Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 21
Dans la nuit du 8 au 9 décembre je commençai à sentir les douleurs de l’enfantement. J’en envoyai avertir le grand-duc par Mme Vladislava, de même que le comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il pût en instruire Sa Majesté Impériale. Au bout de quelque temps le grand-duc vint dans ma chambre, habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, avec son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté, ayant fait une fort grande toilette; il était à peu près deux heures et demie du matin. Tout étonnée de cet équipage, je lui demandai la cause de cette parure si recherchée; à quoi il me répondit que ce n’était que dans l’occasion qu’on reconnaissait ses vrais amis; que dans cet habillement il était prêt à agir selon son devoir; que le devoir d’un officier holsteinois était de défendre, selon son serment, la maison ducale contre tous ses ennemis, et que comme je me trouvais mal, il était accouru à mon secours. On aurait dit qu’il plaisantait, mais point du tout, ce qu’il disait était très sérieux. Je compris aisément qu’il était gris, et je lui conseillai d’aller se coucher, afin que l’Impératrice, quand elle viendrait, n’eût pas le double déplaisir de le voir ivre et armé de pied en cap, avec cet uniforme holsteinois que je savais qu’elle détestait. J’eus beaucoup de peine à le faire aller; cependant Mme Vladislava et moi nous le persuadâmes, à l’aide de la sage-femme qui assurait que je n’accoucherais pas encore si tôt. Enfin il s’en alla et l’Impératrice arriva. Elle demanda où était le grand-duc; on lui dit qu’il venait de sortir et ne manquerait pas de revenir. Comme elle vit que les douleurs ralentissaient et que la sage-femme disait que cela pouvait encore durer quelques heures, elle retourna dans ses appartements, et moi je me mis au lit, où je m’endormis jusqu’au lendemain que je me levai à mon ordinaire, sentant, par-ci, par-là, des douleurs, après lesquelles j’étais sans douleurs des heures entières. Vers l’heure du souper j’eus faim et je me fis apporter à souper. La sage-femme était assise proche de moi, et me voyant manger avec un appétit dévorant, elle me dit: «Mangez, mangez, ce souper vous portera bonheur.» En effet ayant fini de souper je me levai de table, et au moment même que je me levai il me prit une telle douleur que je jetai un grand cri. La sage-femme et Mme Vladislava me saisirent sous les bras et me mirent sur le lit de misère, et l’on alla chercher et le grand-duc et l’Impératrice. A peine qu’ils furent entrés dans ma chambre que j’accouchai, le 9 décembre, entre dix et onze heures du soir, d’une fille à laquelle je priai l’Impératrice de permettre qu’on donnât son nom. Mais elle décida qu’elle aurait le nom de la sœur aînée de Sa Majesté Impériale, la duchesse de Holstein, Anne Petrovna, mère du grand-duc. Celui-ci parut fort aise de la naissance de cet enfant, et en fit dans son appartement de grandes réjouissances, et en fit faire en Holstein, et reçut tous les compliments qu’on lui en fit, avec des démonstrations de contentement. Le sixième jour l’Impératrice tint sur les fonts de baptême cet enfant, et elle m’apporta un ordre au cabinet pour m’apporter 60,000 roubles. Elle en envoya autant au grand-duc, ce qui n’augmenta pas peu sa satisfaction. Après le baptême les fêtes commencèrent. On en donna, à ce qu’on dit, de très belles; je n’en ai vu aucune: j’étais dans mon lit toute fine, seule, sans âme qui vive pour compagnie, car dès que j’étais accouchée, non seulement l’Impératrice, cette fois-ci comme la première, avait emporté l’enfant dans son appartement; mais aussi, sous prétexte de repos qu’il me fallait, on me laissait là, abandonnée