Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 2
J’ai vu Pierre III pour la première fois lorsqu’il avait onze ans, à Eutin, chez son tuteur le prince-évêque de Lubeck, quelques mois après le décès du duc Charles Frédéric son père. Le prince-évêque avait rassemblé chez lui toute sa famille, en 1739, à Eutin, pour y mener son pupille. Ma grand-mère, mère du prince-évêque, ma mère, sœur de ce même prince, étaient venues de Hambourg avec moi. J’avais alors dix ans. Il y avait encore le prince Auguste et la princesse Anne, frère et sœur du prince-tuteur et administrateur de Holstein, et c’est alors que j’ai entendu dire à la famille assemblée entr’elle, que le jeune duc inclinait à la boisson, et que ses entours avaient de la peine à l’empêcher de se griser à table; qu’il était rétif et fougueux; qu’il n’aimait pas ses entours, et particulièrement Brummer; qu’au reste il ne manquait pas de vivacité, mais qu’il était d’une complexion malade et valétudinaire. Réellement la couleur de son visage était pâle, et il paraissait maigre et d’une constitution délicate. A cet enfant ses entours voulaient donner l’apparence d’un homme fait, et à cet effet on le gênait et le tenait dans une contrainte qui devait lui inculquer la fausseté depuis le maintien jusque dans le caractère.
Cette cour de Holstein, arrivée en Russie, y fut bientôt suivie par une ambassade Suédoise qui venait demander à l’Impératrice son neveu pour succéder au trône de Suède. Mais Elisabeth, qui avait déjà déclaré ses intentions par les préliminaires de la paix d’Abo, comme il est dit ci-dessus, répondit à la diète de Suède qu’elle avait déclaré son neveu héritier du trône de Russie, et qu’elle s’en tenait aux préliminaires de la paix d’Abo, qui donnaient à la Suède le prince-administrateur de Holstein pour héritier présomptif à la couronne. (Ce prince avait eu un frère aîné auquel l’Impératrice Elisabeth avait été fiancée à la mort de Pierre I. Ce mariage n’avait pas eu lieu, parce que le prince mourut, quelques semaines après les fiançailles, de la petite vérole. L’Impératrice Elisabeth avait conservé pour sa mémoire beaucoup de sensibilité, dont elle donna des marques à toute la famille de ce prince).
Pierre III fut donc déclaré héritier d’Elisabeth et grand-duc de Russie, après qu’il eut fait sa confession de foi, selon le rit de la religion grecque. On lui donna pour l’instruire, Simon Théodorsky, depuis archevêque de Pleskov. Le prince avait été baptisé et élevé dans le rit luthérien, le plus rigide et le moins tolérant. Comme, dès son enfance, il avait été toujours revêche à toute instruction, j’ai entendu dire à ses entours qu’à Kiel on avait eu mille peines, les dimanches et les jours de fête, pour le faire aller à l’église et pour lui faire remplir les actes de dévotion auxquels on le soumettait, et qu’il marquait la plupart du temps de l’irréligion vis-à-vis de Simon Théodorsky. Son Altesse Impériale s’avisait de disputer sur chaque point; souvent ses entours furent appelés afin de couper court aux aigreurs et de diminuer la chaleur qu’il y mettait. Enfin, après bien des déboires, il se soumit à ce que voulait l’Impératrice, sa tante, quoique, soit par prévention, par habitude, ou par esprit de contradiction, il fît sentir bien des fois qu’il aurait mieux aimé s’en aller en Suède que de rester en Russie. Il garda Brummer, Berkholz, et ses entours Holsteinois jusqu’à son mariage. On y avait joint quelques maîtres pour la forme: monsieur Isaak Wesselowsky, pour la langue russe: celui-ci venait, au commencement, rarement, et ensuite point du tout; l’autre, le professeur Stehlein, qui devait lui enseigner les mathématiques et l’histoire, mais qui, au fond, jouait avec lui et lui servait de bouffon. Le maître le plus assidu était Laudé, maître de ballet, qui lui apprenait à danser.
1744.
