Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 22
Au bout de quelques jours, un matin, de fort bonne heure, Stambke vint dans ma chambre fort pâle et défait, et me dit que sa correspondance et celle du comte Bestoujeff avec le comte Poniatowsky venait d’être découverte; que le petit cor de chasse était arrêté, et qu’il y avait toutes les apparences que leurs dernières lettres avaient eu le malheur de tomber entre les mains des gardiens du comte Bestoujeff; que lui-même s’attendait à tout instant d’être au moins renvoyé, sinon arrêté, et qu’il était venu chez moi pour me dire cela et prendre congé de moi. Ce qu’il me dit ne me mit pas du tout à mon aise. Je le consolai le mieux que je pus et le renvoyai, ne doutant pas que sa visite ne ferait qu’augmenter contre moi, s’il était possible, toutes les mauvaises humeurs imaginables, et qu’on allait me fuir comme une personne suspecte au gouvernement peut-être. Cependant j’étais très intimement convaincue en moi-même que vis-à-vis du gouvernement je n’avais rien à me reprocher. Le public en général, excepté Michel Voronzoff, Jean Schouvaloff, les deux ambassadeurs de Vienne et de Versailles, et ceux à qui ceux-ci faisaient accroire ce qu’ils voulaient, tout le monde dans tout Pétersbourg, grands et petits, était persuadé que le comte Bestoujeff était innocent, qu’il n’y avait ni crime ni délit à sa charge. On savait que le lendemain du soir qu’il avait été arrêté, on avait travaillé, dans la chambre d’Ivan Schouvaloff, à un manifeste que le sieur Volkoff, autrefois premier commissaire du comte Bestoujeff, et qui, l’année 1755, s’était sauvé de chez lui, et puis, après avoir erré dans les bois, s’était laissé reprendre, et qui dans ce moment était premier secrétaire de la conférence, avait dû écrire cette pièce qu’on voulait publier pour donner connaissance au public des causes qui avaient obligé l’Impératrice d’en agir avec le grand-chancelier comme elle avait fait. Or donc ce conventicule secret se cassant la tête à chercher des délits, convint de dire que c’était pour crime de lèse-majesté, et parceque lui Bestoujeff avait cherché à semer la zizanie entre Sa Majesté Impériale et Leurs Altesses Impériales; et sans examen ni jugement on voulut, dès le lendemain de son arrestation, l’envoyer dans une de ses terres, lui ôtant tout le reste de ses biens. Mais il y en eut qui trouvèrent que c’était trop fort que d’exiler quelqu’un sans crime ni jugement, et qu’au moins fallait-il chercher les crimes dans l’espérance d’en trouver, et que si l’on n’en trouvait pas, toujours fallait-il faire passer le prisonnier, on ne savait pas pourquoi déchu de ses charges, dignités et décorations, par un jugement des commissaires. Or ces commissaires étaient, comme je l’ai déjà dit, le maréchal Boutourline, le procureur-général prince Troubetzkoy, le général comte Alexandre Schouvaloff, et le sieur Volkoff, comme secrétaire. La première chose que messieurs les commissaires firent fut de prescrire par le collége des affaires étrangères, aux ambassadeurs, envoyés et employés de la Russie aux cours étrangères, d’envoyer copie des dépêches que leur avait écrit le comte Bestoujeff, depuis qu’il était à la tête des affaires. Ceci était pour trouver dans ces dépêches des crimes. On disait qu’il n’écrivait que ce qu’il voulait et des choses contradictoires aux ordres et à la volonté de l’Impératrice. Mais comme Sa Majesté n’écrivait ni ne signait rien, il était difficile d’agir contre ses ordres, et pour les ordres verbaux Sa Majesté Impériale n’était guère dans le cas d’en donner au grand-chancelier, qui pendant des années entières n’avait pas l’occasion de la voir: et les ordres verbaux par un tiers, à strictement parler, pouvaient être mal entendus et être aussi mal rendus que mal reçus et compris. Mais de tout ceci il n’advint rien, sinon l’ordre dont j’ai fait mention, parceque