comme une pauvre malheureuse, et personne ne mettait le pied dans mon appartement, ni même ne demandait, ni ne faisait demander, comment je me portais. Comme la première fois j’avais beaucoup souffert de cet abandon, cette fois-ci j’avais pris toutes les précautions possibles contre les vents coulis et les inconvénients du local, et dès que je fus délivrée, je me levai et me couchai dans mon lit; et comme personne n’osait venir chez moi, à moins que ce ne fut à la dérobée, sur ce point aussi je ne manquai point de prévoyance. Mon lit était à-peu-près à la moitié d’une assez longue chambre, les fenêtres étaient au côté droit du lit, il y avait une porte de dégagement qui donnait dans une espèce de garderobe qui servait aussi d’antichambre, et qui était très barricadée d’écrans et de coffres. Depuis mon lit jusqu’à cette porte j’avais fait placer un écran immense, qui cachait le plus joli cabinet que j’avais pu imaginer, vu le local et les circonstances. Dans ce cabinet il y avait un canapé, des miroirs, des tables portatives et quelques chaises. Quand le rideau de mon lit, de ce côté-là, était tiré, on ne voyait rien du tout; quand il était ouvert, je voyais le cabinet et ceux qui y étaient; mais ceux qui entraient dans la chambre ne voyaient que l’écran. Quand on demandait ce qu’il y avait derrière cet écran, on disait: «La chaise percée;» mais celle-ci étant dans l’écran, personne n’était curieux de la voir, et on aurait pu la montrer, sans parvenir encore dans ce cabinet que l’écran couvrait.
1759.
Le 1er janvier 1759 les fêtes de la cour se terminèrent par un très grand feu d’artifice, entre le bal et le souper. Comme j’étais encore en couches, je ne parus pas à la cour. Avant le feu d’artifice le comte Pierre Schouvaloff s’avisa de se présenter à ma porte pour me remettre le plan du feu d’artifice, avant qu’on le tirât. Mme Vladislava lui dit que je dormais, mais que cependant elle allait voir. Cela n’était pas vrai que je dormais, seulement j’étais dans mon lit et j’avais ma très petite compagnie ordinaire, qui était alors, comme ci-devant, Mmes Narichkine, Siniavine, Ismaïloff, le comte Poniatowsky: celui-ci depuis son rappel se disait malade, mais venait chez moi, et ces femmes m’aimaient assez pour préférer ma compagnie aux bals et aux fêtes. Mme Vladislava ne savait pas au juste qui était chez moi, mais elle avait beaucoup trop bon nez pour ne pas se douter qu’il y avait quelqu’un; je lui avais dit, de bonne heure, que je me mettais au lit par ennui, et alors elle n’entrait plus. Après la venue du comte Schouvaloff elle vint frapper à la porte; je tirai mon rideau du coté de l’écran, et lui dis d’entrer. Elle entra et me fit le message du comte Pierre Schouvaloff; je lui dis de le faire entrer. Elle alla le chercher, et pendant ce temps mes gens de derrière l’écran crevaient de rire de l’extravagance extrême de cette scène, où j’allais recevoir la visite du comte Pierre Schouvaloff, qui pourrait jurer qu’il m’avait trouvée seule dans mon lit, tandis qu’il n’y avait qu’un rideau qui séparait ma petite compagnie très gaie, de ce personnage si important, alors l’oracle de la cour, et possédant la confiance de l’Impératrice à un degré éminent. Enfin il entra et m’apporta son plan de feu d’artifice; il était alors grand-maître d’artillerie. Je commençai par lui faire mes excuses de l’avoir fait attendre, ne faisant, dis-je, que de me réveiller; je me frottai un peu les yeux disant que j’étais encore tout endormie; je mentais, pour ne pas démentir Mme Vladislava, après quoi je fis avec lui une conversation assez longue, et même jusque là qu’il me parut pressé de s’en aller, afin de ne pas faire attendre l’Impératrice pour le commencement du feu: alors