Dans son appartement intérieur le grand-duc, d’abord, ne s’occupait d’autre chose que de faire faire l’exercice militaire à une couple de domestiques qui lui avaient été donnés pour le service de la chambre. Il leur donnait des grades et des rangs, et les dégradait selon sa fantaisie. C’étaient de vrais jeux d’enfants et un enfantillage continuel. En général il était très enfant, quoiqu’il eût déjà seize ans. L’année 1744, la cour de Russie étant à Moscou, Catherine II y arriva avec sa mère, le 9 février.
La cour de Russie se trouvait divisée alors en deux grandes fractions ou parties. A la tête de la première, qui commençait à se relever de son abaissement, était le vice-chancelier comte Bestoujeff Rumine. Il était infiniment plus craint qu’aimé, excessivement intrigant et soupçonneux, ferme et intrépide dans ses principes, pas mal tyrannique, ennemi implacable, mais ami de ses amis, qu’il ne quittait que quand ceux-ci lui tournaient le dos; d’ailleurs difficile à vivre et souvent minutieux. Il était à la tête du département des affaires étrangères. Ayant à combattre les entours de l’Impératrice, il avait eu du dessous avant le voyage de Moscou; mais il commençait à se remettre. Il tenait pour la cour de Vienne, pour celle de Saxe, et pour l’Angleterre. L’arrivée de Catherine II et de sa mère ne lui faisait point plaisir: c’était l’ouvrage secret de la faction qui lui était opposée. Les ennemis du comte Bestoujeff étaient en grand nombre, mais il les faisait tous trembler. Il avait sur eux l’avantage de sa place et de son caractère, qui lui en donnait infiniment sur les politiques de l’antichambre.
Le parti opposé à Bestoujeff tenait pour la France, sa protégée la Suède, et le Roi de Prusse. Le marquis de la Chétardie en était l’âme. Les courtisans venus du Holstein en étaient les matadores. Ils avaient gagné Lestocq, un des principaux acteurs de la révolution qui avait porté l’Impératrice Elisabeth au trône de Russie. Celui-ci avait une grande part dans sa confiance. Il avait été son chirurgien depuis le décès de l’Impératrice Catherine I, à laquelle il avait été attaché; il avait rendu à la mère et à la fille des services essentiels; il ne manquait ni d’esprit, ni de manèges, ni d’intrigues, mais il était méchant et d’un cœur noir et mauvais. Tous ces étrangers l’épaulaient et portaient en avant le comte Michel Woronzoff, qui avait aussi eu part à la révolution, et avait accompagné Elisabeth la nuit qu’elle monta sur le trône. Elle lui avait fait épouser la nièce de l’Impératrice Catherine I, la comtesse Anna Karlovna Skavronsky, qui avait été élevée près de l’Impératrice Elisabeth, et qui lui était très attachée. De cette faction encore s’était rangé le comte Alexandre Roumianzoff, le père du maréchal, qui avait signé la paix d’Abo avec la Suède, paix pour laquelle Bestoujeff avait été peu consulté. Ils comptaient encore sur le procureur-général, Troubetzkoy, sur toute la famille Troubetzkoy, et par conséquent sur le prince de Hesse-Hombourg, qui avait épousé une princesse de cette maison. Le prince de Hesse-Hombourg, très considéré alors, n’était rien par lui-même, et sa considération lui venait de la nombreuse famille de sa femme dont le père et la mère vivaient encore: celle-ci était fort considérée.
Le reste des entours de l’Impératrice consistait alors dans la famille Schouvaloff. Ceux-ci balançaient en tout point le grand-veneur Razoumovsky qui, pour le moment, était le favori en titre.
Le comte Bestoujeff savait tirer parti de ceux-ci; mais son principal soutien était le baron Tcherkassoff, secrétaire du cabinet de l’Impératrice, et qui avait servi déjà dans le cabinet de Pierre I. C’était un homme rude et opiniâtre, qui voulait l’ordre et la justice, et tenir toute chose en règle. Tout le reste de la cour se rangeait d’un côté ou de l’autre, selon ses intérêts ou ses vues personnelles.
