je me servais des draps de lit de ma mère.

Secondo, on m’avait dit qu’on aimait les présents en Russie, et qu’avec de la générosité on se faisait des amis et on se rendait agréable.

Tertio, on avait mis auprès de moi la femme la plus dépensière de la Russie, la comtesse Roumianzoff, qui était toujours entourée de marchands et me présentait journellement tout plein de choses qu’elle m’engageait à prendre, et que souvent je ne prenais que pour les lui donner, parcequ’elle en avait grande envie.

Le grand-duc encore me coûtait beaucoup, parcequ’il était avide de présents.

L’humeur de ma mère aussi s’apaisait aisément avec quelque chose qui lui plaisait, et comme elle en avait alors souvent et particulièrement avec moi, je ne négligeais pas ce moyen que j’avais découvert. L’humeur de ma mère venait en partie de ce qu’elle était parfaitement mal dans l’esprit de l’Impératrice, et de ce que celle-ci la mortifiait et l’humiliait souvent. Outre cela ma mère, que j’avais toujours suivie, ne voyait pas sans déplaisir que j’allasse devant elle, ce que j’évitais partout où je le pouvais; mais en public la chose était impossible. En général je m’étais fait une règle de lui témoigner le plus grand respect et toute la déférence possible; mais cela ne m’aidait pas beaucoup, et il lui échappait toujours et en toute occasion quelque aigreur, ce qui ne lui faisait pas grand bien et ne prévenait pas les gens en sa faveur.

La comtesse Roumianzoff, par des dits et redits et beaucoup de commérages, contribuait beaucoup, ainsi que plusieurs autres, à mettre ma mère mal dans l’esprit de l’Impératrice. Cette voiture à 8 places, durant le voyage de Kiev, y eut aussi une grande part. Tous les vieux en avaient été exclus, tous les jeunes y avaient été admis. Dieu sait quelle tournure on avait donnée à cet arrangement fort innocent au fond. Ce qu’il y avait de plus apparent, c’est que cela avait désobligé tous ceux qui pouvaient y être admis par leur rang, et qui s’étaient vu préférer ceux qui étaient plus amusants. Au fond toute cette affaire venait de ce qu’on n’avait pas mis Betsky et les Troubetzkoy, en qui ma mère avait plus de confiance, du voyage de Kiev. A cela Brummer et la comtesse Roumianzoff avaient assurément contribué, et le carrosse à 8 places, où ils ne furent pas admis, était une sorte de rancune.

Au mois de novembre le grand-duc prit à Moscou la rougeole. Comme je ne l’avais pas eue, on usa de précaution pour m’empêcher de la gagner. Ceux qui entouraient ce prince ne vinrent pas chez nous, et tous les divertissements cessèrent. Dès que cette maladie fut passée et l’hiver établi, nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg, en traîneaux; ma mère et moi dans un, le grand-duc et Brummer dans un autre. Nous fêtâmes le jour de naissance de l’Impératrice, 18 décembre, à Tver, d’où nous partîmes le lendemain. Arrivés à mi-chemin, au bourg de Chotilovo, le grand-duc, sur le soir, étant dans ma chambre, se trouva mal. On le mena dans la sienne et on le coucha. Il eut beaucoup de chaleur pendant la nuit. Le lendemain, à l’heure de midi, nous allâmes, ma mère et moi, dans sa chambre pour le voir. Mais à peine eus-je passé le seuil de la porte que le comte Brummer vint au devant de moi et me dit de ne pas passer outre. J’en voulus savoir la raison; et il me dit que les taches de la petite vérole venaient de paraître chez le grand-duc. Comme je ne l’avais pas eue, ma mère m’emmena bien vîte hors de la chambre, et il fut résolu que nous partirions le jour même, ma mère et moi, pour Pétersbourg, laissant le grand-duc et ses entours à Chotilovo. La comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère y restèrent aussi, pour soigner, disait-on, le malade.