je le congédiai. Il sortit, et j’ouvris de rechef mon rideau. Ma compagnie, à force de rire, commença à avoir faim et soif; je leur dis: «Fort bien, vous aurez à boire et à manger; il est juste que par complaisance pour moi, tandis que vous me faites compagnie, vous ne mouriez ni de soif ni de faim chez moi.» Je fermai le rideau de mon lit et je sonnai. Mme Vladislava vint. Je lui dis de me faire apporter à souper, que je mourais de faim, et qu’au moins il y eût six bons plats. Quand le souper fut prêt on l’apporta; je fis mettre le tout à côté de mon lit, et dis au domestique de sortir. Alors mes gens de derrière l’écran vinrent, comme des affamés, manger ce qu’ils trouvèrent: la gaîté ajoutait à l’appétit. J’avoue que cette soirée fut une des plus folles et des plus gaies que j’aie passées de ma vie. Quand le souper fut gobé, je fis emporter les restes comme on l’avait apporté. Je pense que les domestiques furent seulement un peu surpris et étonnés de mon appétit. Vers la fin du souper de la cour ma compagnie se retira aussi, fort contente de sa soirée. Le comte Poniatowsky, pour sortir, prenait toujours une perruque blonde et un manteau, et quand les sentinelles lui demandaient: «Qui va là?» il se disait musicien du grand-duc. Cette perruque nous fit bien rire ce jour-là.
Cette fois-ci mes relevailles, après les six semaines, se firent dans la chapelle de l’Impératrice; mais excepté Alexandre Schouvaloff, personne n’y assista. Vers la fin du carnaval, toutes les fêtes de la ville finies, il y eut trois noces à la cour. Celle du comte Alexandre Strogonoff avec la comtesse Anne Voronzoff, fille du vice-chancelier, fut la première, et deux jours après, celle de Léon Narichkine avec Melle Zakrefsky, le même jour que celle du comte Boutourline avec la comtesse Marie Voronzoff. Ces trois demoiselles étaient filles d’honneur de l’Impératrice, et à l’occasion de ces trois noces il se fit un pari à la cour, entre le hetman, comte Rasoumowsky, et le ministre de Danemark, comte d’Osten, qui des trois nouveaux mariés serait le plus tôt cocu; et il se trouva que ceux qui avaient parié que ce serait Strogonoff, dont la nouvelle épouse paraissait la plus laide et alors la plus innocente et la plus enfant, gagnèrent le pari.
La veille du jour de la noce de Léon Narichkine et du comte Boutourline fut un jour malheureux. Il y avait longtemps qu’on se disait à l’oreille que le crédit du grand-chancelier, comte Bestoujeff, chancelait, et que ses ennemis prenaient le dessus. Il avait perdu son ami le général Apraxine; le comte Rasoumowsky, l’aîné, l’avait longtemps soutenu; mais depuis la faveur prépondérante des Schouvaloff, il ne se mêlait presque plus de rien que de demander, quand l’occasion s’en présentait, quelque petite grâce pour ses amis ou parents. Les Schouvaloff et M. Voronzoff étaient poussés encore dans leur haine contre le grand-chancelier, par les ambassadeurs d’Autriche et de France, le comte Esterhazy et le maréchal de l’Hôpital. Ce dernier regardait le comte Bestoujeff comme plus porté pour l’alliance de la Russie avec l’Angleterre qu’avec la France. Celui d’Autriche cabalait contre Bestoujeff parceque le grand-chancelier voulait que la Russie se tînt à son traité d’alliance avec la cour de Vienne, et qu’elle donnât du secours à Marie Thérèse, mais ne voulait pas qu’elle agît en partie première guerroyant contre le roi de Prusse. Le comte Bestoujeff pensait en patriote et n’était pas facile à mener, tandis que MM. Voronzoff et Jean Schouvaloff étaient livrés aux deux ambassadeurs, jusque là que quinze jours avant la disgrâce du grand-chancelier, comte Bestoujeff, le marquis de l’Hôpital, ambassadeur de France, s’en alla chez le vice-chancelier, comte