Le grand-duc parut se réjouir de l’arrivée de ma mère et de la mienne. J’étais dans ma quinzième année. Pendant les premiers jours il me marqua beaucoup d’empressement. Dès-lors, et pendant ce court espace de temps, je vis et je compris qu’il ne faisait pas beaucoup de cas de la nation sur laquelle il était destiné à régner; qu’il tenait au luthérianisme; qu’il n’aimait pas ses entours, et qu’il était fort enfant. Je me taisais et j’écoutais, ce qui me gagna sa confiance. Je me souviens qu’il me dit, entre autres choses, que ce qui lui plaisait le plus en moi, c’était que j’étais sa cousine, et qu’à titre de sa parente il pourrait me parler à cœur ouvert; ensuite de quoi il me dit qu’il était amoureux d’une des filles d’honneur de l’Impératrice, qui avait été renvoyée de la cour lors du malheur de sa mère, une madame Lapoukine, qui avait été exilée en Sibérie; qu’il aurait bien voulu l’épouser, mais qu’il était résigné à m’épouser moi, parce que sa tante le désirait. J’écoutais ces propos de parentage en rougissant, et le remerciant de sa confiance prématurée; mais au fond de mon cœur je regardais avec étonnement son imprudence et manque de jugement sur quantité de choses.
Le dixième jour après mon arrivée à Moscou, un samedi, l’Impératrice s’en alla au couvent de Troïtza. Le grand-duc resta avec nous à Moscou. On m’avait déjà donné trois maîtres: l’un, Simon Théodorsky, pour m’instruire dans la religion grecque; l’autre, Basile Adadouroff, pour la langue russe; et Laudé, maître de ballet, pour la danse. Pour faire des progrès plus rapides dans la langue russe, je me levais la nuit sur mon lit, et, tandis que tout le monde dormait, j’apprenais par cœur les cahiers qu’Adadouroff me laissait. Comme ma chambre était chaude et que je n’avais aucune expérience sur le climat, je négligeais de me chausser, et j’étudiais comme je sortais de mon lit. Aussi dès le quinzième jour je pris une pleurésie qui pensa m’emporter. Elle se déclara par un frisson qui me prit, le mardi, après le départ de l’Impératrice pour le couvent de Troïtza, au moment que je m’étais habillée pour aller diner avec ma mère chez le grand-duc. J’obtins avec difficulté de ma mère la permission d’aller me mettre au lit. Lorsqu’elle revint du diner elle me trouva presque sans connaissance, avec une forte chaleur et une douleur insupportable au côté. Elle s’imagina que j’allais avoir la petite vérole, envoya chercher des médecins, et voulut qu’ils me traitassent en conséquence. Ceux-ci soutenaient qu’il fallait me saigner. Elle ne voulut jamais y consentir, et dit que c’était en saignant son frère qu’on l’avait fait mourir de la petite vérole en Russie, et qu’elle ne voulait pas qu’il m’en arrivât autant. Les médecins et les entours du grand-duc, qui n’avaient pas eu la petite vérole, envoyèrent à l’Impératrice faire un rapport exact de l’état des choses, et je restai dans mon lit, entre ma mère et les médecins qui se disputaient, sans connaissance, avec une fièvre brulante et une douleur au côté qui me faisait souffrir horriblement et pousser des gémissements pour lesquels ma mère me grondait, voulant que je supportasse mon mal patiemment.