On avait envoyé un courrier à l’Impératrice, qui nous avait devancés et était déjà à Pétersbourg. A quelque distance de Novogorod nous rencontrâmes l’Impératrice qui, ayant appris que la petite vérole s’était déclarée chez le grand-duc, revenait de Pétersbourg pour l’aller trouver à Chotilovo, où elle s’établit aussi longtemps que dura la maladie. Dès que l’Impératrice nous vit, et quoique ce fût au milieu de la nuit, elle fit arrêter son traineau et le nôtre, et nous demanda des nouvelles de l’état du grand-duc. Ma mère lui dit tout ce qu’elle en savait, après quoi l’Impératrice ordonna au cocher d’aller, et nous continuâmes aussi notre chemin et arrivâmes à Novogorod vers le matin.

C’était un dimanche, et je m’en allai à la messe, après quoi nous dinâmes, et lorsque nous allions partir arrivèrent le chambellan prince Galitzine et le gentilhomme de la chambre, Zachar Czernicheff, qui venaient de Moscou et allaient à Pétersbourg. Ma mère se fâcha contre le prince Galitzine, parcequ’il allait avec le comte Czernicheff, et que celui-ci avait fait je ne sais quel mensonge. Elle prétendait qu’il fallait le fuir comme un homme dangereux qui composait des histoires à plaisir. Elle les bouda tous les deux, mais comme avec cette bouderie on s’ennuyait à mourir, que du reste on n’avait pas de choix, qu’ils étaient plus instruits et avaient plus de conversation que les autres, je ne donnai point dans cette bouderie, ce qui m’attira de la part de ma mère quelques incartades.

Enfin nous arrivâmes à Pétersbourg, où l’on nous logea dans une des maisons attenantes de la cour. Le palais n’étant pas assez grand alors pour que le grand-duc lui-même y put loger, il occupait aussi une maison placée entre le palais et la nôtre. Mon appartement était à gauche du palais, celui de ma mère à droite. Dès que ma mère vit cet arrangement, elle s’en fâcha: primo, parcequ’il lui parut que mon appartement était mieux distribué que le sien; secondo, parceque le sien était séparé du mien par une salle commune. Dans la vérité chacune de nous avait quatre chambres, deux sur le devant, deux sur la cour de la maison; les chambres étaient égales et meublées d’étoffes bleues et rouges sans aucune différence. Mais voici ce qui contribua beaucoup à fâcher ma mère. La comtesse Roumianzoff à Moscou m’avait apporté le plan de cette maison de la part de l’Impératrice, me défendant de sa part de parler de cet envoi, et me consultant pour savoir comment nous loger. Il n’y avait pas à choisir, les deux appartements étant égaux. Je le dis à la comtesse, qui me fit sentir que l’Impératrice aimerait mieux que j’eusse un appartement à part que de loger, comme à Moscou, dans un appartement commun avec ma mère. Cet arrangement me plaisait aussi, parceque j’étais fort gênée dans celui de ma mère, et qu’à la lettre cette société ne plaisait à personne. Ma mère eut vent de ce plan qui m’avait été montré. Elle m’en parla, et je lui dis la pure vérité, comme la chose s’était passée. Elle me gronda du secret que je lui en avais fait. Je lui dis qu’on me l’avait défendu; mais elle ne trouva pas cette raison bonne, et, en général, je vis que de jour en jour elle s’irritait plus contre moi, et qu’elle était brouillée à peu près avec tout le monde, de façon qu’elle ne venait plus guère ni dîner ni souper à table, mais se faisait servir dans son appartement. Pour moi j’allais chez elle trois ou quatre fois par jour. Le reste du temps je l’employais à apprendre la langue russe, à jouer du clavecin, et je m’achetais des livres, de façon qu’à quinze ans j’étais isolée et assez appliquée pour mon âge.