Voronzoff, la dépêche à la main, et lui dit: «Monsieur le comte, voici la dépêche de ma cour, que je viens de recevoir, et dans laquelle il est dit que si dans quinze jours de temps le grand-chancelier n’est pas déplacé par vous, je dois m’adresser à lui et ne plus traiter qu’avec lui.» Alors le vice-chancelier prit feu, et s’en alla chez Jean Schouvaloff, et on représenta à l’Impératrice que sa gloire souffrait du crédit du comte Bestoujeff en Europe. Elle ordonna de tenir le même soir une conférence et d’y appeler le grand-chancelier. Celui-ci fit dire qu’il était malade. Alors on appela cette maladie désobéissance, et on lui envoya dire de venir sans délai. Il vint et on l’arrêta en pleine conférence; on lui ôta ses charges, ses dignités et ses ordres, sans qu’âme qui vive pût articuler pour quels crimes ou forfaits on dépouillait ainsi le premier personnage de l’empire, et on le renvoya prisonnier dans son hôtel. Comme ceci était préparé, on avait fait venir une compagnie de grenadiers de la garde. Ceux-ci en longeant la Moïka, où les comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff avaient leurs maisons, disaient: «Dieu merci, nous allons arrêter ces maudits Schouvaloff qui ne font qu’inventer des monopoles.» Mais quand les soldats virent qu’il s’agissait du comte Bestoujeff, ils en montrèrent du déplaisir, disant: «Ce n’est pas celui-là, ce sont les autres, qui foulent le peuple.»
Quoique l’on eut arrêté le comte Bestoujeff dans le palais même où nous occupions une aîle, et pas fort loin de nos appartements, ce soir-là nous n’en apprîmes rien, tant on était soigneux de nous cacher tout ce qui se faisait. Le lendemain, dimanche, en me réveillant, je reçus de la part de Léon Narichkine un billet que le comte Poniatowsky me faisait parvenir par cette voie, qui ne laissait pas d’être suspecte depuis fort longtemps déjà. Ce billet commençait par ces mots: «L’homme n’est jamais sans ressource. Je me sers de cette voie pour vous avertir qu’hier au soir le comte Bestoujeff a été arrêté et privé de ses charges et dignités, et avec lui votre bijoutier Bernardi, Téléguine et Adadouroff.» Je tombai de mon haut en lisant ces lignes, et après les avoir lues, je me dis qu’il ne fallait pas se flatter que cette affaire ne me regarderait de plus près qu’il ne paraissait. Or, pour entendre ceci il faudra un commentaire. Bernardi était un marchand bijoutier italien, qui ne manquait pas d’esprit et auquel son métier donnait entrée dans toutes les maisons. Je pense qu’il n’y en eut pas une qui ne lui dût quelque chose, et à laquelle il ne rendit pas tel ou tel petit service. Comme il allait et venait continuellement partout, on le chargeait aussi quelquefois de commissions les uns pour les autres: un mot de billet envoyé par Bernardi arrivait plus vite et plus sûrement que par les domestiques. Or Bernardi arrêté intriguait toute la ville, parcequ’il avait des commissions de tout le monde, et les miennes comme toutes les autres. Téléguine était cet ancien adjudant du grand-veneur, comte Rasoumowsky, qui avait eu la tutelle de Bekiétoff. Il était resté attaché à la maison Rasoumowsky. Il était devenu l’ami du comte Poniatowsky. C’était un homme affidé et de probité; quand on gagnait son affection, on ne la perdait pas aisément; il avait témoigné toujours du zèle et de la prédilection pour moi. Adadouroff avait été autrefois mon maître dans la langue russe et m’était resté fort attaché. C’était moi qui l’avais recommandé au comte Bestoujeff, qui commençait à lui témoigner de la confiance depuis deux ou trois ans seulement, et qui ne l’avait pas aimé anciennement, parcequ’il tenait au procureur-général prince Nikita Youriéwitch Troubetzkoy, l’ennemi de Bestoujeff.