Enfin, le samedi soir, à sept heures, c’est à dire le cinquième jour de ma maladie, l’Impératrice revint du couvent de Troïtza, et en mettant pied à terre de la voiture, elle entra dans ma chambre et me trouva sans connaissance. Elle avait à sa suite le comte Lestocq et un chirurgien, et, après avoir entendu l’avis des médecins, elle s’assit elle-même sur le chevet de mon lit et me fit saigner. Au moment que le sang partit je revins à moi, et en ouvrant les yeux, je me vis entre les bras de l’Impératrice qui m’avait soulevée. Je restai entre la vie et la mort pendant 27 jours, durant lesquels on me saigna seize fois, et quelquefois quatre fois dans un jour. On ne laissait presque plus entrer ma mère dans ma chambre. Elle continuait d’être contre ces fréquentes saignées, et disait tout haut qu’on me faisait mourir. Cependant elle commençait à être persuadée que je n’aurais pas la petite vérole. L’Impératrice avait mis près de moi la comtesse Roumianzoff et plusieurs autres femmes, et il paraissait qu’on se méfiait du jugement de ma mère. Enfin, l’abcès que j’avais dans le côté droit creva par les soins du médecin Sanchès, Portugais. Je le vomis, et dès ce moment je revins à moi. Je m’aperçus tout de suite que la conduite qu’avait tenue ma mère pendant ma maladie, l’avait desservie dans tous les esprits. Quand elle me vit fort mal, elle voulut qu’on m’amenât un prètre luthérien. On m’a dit qu’on me fit revenir, ou qu’on profita d’un moment où je revins à moi, pour m’en faire la proposition, et que je répondis: «à quoi bon? faites venir plutôt Simon Théodorsky; je parlerai volontiers avec celui-ci.» On me l’amena, et il parla avec moi, en présence des assistants, d’une façon dont tout le monde fut content. Ceci me fit grand bien dans l’esprit de l’Impératrice et de toute la cour. Une autre petite circonstance nuisit encore à ma mère. Vers Pâques, ma mère, un matin, s’avisa de m’envoyer dire par une femme de chambre, de lui céder une étoffe bleu et argent que le frère de mon père m’avait donnée, lors de mon départ pour la Russie, parcequ’elle m’avait beaucoup plu. Je lui fis dire qu’elle était la maîtresse de la prendre; qu’il était vrai que je l’aimais beaucoup, parceque mon oncle me l’avait donnée, voyant qu’elle me plaisait. Ceux qui m’entouraient, voyant que je donnais mon étoffe à contre-cœur, et qu’il y avait si long-temps que j’étais alitée entre la vie et la mort, et un peu mieux seulement depuis une couple de jours, se mirent à dire entr’ eux qu’il était bien imprudent à ma mère de causer à une enfant mourante le moindre déplaisir, et que bien loin de vouloir s’emparer de cette étoffe, elle aurait mieux fait de n’en pas faire mention. On alla conter cela à l’Impératrice qui, sur le champ, m’envoya plusieurs pièces d’étoffes riches, superbes, et, entre autres, une bleu et argent; mais cela fit chez elle du tort à ma mère. On accusa celle-ci de n’avoir guère de tendresse pour moi, ni de ménagement. Je m’étais accoutumée pendant ma maladie d’être les yeux fermés; on me croyait endormie, et alors la comtesse Roumianzoff et les femmes disaient entr’ elles ce qu’elles avaient sur le cœur, et par là j’apprenais quantité de choses.
Comme je commençais à me mieux porter, le grand-duc venait passer la soirée dans l’appartement de ma mère, qui était aussi le mien. Lui et tout le monde avait paru prendre le plus grand intérêt à mon état. L’Impératrice en avait souvent versé des larmes. Enfin, le 21 Avril 1744, jour de ma naissance, où commençait ma 15ième année, je fus en état de paraître en public, pour la première fois après cette terrible maladie.
Je pense que tout le monde ne fut pas trop édifié de me voir. J’étais devenue maigre comme un squelette; j’avais grandi, mais mon visage et mes traits s’étaient allongés, les cheveux me tombaient, et j’étais d’une pâleur mortelle. Je me trouvais moi-même laide à faire peur, et je ne pouvais retrouver ma physionomie. L’Impératrice, ce jour-là, m’envoya un pot de rouge, et ordonna de m’en mettre.
Avec le printemps et les beaux jours cessèrent les assiduités du grand-duc chez nous. Il aimait mieux aller se promener et tirer dans les environs de Moscou. Quelquefois cependant il venait dîner ou souper chez nous, et alors ses confidences enfantines vis-à-vis de moi continuaient, tandis que ses entours s’entretenaient avec ma mère, chez qui il venait beaucoup de monde, et où il y avait maint et maint pourparler qui ne laissait pas de déplaire à ceux qui n’en étaient pas, et entre autres au comte Bestoujeff dont tous les ennemis étaient rassemblés chez nous, entre autres le marquis de la Chétardie, qui n’avait encore déployé aucun caractère[C] de la cour de France, mais qui avait en poche ses lettres de créance d’ambassadeur.