personne des employés ne se donna la peine de parcourir son archive de vingt ans, de la copier pour y chercher des crimes à celui dont ces employés mêmes avaient suivi les instructions et les directions, et par là-même pouvaient se trouver mêlés, avec la meilleure volonté du monde, dans ce qu’on y trouverait peut-être de répréhensible. Outre cela l’envoi seul de telles archives devait jeter la couronne dans des dépenses considérables, et arrivées à Pétersbourg, il y aurait eu de quoi lasser la patience, pendant plusieurs années, de bien des personnes pour y trouver et débrouiller ce qui peut-être encore ne s’y trouvait pas. Cet ordre envoyé ne fut jamais rempli. On s’ennuya de l’affaire même, et on la finit au bout d’un an par le manifeste qu’on avait commencé à composer le lendemain du jour où on avait mis aux arrêts le grand-chancelier.
L’après-dîner du jour que Stambke était venu chez moi, l’Impératrice fit dire au grand-duc de renvoyer Stambke en Holstein, parcequ’on avait découvert ses intelligences avec Bestoujeff, et qu’il méritait d’être arrêté, mais que par considération pour Son Altesse Impériale, comme son ministre, on le laissait libre, à condition qu’il fût tout de suite renvoyé. Stambke fut expédié immédiatement, et avec son départ finit ma manutention des affaires du Holstein. On fit entendre au grand-duc que l’Impératrice n’avait pas pour agréable que je m’en mêlasse, et Son Altesse Impériale y était assez porté de lui-même. Je ne me souviens pas trop qui il prit à la place de Stambke, mais je pense que ce fut un nommé Wolff. Le ministère de l’Impératrice demanda alors formellement au roi de Pologne le rappel du comte Poniatowsky, dont on avait trouvé un billet, fort innocent à la vérité, pour le comte Bestoujeff, mais toujours adressé à un prétendu prisonnier d’état. Dès que j’appris le renvoi de Stambke et le rappel du comte Poniatowsky, je ne me préparai à rien de bon, et voici ce que je fis. J’appelai mon valet de chambre Skourine, et lui dis de rassembler tous mes livres de comptes et tout ce qui pouvait seulement avoir l’air d’un papier quelconque entre mes effets, et de me l’apporter. Il exécuta mes ordres avec zèle et exactitude. Quand tout fut dans ma chambre je le renvoyai. Quand il fut sorti, je jetai tous ces livres au feu, et lorsque je les vis à demi consumés, je rappelai Skourine et lui dis: «Tenez, soyez témoin que tous mes papiers et comptes sont brûlés, afin que si jamais on vous demande où ils sont, vous puissiez jurer de les avoir vus brûler par moi-même.» Il me remercia du soin que je prenais de lui, et me dit qu’il venait d’arriver un changement fort singulier dans la garde des prisonniers. Depuis la découverte de la correspondance de Stambke avec le comte Bestoujeff on faisait surveiller celui-ci de plus près, et à cet effet on avait pris chez Bernardi le sergent Kalichkine, et on l’avait mis dans la chambre et près de la personne du ci-devant grand-chancelier. Quand Kalichkine avait vu cela, il avait demandé qu’on lui donnât une partie des soldats affidés qu’il avait lorsqu’il était de garde près de Bernardi. Voilà donc l’homme le plus sûr et intelligent que nous eussions, Skourine et moi, introduit dans la chambre du comte Bestoujeff, n’ayant point perdu toute intelligence avec Bernardi. En attendant, les interrogatoires du comte Bestoujeff allaient leur train. Kalichkine se fit connaître au comte pour un homme qui m’était dévoué, et en effet il lui rendit mille services. Il était, comme moi, intimement persuadé que le grand-chancelier était innocent, et la victime d’une puissante cabale; le public l’était aussi. Au grand-duc, je voyais qu’on lui avait fait peur, et qu’on lui avait donné des soupçons comme quoi je n’ignorais pas la correspondance de Stambke avec le prisonnier d’état. Je voyais que Son Altesse Impériale n’osait quasi me parler, et évitait de venir