Après la lecture du billet et les réflexions que je venais de faire, une foule d’idées les unes plus désagréables que les autres se présentèrent à mon esprit. Le poignard dans le cœur, pour ainsi dire, je m’habillai et allai à la messe, où il me parut à moi que la plupart de ceux que je vis avaient la physionomie tout aussi allongée que moi. Personne ne me parla de rien pendant la journée, et c’était comme si on ignorait l’évènement. Je ne disais mot non plus. Le grand-duc n’avait jamais aimé le comte Bestoujeff: il me parut assez gai ce jour-là, mais se tenant sans affectation, cependant assez loin de moi. Le soir il fallut aller à la noce. Je m’habillai de rechef et j’assistai à la bénédiction des mariages du comte Boutourline et de Léon Narichkine, au souper, et au bal, pendant lequel je m’approchai du maréchal de la noce, prince Nikita Troubetzkoy, et sous prétexte d’examiner les rubans de son bâton de maréchal, je lui dis à demi-voix: «Qu’est-ce que c’est donc que ces belles choses? avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou avez-vous plus de criminels que de crimes?» Là-dessus il me dit: «Nous avons fait ce qu’on nous a ordonné, mais pour les crimes on les cherche encore. Jusqu’ici les démarches ne sont pas heureuses.» Ayant fini de parler avec celui-ci, je m’en allai parler au maréchal Boutourline, qui me dit: «Bestoujeff est arrêté, mais présentement nous sommes à chercher la raison pourquoi il l’est.» C’est ainsi que parlaient les deux commissaires nommés par l’Impératrice pour examiner pourquoi le comte Alexandre Schouvaloff l’avait arrêté. Je vis à ce bal Stambke de loin, et je lui trouvai l’air souffrant et découragé. L’Impératrice ne parut pas à aucune de ces deux noces, ni à l’église, ni au festin. Le lendemain Stambke vint chez moi et me dit qu’on venait de lui remettre un billet du comte Bestoujeff qui lui marquait de me dire de n’en avoir aucune appréhension sur ce que je savais, qu’il avait eu le temps de tout jeter au feu, et qu’il lui communiquerait ses interrogatoires par la même voie, quand on lui en ferait. Je demandai à Stambke quelle était cette voie? Il me dit que c’était un joueur de cor de chasse du comte, qui lui avait remis ce billet, et qu’il était convenu qu’à l’avenir on mettrait parmi des briques, pas loin de la maison du comte Bestoujeff, à un endroit marqué, ce qu’on voudrait se communiquer. Je dis à Stambke de bien prendre garde que cette épineuse correspondance ne fût découverte, quoiqu’il me parut dans de grandes angoisses lui-même. Cependant lui et le comte Poniatowsky la continuèrent. Dès que Stambke fut sorti, j’appelai Mme Vladislava et lui dis d’aller chez son beau-frère Pougowoschnikoff, et de lui rendre ce billet que je lui faisais. Dans ce billet il n’y avait rien que ces mots: «Vous n’avez rien à craindre; on a eu le temps de tout brûler.» Ceci le tranquillisa, car il y a apparence que depuis l’arrestation du grand-chancelier, il devait être plus mort que vif, et voici à quel sujet, et ce que le comte Bestoujeff avait eu le temps de brûler.