Au mois de mai, l’Impératrice s’en alla de nouveau au couvent de Troïtza, où le grand-duc, moi, et ma mère, nous la suivîmes. L’Impératrice, depuis quelque temps, commençait à traiter ma mère avec beaucoup de froideur. Au couvent de Troïtza la cause s’en développa au clair. Une après-dîner que le grand-duc était venu dans notre appartement, l’Impératrice y entra à l’improviste et dit à ma mère de la suivre dans l’autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le grand-duc et moi nous nous assîmes sur une fenêtre en attendant. Cette conversation dura très longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq qui, en passant, s’approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et nous dit: «Cette grande joie va cesser immédiatement.» Et puis, se tournant vers moi, il me dit: «Vous n’avez qu’à faire vos paquets, vous repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous.» Le grand-duc voulut savoir pourquoi cela. Il répondit: «C’est ce que vous saurez après;» et s’en alla faire le message dont il était chargé et que j’ignorais. Il nous laissa, le grand-duc et moi, à ruminer sur ce qu’il venait de nous dire. Les gloses du premier étaient en paroles, les miennes en pensées. Il disait: «Mais si votre mère est fautive, vous ne l’êtes pas.» Je lui répondis: «Mon devoir est de suivre ma mère et de faire ce qu’elle m’ordonnera.» Je vis clairement qu’il m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent; mais la couronne de Russie ne me l’était pas. Enfin la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et l’Impératrice en sortit avec un visage fort rouge et un air irrité; et ma mère la suivait avec les yeux rouges et mouillés de pleurs. Comme nous nous hâtions de descendre de la fenêtre, où nous nous étions juchés, et qui était assez haute, cela fit sourire l’Impératrice qui nous embrassa tous les deux et s’en alla. Lorsqu’elle fut sortie nous apprîmes à peu près ce dont il était question.
Le marquis de la Chétardie qui autrefois, ou, pour mieux dire, à son premier voyage en mission en Russie, avait été fort avant dans la faveur et la confidence de l’Impératrice, au second voyage se trouva déchu de ses espérances. Ses propos étaient plus mesurés que ses lettres: celles-ci étaient remplies du fiel le plus aigre. On les avait ouvertes, déchiffrées; on y avait trouvé les détails de ses conversations avec ma mère et avec beaucoup d’autres personnes, sur les affaires du temps, et sur le compte de l’Impératrice; et comme le marquis de la Chétardie n’avait déployé aucun caractère,[D] l’ordre fut donné de le renvoyer de l’Empire. On lui ôta l’ordre de St André et le portrait de l’Impératrice, mais on lui laissa tous les autres présents en bijoux qu’il tenait de cette princesse. Je ne sais si ma mère réussit à se justifier dans l’esprit de l’Impératrice, mais tant il y a que nous ne partîmes pas; toutefois ma mère continua à être traitée avec beaucoup de réserve et très froidement. J’ignore ce qui s’était dit entre elle et de la Chétardie, mais je sais qu’un jour il s’adressa à moi et me félicita d’être coiffée en Moyse. Je lui dis que pour plaire à l’Impératrice je me coifferais de toutes les façons qui pourraient lui plaire. Quand il entendit ma réponse, il fit une pirouette à gauche, s’en alla d’un autre côté, et ne s’adressa plus à moi.
Revenues à Moscou avec le grand-duc nous fûmes plus isolées, ma mère et moi. Il venait chez nous moins de monde, et l’on me préparait à faire ma confession de foi. Le 28 juin fut fixé pour cette cérémonie, et le lendemain, jour de St Pierre, pour mes fiançailles avec le grand-duc. Je me souviens que le maréchal Brummer s’adressa, pendant ce temps, plusieurs fois à moi pour se plaindre de son élève, et il voulait m’employer pour corriger ou redresser son grand-duc; mais je lui dis que cela m’était impossible, et que par là je lui deviendrais aussi odieuse que ses entours lui étaient déjà. Pendant ce temps ma mère s’attacha fort intimement au prince et à la princesse de Hesse, et plus encore au frère de celle-ci, le chambellan de Retzky. Cette liaison déplaisait à la comtesse Roumianzoff, au maréchal Brummer, et à tout le monde, et tandis qu’elle était avec eux dans sa chambre, le grand-duc et moi nous étions à faire tapage dans l’antichambre, et, en pleine possession de celle-ci: tous les deux nous ne manquions pas de vivacité enfantine.