dans ma chambre où j’étais pour le coup fine seule et ne voyant âme qui vive. Moi-même j’évitais de faire venir quelqu’un, crainte de les exposer à quelque malheur ou désagrément. A la cour, crainte que l’on ne m’évitât, je me retins d’approcher tous ceux que je supposais pouvoir être dans ce cas. Les derniers jours du carnaval il devait y avoir une comédie russe au théâtre de la cour. Le comte Poniatowsky me fit prier d’y venir, parcequ’on commençait à faire courir le bruit qu’on se préparait à me renvoyer, à m’empêcher de paraître, et que sais-je moi encore, et qu’à chaque fois que je ne paraissais pas au spectacle ou à la cour, tout le monde était intrigué pour en savoir la raison, peut-être autant par curiosité que par intérêt pour moi. Je savais que la comédie russe était une des choses que Son Altesse Impériale aimait le moins, et de parler d’y aller était déjà une chose qui lui déplaisait souverainement; mais cette fois-ci le grand-duc joignait à son dégoût pour la comédie nationale un autre motif et petit intérêt personnel: c’était celui qu’il ne voyait pas encore la comtesse Elisabeth Voronzoff chez lui; mais comme elle se tenait dans l’antichambre avec les autres demoiselles d’honneur, c’était là que Son Altesse Impériale faisait ou sa conversation ou sa partie avec elle. Si j’allais à la comédie, ces demoiselles étaient obligées de m’y suivre, ce qui dérangeait Son Altesse Impériale, qui n’aurait trouvé d’autre ressource que d’aller boire chez lui dans son appartement. Sans égard à ces circonstances, comme j’avais donné parole d’aller à la comédie, je fis dire au comte Alexandre Schouvaloff d’ordonner un carrosse parceque j’étais intentionnée ce jour-là d’aller à la comédie. Le comte Schouvaloff vint chez moi et me dit que le dessein que j’avais d’aller à la comédie ne faisait pas plaisir au grand-duc. Je lui répondis que comme je ne composais pas la société de Son Altesse Impériale, je pensais qu’il pouvait lui être égal si j’étais seule dans ma chambre ou dans ma loge au spectacle. Il s’en alla clignotant de l’œil, comme il faisait toujours quand il était affecté de quelque chose. Quelque temps après le grand-duc vint dans ma chambre: il était dans une colère terrible, criant comme un aigle, disant que je prenais plaisir à le faire enrager, et que j’avais imaginé d’aller à la comédie parceque je savais qu’il n’aimait pas ce spectacle-là; mais je lui représentai qu’il faisait mal de ne pas l’aimer. Il me dit qu’il défendrait de me donner mon carrosse. Je lui dis que j’irais à pied et que je ne pouvais deviner quel plaisir il avait à me faire mourir d’ennui, seule dans ma chambre, dans laquelle pour toute compagnie j’avais mon chien et mon perroquet. Après avoir longtemps disputé et parlé fort haut tous les deux, il s’en alla, plus en colère que jamais, et moi persistant d’aller à la comédie. Vers l’heure du spectacle j’envoyai demander au comte Schouvaloff si les carrosses étaient prêts; il vint chez moi, et me dit que le grand-duc avait défendu de m’en donner. Alors je m’en fâchai tout de bon, et je dis que j’y allais à pied, et que si on défendait aux dames et aux cavaliers de me suivre, j’irais toute seule, et qu’outre cela je me plaindrais, par écrit, à l’Impératrice, et du grand-duc et de lui. Il me dit: «Que lui direz-vous?»