A la fin de notre séjour à Moscou était arrivée une ambassade Suèdoise, à la tête de laquelle se trouvait le sénateur Cedercreutz. Peu de temps après arriva encore le comte Gyllenbourg, pour notifier à l’Impératrice le mariage du prince de Suède, frère de ma mère, avec une princesse de Suède. Le comte Gyllenbourg nous était connu, avec beaucoup d’autres Suèdois, lors du départ du prince royal pour la Suède. C’était un homme de beaucoup d’esprit, qui n’était plus jeune, et dont ma mère faisait un très grand cas. Pour moi je lui devais en quelques façons de l’obligation, car, à Hambourg, voyant que ma mère faisait peu ou point de cas de moi, il lui dit qu’elle avait tort, et qu’assurément j’étais une enfant au-dessus de mon âge. Arrivé à Pétersbourg il vint chez nous, et, comme à Hambourg il m’avait dit que j’avais une tournure d’esprit très philosophique, il me demanda comment allait ma philosophie dans le tourbillon où j’étais placée? Je lui contai ce que je faisais dans ma chambre. Il dit qu’une philosophe de quinze ans ne pouvait se connaître soi-même, et que j’étais entourée de tant d’écueils, qu’il y avait tout à craindre que je n’échouasse, à moins que mon âme ne fut d’une trempe tout-à-fait supérieure; qu’il fallait la nourrir avec les meilleures lectures possibles, et à cet effet il me recommanda les vies illustres de Plutarque, la vie de Cicéron, et les Causes de la grandeur et de la décadence de la République romaine, par Montesquieu. Tout de suite je me fis chercher ces livres, qu’on eut de la peine à trouver à Pétersbourg alors, et je lui dis que j’allais lui tracer mon portrait, telle que je me connaissais, afin qu’il pût voir si je me connaissais ou non.

Réellement je mis mon portrait par écrit, que j’intitulai:--Portrait du philosophe de quinze ans.--et je le lui donnai. Bien des années après, et nommément l’année 1758, j’ai retrouvé ce portrait, et j’ai été étonnée de la profondeur des connaissances sur moi-même qu’il renfermait. Malheureusement je l’ai brûlé, cette année-là, avec tous mes autres papiers, craignant d’en garder un seul dans mon appartement lors de la malheureuse affaire de Bestoujeff.

Le comte Gyllenbourg me rendit quelques jours après mon écrit. J’ignore s’il en a tiré copie. Il l’accompagna d’une douzaine de pages de réflexions qu’il avait faites à mon sujet, par lesquelles il tâchait de fortifier en moi tant l’élévation de l’âme et la fermeté que les autres qualités du cœur et de l’esprit. Je lus et relus plusieurs fois son écrit, je m’en pénétrai, et me proposai bien sincèrement de suivre ses avis. Je me le promis à moi-même, et quand je me suis promis une chose à moi-même, je ne me souviens pas d’y avoir manqué. Ensuite je rendis au comte Gyllenbourg son écrit, comme il m’en avait priée, et j’avoue qu’il a beaucoup servi à former et à fortifier la trempe de mon esprit et de mon âme.

Au commencement de février, l’Impératrice revint avec le grand-duc de Chotilovo. Dès qu’on nous dit qu’elle arrivait nous allâmes au-devant d’elle et la rencontrâmes dans la grande salle, entre quatre et cinq heures du soir, à peu près dans l’obscurité. Malgré cela je fus presque effrayée de voir le grand-duc, qui était extrêmement grandi, mais méconnaissable de figure. Il avait tous les traits grossis, le visage encore tout enflé, et l’on voyait, à n’en pas douter, qu’il resterait fortement marqué. Comme on lui avait coupé les cheveux, il avait une immense perruque qui le défigurait encore plus. Il vint à moi et me demanda si je n’avais pas de peine à le reconnaître. Je lui bégayai mon compliment sur sa convalescence, mais au fait il était devenu affreux.

Le 9 février il y eut une année révolue depuis mon arrivée à la cour de Russie. Le 10 février 1745 l’Impératrice célébra le jour de naissance du grand-duc. Il commençait sa 17ième année. Elle dîna avec moi seule sur le trône. Le grand-duc ne parut pas en public ce jour-là, ni de longtemps encore. On n’était pas pressé de le montrer dans l’état où l’avait mis la petite vérole. L’Impératrice me graciosa beaucoup pendant ce dîner. Elle me dit que les lettres russes que je lui avais écrites à Chotilovo lui avaient fait grand plaisir (à dire vrai elles étaient de la composition de M. Adadourof, mais je les avais écrites de ma main); quelle était informée que je m’appliquais beaucoup à apprendre la langue du pays. Elle me parla en russe et voulut que je lui répondisse dans cette langue, ce que je fis, et alors elle voulut bien louer ma bonne prononciation. Ensuite elle me fit entendre que j’étais devenue plus jolie depuis ma maladie de Moscou; en un mot pendant tout le dîner elle ne fut occupée qu’à me donner des témoignages de bonté et d’affection. Je revins chez moi fort gaie et fort heureuse de mon dîner, et tout le monde m’en félicita. L’Impératrice fit porter chez elle mon portrait que le peintre Caravaque avait commencé, et elle le garda dans sa chambre: c’est le même que le sculpteur Falconnet a emporté avec lui en France; il était alors parlant.