Aux mois de juillet l’Impératrice célébra à Moscou la fête de la paix avec la Suède, à l’occasion de laquelle on me forma une cour comme grande-duchesse de Russie, fiancée, et tout de suite après cette fête l’Impératrice nous fit partir pour Kiev. Elle partit elle-même quelque jours après nous. Nous allions à petites journées, ma mère et moi, la comtesse Roumianzoff et une dame de ma mère dans le même carrosse; le grand-duc, Brummer, Berkholz, et Decken dans un autre. Une après-diner le grand-duc, qui s’ennuyait avec les pédagogues, voulut venir avec ma mère et moi. Dès qu’il y fut, il ne voulut plus bouger de notre carrosse. Alors ma mère, qui s’ennuya d’aller avec lui et moi tous les jours, imagina d’augmenter la compagnie. Elle communiqua son idée aux jeunes gens de notre suite, parmi lesquels se trouvaient le prince Galitzine, depuis maréchal de ce nom, et le comte Zachar Czernicheff. On prit une des voitures qui portaient nos lits, on y arrangea des bancs tout à l’entour, et dès le lendemain, le grand-duc, ma mère et moi, le prince Galitzine, le comte Czernicheff, et encore un ou deux des plus jeunes de la suite y entrèrent; et c’est ainsi que nous fîmes le reste du voyage fort gaîment pour ce qui regardait notre voiture; mais tout ce qui n’y entra pas fit schisme contre cet arrangement, qui déplaisait souverainement au grand-maréchal Brummer, au grand-chambellan Berkholz, à la comtesse Roumianzoff, à la dame de ma mère, et à tout le reste de la suite, parcequ’ils n’y entraient jamais, et tandis que nous riions pendant le chemin, ils pestaient et s’ennuyaient.
De cette manière nous arrivâmes au bout de trois semaines à Koselsk, où nous attendîmes trois autres semaines l’Impératrice, dont le voyage avait été retardé en route par plusieurs incidents. Nous apprîmes à Koselsk, qu’en chemin il y avait eu plusieurs personnes d’exilées de la suite de l’Impératrice, et qu’elle était de fort mauvaise humeur. Enfin à la moitié d’août elle arriva à Koselsk, et nous y restâmes encore avec elle jusqu’à la fin d’août. On y jouait, depuis le matin jusqu’au soir, au pharaon, dans une grande salle au milieu de la maison, et on y jouait gros jeu. Au reste tout le monde y était fort à l’étroit. Ma mère et moi nous couchions dans la même chambre, la comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère dans l’antichambre, et ainsi du reste. Un jour que le grand-duc était venu dans la chambre de ma mère et la mienne, tandis qu’elle écrivait et avait sa cassette ouverte à côté d’elle, il voulut y fureter par curiosité. Ma mère lui dit de n’y pas toucher, et réellement il s’en alla sauter par la chambre d’un autre côté. Mais en sautant ça et là pour me faire rire, il accrocha le couvercle de la cassette ouverte et la renversa. Alors ma mère se fâcha, et il y eut de grosses paroles entr’eux. Ma mère lui reprochait d’avoir renversé sa cassette de propos délibéré, et lui il criait à l’injustice, l’un et l’autre s’adressant à moi et réclamant mon témoignage. Moi qui connaissais l’humeur de ma mère, je craignais d’être souffletée si je n’étais de son avis; et ne voulant ni mentir ni désobliger le grand-duc, je me trouvais entre deux feux. Néanmoins je dis à ma mère que je ne pensais pas qu’il y eût de l’intention de la part du grand-duc, mais qu’en sautant son habit avait accroché le couvercle de la cassette qui était placée sur un fort petit tabouret. Alors ma mère me prit à partie, car quand elle était en colère il lui fallait quelqu’un pour quereller. Je me tus et me mis à pleurer. Le grand-duc, voyant que toute la colère de ma mère tombait sur moi parceque j’avais témoigné en sa faveur, et que je pleurais, accusa ma mère d’injustice et traita sa colère de furie; et elle lui dit qu’il était un petit garçon mal élevé. En un mot il est difficile de pousser plus loin la querelle, sans se battre cependant, qu’ils ne le firent tous les deux.