--«Je lui dirai,» dis-je, «la façon dont je suis traitée, et que vous, pour ménager au grand-duc un rendez-vous avec mes filles d’honneur, vous l’encouragez à m’empêcher d’aller au spectacle, où je puis avoir le bonheur de voir Sa Majesté Impériale. Et outre cela je la prierai de me renvoyer chez ma mère, parceque je suis lasse et ennuyée du rôle que je joue, seule et délaissée dans ma chambre, haïe du grand-duc, et point aimée de l’Impératrice. Je ne désire que mon repos, et ne veux plus être à charge à personne, ni rendre malheureux quiconque m’approche, et particulièrement mes pauvres gens dont il y en a eu tant d’exilés, parceque je leur voulais ou faisais du bien; et sachez que de ce pas je m’en vais écrire a Sa Majesté Impériale, et je verrai un peu comment vous même vous ne porterez pas ma lettre.» Mon homme s’effraya du ton déterminé que je prenais; il sortit, et moi je me mis à écrire ma lettre à l’Impératrice en russe, que je rendis aussi pathétique que je pus. Je commençai par la remercier des bontés et grâces dont elle m’avait comblée dès mon arrivée en Russie, disant que malheureusement l’événement prouvait que je ne les avais pas méritées, parceque je ne m’étais attirée que la haine du grand-duc et la disgrâce très marquée de Sa Majesté Impériale; que, voyant mon malheur et que je restais dans ma chambre, où l’on me privait des passe-temps même les plus innocents, je la priais instamment de finir mes malheurs en me renvoyant, de telle façon qu’elle jugerait convenable, à mes parents; que mes enfants, ne les voyant point, quoique je demeurasse avec eux dans la même maison, il me devenait indifférent d’être dans le même lieu où ils étaient ou à quelques centaines de lieues d’eux; que je savais qu’elle en prenait un soin qui surpassait ceux que mes faibles facultés me permettraient de leur donner; que j’osais la prier de les leur continuer, et que, dans cette confiance, je passerais le reste de ma vie chez mes parents, à prier Dieu pour elle, le grand-duc, mes enfants, et tous ceux qui m’avaient fait du bien et du mal; mais que l’état de ma santé par le chagrin était réduit à un tel état que je devais faire ce que je pourrais pour du moins me sauver la vie, et qu’à cet effet je m’adressais à elle pour me laisser aller aux eaux, et de-là chez mes parents. Cette lettre écrite, je fis appeler le comte Schouvaloff, qui, en entrant, me dit que les carrosses que j’avais demandés étaient prêts. Je lui dis, en lui remettant ma lettre pour l’Impératrice, qu’il pouvait dire aux dames et aux cavaliers qui voudraient ne pas me suivre à la comédie, que je les dispensais d’y aller avec moi. Le comte Schouvaloff reçut ma lettre en clignotant de l’œil, mais comme elle était adressée à Sa Majesté Impériale, il fut bien obligé de la recevoir. Il rendit aussi mes paroles aux dames et aux cavaliers, et ce fut Son Altesse Impériale lui-même qui décida qui devait aller avec moi et qui devait rester avec lui. Je passai par l’antichambre, où je trouvai Son Altesse Impériale établi, avec la comtesse Voronzoff, à jouer aux cartes dans un coin. Il se leva, et elle aussi, quand il me vit, ce qu’il ne faisait d’ailleurs jamais. A cette cérémonie, je ripostai par une profonde révérence et passai mon chemin. J’allai à la comédie, où l’Impératrice ne vint pas ce jour-là; je pense que ma lettre l’en empêcha. De retour de la comédie, le comte Schouvaloff me dit que Sa Majesté Impériale aurait elle-même un entretien avec moi. Apparemment que le comte Schouvaloff rendit compte de ma lettre et de la réponse de l’Impératrice au grand-duc, car quoique depuis ce jour-là il ne mit plus les pieds chez moi, cependant il fit tout ce qu’il put pour être présent à l’entretien qu’aurait l’Impératrice avec moi, et on crut ne pas pouvoir le refuser. En attendant que ceci se passait, je me tenais tranquille dans ma chambre. J’étais intimement persuadée que si on avait eu idée de me renvoyer, ou de m’en donner la peur, la démarche que je venais de faire déconcerterait entièrement ce projet des Schouvaloff, qui ne devaient trouver d’ailleurs nulle part tant de résistance que dans l’esprit de l’Impératrice, laquelle n’était pas du tout portée pour les mesures d’éclat de ce genre; outre cela elle se souvenait encore des anciennes mésintelligences de sa famille, et aurait certainement souhaité de ne pas les voir renouvelées de ses jours. Contre moi il ne pouvait y avoir qu’un seul point, qui était celui que