Pour aller à la messe ou chez l’Impératrice il fallait que ma mère et moi nous passassions par les appartements du grand-duc, qui logeait tout près de mon appartement: par conséquent nous, le voyions souvent. Il venait aussi le soir passer quelques instants chez moi, mais sans nul empressement; au contraire il était toujours bien aise de trouver quelque prétexte pour s’en dispenser, et rester chez lui entouré de son enfantillage ordinaire, dont j’ai déjà parlé.

Peu de temps après l’arrivée de l’Impératrice et du grand-duc à Pétersbourg, ma mère eut un violent chagrin qu’elle ne put cacher; voici le fait.

Le prince Auguste, frère de ma mère, lui avait écrit à Kiev, pour lui témoigner son envie de venir en Russie. Ma mère était instruite que ce voyage n’avait pour but que de se faire déférer à la majorité du grand-duc, qu’on voulait devancer, l’administration du pays de Holstein: c’est à dire, qu’on désirait retirer la tutelle des mains du frère ainé devenu prince royal de Suède, pour donner l’administration du pays de Holstein, sous le nom du grand-duc majeur, au prince Auguste, frère puîné de ma mère et du prince royal de Suède. Cette intrigue était ourdie par le parti Holsteinois, contraire au prince royal de Suède, joint aux Danois qui ne pouvaient pardonner à ce prince de l’avoir emporté en Suède sur le prince royal de Danemark, que les Dalécarliens voulaient élire pour successeur au trône de Suède. Ma mère répondit au prince Auguste, son frère, de Koselsk, qu’au lieu de se prêter aux intrigues qui le poussaient à agir contre son frère, il ferait mieux d’aller servir dans le service de Hollande, où il se trouvait, et de se faire tuer avec honneur, que de cabaler contre son frère et de se joindre aux ennemis de sa sœur en Russie. Ma mère entendait par là le comte Bestoujeff qui soutenait toute cette intrigue pour nuire à Brummer, et tous les autres amis du prince-royal de Suède, tuteur du grand-duc pour le Holstein. Cette lettre fut ouverte et lue par le comte Bestoujeff, et par l’Impératrice, qui n’était pas du tout contente de ma mère, et très irritée contre le prince-royal de Suéde, lequel, mené par sa femme, sœur du roi de Prusse, s’était laissé entraîner par le parti français dans toutes les vues de celui-ci, parfaitement contraires à celui de la Russie. On lui reprochait son ingratitude, et on accusait ma mère de manquer de tendresse vis-à-vis de son frère puîné, de ce qu’elle lui avait écrit de se faire tuer, expression qu’on traitait de dure et d’inhumaine, tandisque ma mère, vis-à-vis de ses amis, se vantait d’avoir employé une expression ferme et sonnante. Le résultat de tout cela fut que, sans égard aux dispositions de ma mère, ou plutôt pour la piquer et faire dépit à tout le parti Holstein-Suédois, le comte Bestoujeff obtint la permission pour le prince Auguste de Holstein, à l’insu de ma mère, de venir à Pétersbourg. Ma mère, quand elle apprit qu’il était en chemin, en fut extrêmement fâchée et affligée, et le reçut fort mal. Mais lui, poussé par Bestoujeff, alla son train. On persuada l’Impératrice de le bien recevoir, ce qu’elle fit extérieurement. Cependant cela ne dura pas et ne pouvait durer, le prince Auguste par lui-même n’étant pas un sujet distingué. Son extérieur même ne prévenait pas en sa faveur; il était fort petit et mal-tourné, ayant peu d’esprit et étant fort emporté, d’ailleurs mené par ses entours qui n’étaient rien du tout eux-mêmes. La bêtise, puisqu’il faut tout dire, de son frère fâchait fort ma mère: en un mot elle était à peu près au désespoir de son arrivée.