L’état valétudinaire et les fréquentes convulsions de l’Impératrice ne laissaient pas que de tourner tous les yeux sur l’avenir. Le comte Bestoujeff, et par sa place et par ses facultés d’esprit, n’était pas assurément un de ceux qui y réfléchit le dernier. Il connaissait l’antipathie que depuis longtemps on avait inspiré au grand-duc contre lui. Il était très au fait de la faible capacité de ce prince, né héritier de tant de couronnes. Il est naturel que cet homme d’état, comme tout autre homme en lui-même, eût le désir de se maintenir dans sa place. Il y avait plusieurs années qu’il m’avait vue revenir de mes impressions. Il me regardait d’ailleurs personnellement peut-être comme le seul individu sur lequel dans ce temps-là on pût fonder l’espérance du public au moment où l’Impératrice manquerait. Ceci et des réflexions pareilles lui avaient fait former le plan que dès le décès de l’Impératrice le grand-duc fût déclaré comme de droit empereur, et qu’en même temps je fusse déclarée avec lui participante à l’administration; que toutes les charges fussent continuées et qu’à lui on lui donnât la lieutenance-colonelle des quatre régiments des gardes et la présidence des trois colléges de l’empire, de celui des affaires étrangères, du collége de la guerre, et de celui de l’amirauté. Ses prétensions étaient donc excessives. Le projet de ce manifeste il me l’avait envoyé, écrit de la main de Pougowichnikoff par le comte Poniatowsky, avec lequel j’étais convenue de lui répondre de bouche que je le remerciais de ses bonnes intentions pour moi, mais que je regardais la chose comme de difficile exécution. Il avait fait écrire et récrire son projet plusieurs fois, l’avait changé, amplifié, retranché; il en paraissait fort occupé. A dire la vérité, je regardais son projet comme une espèce de radotage, et comme une amorce que ce vieillard me jetait pour se concilier de plus en plus mon affection; mais à cette amorce-là je ne mordais pas, parceque je le regardais comme nuisible à l’empire que chaque querelle entre mon époux, qui ne m’aimait pas, et moi aurait déchiré. Mais comme je ne voyais pas le cas encore existant, je ne voulais pas contredire un vieillard opiniâtre et entier quand il se mettait quelque chose dans l’esprit. C’était donc son projet qu’il avait eu le temps de brûler, et dont il m’avait avertie, pour tranquilliser ceux qui en avaient connaissance.
Sur ces entrefaites mon valet de chambre Skourine vint me dire que le capitaine qui gardait le comte Bestoujeff était un homme qui avait été toujours son ami, et qui dînait tous les dimanches, en sortant de la cour, chez lui. Alors je lui dis que si les choses étaient ainsi et qu’il pût compter sur lui, il tâchât de le sonder pour voir s’il se prêterait à quelque intelligence avec son prisonnier. Ceci devenait d’autant plus nécessaire que le comte Bestoujeff avait communiqué à Stambke, par son canal, qu’on devait avertir Bernardi de dire la pure vérité à son interrogatoire, et de lui faire savoir ce qu’on lui demanderait. Quand j’appris que Skourine se chargeait volontiers de trouver quelques moyens pour faire parvenir au comte Bestoujeff, je lui dis de tâcher aussi d’ouvrir une communication avec Bernardi, de voir s’il ne pourrait gagner le sergent ou quelque soldat qui le gardait dans son quartier. Le même jour Skourine me dit vers le soir que Bernardi était gardé par un sergent aux gardes nommé Kalychkine, avec lequel dès demain il aurait une entrevue; mais qu’ayant envoyé chez son ami, le capitaine qui était chez le comte Bestoujeff, pour lui demander s’il pouvait le voir, celui-ci lui avait fait dire que s’il voulait lui parler il vînt chez lui, mais qu’un de ses sous-employés, qu’il connaissait aussi et qui était son parent, lui avait fait dire de n’y pas aller, parceque s’il y venait, le capitaine le ferait arrêter et s’en ferait un mérite à ses dépens, de quoi il se vantait entre quatre yeux. Skourine cessa donc d’envoyer chez M. le capitaine, son ami prétendu. En revanche Kalychkine, lequel j’ordonnai entamer en mon nom, dit à Bernardi tout ce qu’on voulait, aussi ne devait-il dire que la vérité, à quoi l’un et l’autre se prêtèrent de bon cœur.