monsieur son neveu ne me paraissait pas le plus aimable des hommes, tout comme moi je ne lui paraissais pas non plus la plus aimable des femmes. Sur le compte de son neveu l’Impératrice pensait tout comme moi, et elle le connaissait si bien qu’il y avait déjà des années qu’elle ne pouvait se trouver nulle part avec lui un quart d’heure sans ressentir ou du dégoût, ou de la colère, ou du chagrin, et que dans sa chambre, quand il s’agissait de lui, elle en parlait ou en fondant en larmes sur le malheur d’avoir un tel héritier, ou bien aussi elle n’en parlait qu’en faisant paraître son mépris pour lui, et lui donnait souvent des épithètes qu’il ne méritait que trop. J’ai eu de ceci des preuves en main, ayant trouvé dans ses papiers deux billets écrits de la main de l’Impératrice, à je ne sais qui, mais dont l’un paraissait être pour Jean Schouvaloff, et l’autre pour le comte Rasoumowsky, où elle maudissait son neveu et l’envoyait au diable. Dans l’un il y avait cette expression: Проклятый мой племянникъ досадилъ какъ нельзя болѣе (Mon damné neveu m’a beaucoup fâchée); et dans l’autre elle disait: Племянникъ мой уродъ, черт его возьми (Mon neveu est un imbécile, que le diable l’emporte). Du reste mon parti était pris, et je regardais mon renvoi ou non-renvoi d’un œil très philosophique; je ne me serais trouvée, dans telle situation qu’il aurait plu à la providence de me placer, jamais sans ces ressources, que l’esprit et le talent donnent à chacun selon ses facultés naturelles, et je me sentais le courage de monter ou descendre, sans que par-là mon cœur et mon âme en ressentissent de l’élévation ou ostentation, ou, en sens contraire, ni rabaissement ni humiliation. Je savais que j’étais homme, et par là un être borné, et par là incapable de la perfection, mais mes intentions avaient toujours été pures et honnêtes. Si j’avais compris, dès le commencement, qu’aimer un mari qui n’était pas aimable, ni ne se donnait aucune peine pour l’être, était une chose difficile, sinon impossible; au moins lui avais-je, et à ses intérêts, voué l’attachement le plus sincère qu’un ami, et même un serviteur, peut vouer à son ami et son maître; mes conseils avaient toujours été les meilleurs dont j’avais pu m’aviser pour son bien; s’il ne les suivait pas ce n’était pas ma faute, mais celle de son jugement qui n’était ni sain ni juste. Lorsque je vins en Russie, et les premières années de notre union, pour peu que ce prince eût voulu se rendre supportable, mon cœur aurait été ouvert pour lui; il n’est pas du tout surnaturel que quand je vis que de tous les objets possibles j’étais celui auquel il prêtait le moins d’attention, précisément parceque j’étais sa femme, je ne trouvai pas cette situation ni agréable ni de mon goût, qu’elle m’ennuyait et peut-être me chagrinait. Ce dernier sentiment, celui du chagrin, je le réprimais infiniment plus que tous les autres, la fierté de mon âme et sa trempe me rendaient insupportable l’idée d’être malheureuse. Je me disais: «Le bonheur et le malheur est dans le cœur et dans l’âme d’un chacun; si tu sens du malheur mets-toi au-dessus de ce malheur, et fais en sorte que ton bonheur ne dépende d’aucun événement.» Avec une pareille disposition d’esprit, j’étais née et douée d’une très grande sensibilité, d’une figure au moins fort intéressante, qui plaisait dès le premier abord sans art ni recherche. Mon esprit était de son naturel tellement conciliant que jamais personne ne s’est trouvé avec moi un quart d’heure sans qu’on ne fût dans la conversation à son aise, causant avec moi comme si l’on m’eût connue depuis longtemps. Naturellement indulgente, je m’attirais la confiance de ceux qui avaient à faire avec moi, parceque chacun sentait que la plus exacte probité et la bonne volonté étaient les mobiles que je suivais le plus volontiers. Si j’ose me servir de cette expression, je prends la liberté