Le comte Bestoujeff s’étant emparé par les entours de ce Prince, de son esprit, fit d’une pierre bien des coups. Il ne pouvait ignorer que le grand-duc haïssait Brummer autant que lui. Le prince Auguste ne l’aimait pas non plus, parcequ’il était attaché au prince-royal de Suède, sous prétexte de parenté et comme Holsteinois. Ce prince se faufila avec le grand-duc en lui parlant continuellement du Holstein et l’entretenant de sa majorité future, de façon qu’il le porta à presser lui-même sa tante et le comte Bestoujeff de rechercher qu’on devançât sa majorité. Pour cet effet il fallait le consentement de l’empereur romain. C’était alors Charles VII, de la maison de Bavière. Mais sur ces entrefaites il vint à mourir, et cette affaire traîna jusqu’à l’élection de François I.

Le prince Auguste ayant été assez mal reçu de ma mère, et lui marquant peu de considération, diminua par là aussi le peu que le grand-duc en avait conservé pour ma mère. D’un autre côté, tant le prince Auguste que le vieux valet de chambre, favori du grand-duc, craignant apparemment mon influence future, entretenaient souvent le grand-duc de la façon dont il fallait traiter sa femme. Romberg, ancien dragon Suédois, lui disait que la sienne n’osait pas souffler devant lui, ni se mêler de ses affaires; que quand elle voulait ouvrir la bouche seulement, il lui ordonnait de se taire; que c’était lui qui était le maître à la maison, et qu’il était honteux pour un mari de se laisser mener par sa femme, comme un benêt.

Le grand-duc, de son côté, était discret comme un coup de canon, et quand il avait le cœur gros et l’esprit rempli de quelque chose, il n’avait rien de plus pressé que de le conter à ceux auxquels il était habitué de parler, sans considérer à qui il le disait. Aussi tous ces propos, le grand-duc me les conta tout franchement lui-même à la première occasion où il me vit. Il croyait toujours bonnement que tout le monde était de son avis, et qu’il n’y avait rien de plus naturel que cela. Je n’eus garde d’en faire confidence à qui que ce fût, mais je ne laissai pas de faire des réflexions très sérieuses sur le sort qui m’attendait. Je résolus de ménager beaucoup la confiance du grand-duc, afin qu’il pût au moins m’envisager comme une personne sûre pour lui, à laquelle il pût tout dire sans aucune conséquence pour lui, à quoi j’ai réussi pendant longtemps. Au reste je traitais le mieux que je pouvais tout le monde, et me faisais une étude de gagner l’amitié, ou du moins de diminuer l’inimitié de ceux que je pouvais seulement soupçonner d’être mal disposés en ma faveur. Je ne témoignais de penchant pour aucun côté, ni me mêlais de rien, avais toujours un air serein, beaucoup de prévenance, d’attention et de politesse pour tout le monde, et comme j’étais naturellement fort gaie, je vis avec plaisir que de jour en jour je gagnais l’affection du public, qui me regardait comme une enfant intéressante, et qui ne manquait pas d’esprit. Je montrais un grand respect à ma mère, une obéissance sans bornes à l’Impératrice, la considération la plus profonde au grand-duc, et je cherchais avec la plus profonde étude l’affection du public.

L’Impératrice m’avait donné, dès Moscou, des dames et des cavaliers qui composaient ma cour. Peu de temps après mon arrivée à Pétersbourg elle me donna des femmes de chambre russes, afin, disait-elle, de me faciliter l’usage de la langue russe. Ceci m’accommoda beaucoup: c’étaient toutes des jeunes personnes dont la plus âgée avait à peu près vingt ans; ces filles étaient toutes fort gaies, de façon que depuis ce moment je ne faisais que chanter, danser et folâtrer dans ma chambre, depuis le moment de mon réveil jusqu’à celui de mon sommeil. Le soir, après souper, je faisais entrer dans ma chambre à coucher les trois dames que j’avais, les deux princesses Gagarine et Melle Koucheleff, et nous jouions au colin-maillard et à toutes sortes de jeux selon notre âge. Toutes ces filles craignaient mortellement la comtesse Roumianzoff; mais comme elle jouait aux cartes, ou bien dans l’antichambre ou chez elle, depuis le matin jusqu’au soir, sans se lever de sa chaise que pour ses besoins, elle n’entrait guère chez moi.