d’avancer sur mon compte que j’étais un franc et loyal chevalier, dont l’esprit était plus mâle que femelle; mais je n’étais, avec cela, rien moins qu’hommasse, et on trouvait en moi, joints à l’esprit et au caractère d’un homme, les agréments d’une femme très aimable: qu’on me pardonne cette expression en faveur de la vérité de l’aveu que fait mon amour-propre sans se couvrir d’une fausse modestie. Au reste, cet écrit même doit prouver ce que je dis de mon esprit, de mon cœur, et de mon caractère. Je viens de dire que je plaisais, par conséquent la moitié du chemin de la tentation était faite, et il est en pareil cas de l’essence de l’humaine nature que l’autre ne saurait manquer, car tenter et être tenté sont fort proche l’un de l’autre, et malgré les plus belles maximes de morale imprimées dans la tête, quand la sensibilité s’en mêle, dès que celle-ci apparaît on est déjà infiniment plus loin qu’on ne croit, et j’ignore encore jusqu’ici comment on peut l’empêcher de venir. Peut-être la fuite seule pourrait y remédier, mais il y a des cas, des situations, des circonstances, où la fuite est impossible, car comment fuir, éviter, tourner le dos, au milieu d’une cour. La chose même ferait jaser. Or, si vous ne fuyez pas, il n’y a rien de si difficile, selon moi, que d’échapper à ce qui vous plaît foncièrement. Tout ce qu’on vous dira à la place de ceci ne sera que des propos de pruderie non calqués sur le cœur humain, et personne ne tient son cœur dans sa main, et le resserre ou le relâche, à poing fermé ou ouvert, à volonté.
J’en reviens à mon récit. Le lendemain de cette comédie je me dis malade et ne sortis plus, attendant tranquillement la décision de Sa Majesté Impériale sur mon humble requête; seulement la première semaine de carême, je jugeai à propos de faire mes dévotions, afin qu’on vît mon attachement à la foi orthodoxe grecque. La seconde ou troisième semaine j’eus un nouveau chagrin cuisant. Un matin, après m’être levée, mes gens m’avertirent que le comte Alexandre Schouvaloff avait fait appeler Mme Vladislava. Ceci me parut assez singulier. J’attendis avec inquiétude qu’elle revînt, mais en vain. Vers une heure après midi le comte Schouvaloff vint me dire que l’Impératrice avait jugé à propos de l’ôter d’auprès de moi. Je fondis en larmes, et lui dis que Sa Majesté Impériale était assurément la maîtresse d’ôter ou de placer auprès de moi qui il lui plaisait, mais que j’étais fâchée de voir de plus en plus que tous ceux qui m’approchaient étaient autant de victimes vouées à la disgrâce de Sa Majesté Impériale, et que pour qu’il y eût moins de malheureux, je le priais, lui, et le sollicitais de solliciter Sa Majesté Impériale de finir au plus tôt l’état auquel j’étais réduite, de ne faire que des malheureux, par mon renvoi chez mes parents. Je l’assurai encore que Mme Vladislava ne servirait aucunement à donner aucun éclaircissement sur rien, parceque ni elle ni personne ne possédait ma confiance. Le comte Schouvaloff voulait parler, mais voyant mes sanglots, il se mit à pleurer avec moi, et me dit que l’Impératrice me parlerait là-dessus à moi-même. Je le priai d’en presser le moment, ce qu’il me promit. Alors j’allai dire à mes gens ce qui venait d’arriver, et leur dis que si l’on mettait chez moi quelque duègne qui me déplairait, à la place de Mme Vladislava, elle se préparerait à recevoir de moi tous les mauvais traitements imaginables, et jusqu’aux coups même, et je les priai de redire cela à qui bon leur semblerait, afin de dégoûter toutes celles qu’on voudrait placer auprès de moi de s’empresser d’accepter cette place, étant lasse de souffrir, et voyant que ma douceur et ma patience n’amenaient rien autre chose que de faire aller de mal en pis tout ce qui me regardait, et que par conséquent j’allais changer de conduite tout-à-fait. Mes gens ne manquèrent pas de redire ce que je voulais.