Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 17

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Vers l’hiver de cette année, je me crus de nouveau grosse; on me saigna. J’eus une fluxion, ou plutôt je crus en avoir aux deux joues; mais, après avoir souffert pendant quelques jours, il me sortit quatre dents mâchelières, aux quatre extrémités des mâchoires. Comme nos appartements étaient très spacieux, le grand-duc établit toutes les semaines un bal et un concert; il n’y venait que les demoiselles d’honneur et les cavaliers de notre cour, avec leurs épouses. Les bals étaient intéressants selon le monde qui y venait, jamais beaucoup. Les Narichkine étaient plus sociables que les autres: dans ce nombre je compte Mmes Siniavine et Ismaïloff, sœurs de Narichkine, et la femme du frère ainé, dont j’ai déjà fait mention. Léon Narichkine, toujours plus fou que jamais, et regardé par tout le monde comme un homme sans conséquence, ce qu’il était en effet, avait pris l’habitude de courir continuellement de la chambre du grand-duc à la mienne, ne s’arrêtant nulle part longtemps. Pour entrer chez moi, il avait pris la coutume de miauler comme un chat à la porte de ma chambre, et quand je lui répondais, il entrait. Le 17 décembre, entre six et sept heures du soir, il s’annonça ainsi à ma porte; je lui dis d’entrer. Il débuta par me faire des compliments de sa belle-sœur, me disant qu’elle ne se portait pas trop bien; ensuite il me dit: «Mais vous devriez l’aller voir.» Je lui dis: «Je le ferais volontiers, mais vous savez que je ne puis sortir sans permission, et qu’on ne me permettra jamais d’aller chez elle.» Il me répondit: «Je vous y mènerai.» Je lui répartis: «Avez-vous perdu l’esprit? comment aller avec vous! on vous mettra, vous, à la forteresse, et moi, j’en aurai Dieu sait quelle bagarre.»--«Oh!» dit-il, «personne ne le saura; nous prendrons nos précautions.»--«Comment cela?»--Alors il me dit: «Je viendrai vous prendre dans une heure ou deux d’ici; le grand-duc soupera (il y avait longtemps que sous prétexte de ne pas souper, je restais dans ma chambre); il sera à table pendant une partie de la nuit, ne se lèvera que fort gris, et ira se coucher (il couchait alors la plupart du temps chez lui, depuis mes couches); pour plus de sûreté habillez-vous en homme, et nous irons chez Anna Nikitichna Narichkine ensemble.» L’aventure commença à me tenter; j’étais toujours seule dans ma chambre avec mes livres, sans aucune compagnie; enfin à force de débattre avec lui ce projet fou par lui-même, et qui m’avait paru tel au premier abord, j’y trouvai la possibilité de me procurer un moment d’amusement et de gaîté. Il sortit. J’appelai un coiffeur Kalmouck que j’avais, et lui dis de m’apporter un de mes habits d’homme et tout ce qu’il me fallait à cet effet, parceque j’avais besoin d’en faire présent à quelqu’un. Ce garçon avait la coutume de ne pas desserrer les dents, et on avait plus de peine à le faire parler qu’on n’en a avec d’autres pour les faire taire. Il s’acquitta de ma commission avec promptitude et m’apporta tout ce qu’il me fallait. Je prétendis un mal de tête et j’allai me coucher de meilleure heure. Dès que Mme Vladislava m’eût couchée et qu’elle se fut retirée, je me relevai et m’habillai de pied en cap en homme; j’accommodai mes cheveux le mieux que je pus: il y avait longtemps que j’avais cette habitude, et je n’y étais pas gauche. A l’heure marquée, Léon Narichkine vint, par les appartements du grand-duc, miauler à ma porte, que je lui ouvris. Nous passâmes par une petite antichambre dans le vestibule, et nous nous mîmes dans son carrosse, sans que personne nous vît, riant comme des fous de notre escapade. Léon logeait avec son frère et la femme de celui-ci dans la même maison. Arrivés dans cette maison, Anna Nikitichna, qui ne se doutait de rien, y était; nous y trouvâmes le comte Poniatowsky. Léon annonça un de ses amis, qu’il pria de recevoir bien, et la soirée se passa du ton le plus fou qu’on peut s’imaginer. Après une heure et demie de visite je m’en allai et revins à la maison le plus heureusement du monde, sans qu’âme qui vive nous rencontrât. Le lendemain, jour de naissance de l’Impératrice, à la cour le matin et le soir au bal, personne de nous qui étions du secret ne pouvions nous regarder sans éclater de rire de la folie de la veille. Quelques jours après, Léon proposa une contrevisite, qui devait avoir lieu chez moi; et de la même manière il amena son monde dans ma chambre, si bien que personne n’en eut vent. C’est ainsi que commença l’année 1756. Nous prîmes un plaisir singulier à ces entrevues furtives; il n’y avait de semaine qu’il n’y en eût une ou deux, et jusqu’à trois, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres; et quand il y avait quelqu’un de la société malade, pour sûr c’était chez lui qu’on allait. Quelquefois à la comédie, sans nous parler, par certains signes convenus, quoique dans différentes loges et quelques-uns au parterre, chacun par un geste savait où se rendre, et jamais il n’y eut de méprise entre nous; seulement qu’il m’est arrivé deux fois de revenir à pied à la maison, ce qui était une promenade.

1756.

On se préparait alors pour la guerre avec le roi de Prusse. L’Impératrice, par son traité avec la maison d’Autriche, devait donner trente mille hommes de secours: c’était l’opinion du grand-chancelier Bestoujeff; mais la maison d’Autriche voulait que la Russie l’assistât de toutes ses forces. Le comte Esterhazy, ambassadeur de Vienne, intriguait pour cela de toutes ses forces, là où il pouvait, et souvent par différents canaux. Le parti opposé à Bestoujeff était le vice-chancelier comte Voronzoff et les Schouvaloff. L’Angleterre alors se liguait avec le roi de Prusse, et la France avec l’Autriche. L’Impératrice Elisabeth commençait dès lors à avoir de fréquentes indispositions. Au commencement on ne savait pas trop ce que c’était; on les attribuait à ses règles qui la quittaient. On voyait souvent les Schouvaloff affligés et fort intrigués, caressant de temps en temps fortement le grand-duc. Les courtisans se chuchotaient que ces indispositions de Sa Majesté Impériale étaient plus de conséquence qu’on ne le croyait; les uns nommaient maux hystériques ce que les autres appelaient évanouissements, ou convulsions, ou maux de nerfs. Ceci dura tout l’hiver de 1755 à 1756. Enfin au printemps nous apprîmes que le maréchal Apraxine partait pour commander l’armée qui devait entrer en Prusse. La maréchale vint chez nous pour prendre congé de nous avec sa fille cadette. Je lui parlai des appréhensions que j’avais sur l’état de la santé de l’Impératrice, et que j’étais fâchée que son mari partît dans un temps où je pensais qu’il n’y avait pas beaucoup à compter sur les Schouvaloff, que je regardais comme mes ennemis particuliers, qui m’en voulaient terriblement parceque j’aimais mieux leurs ennemis qu’eux, et nommément les comtes Rasoumowsky. Elle redit tout cela à son mari, qui fut aussi content de mes dispositions à son égard que le comte Bestoujeff, qui n’aimait pas les Schouvaloff et était allié aux Rasoumowsky, son fils ayant épousé une nièce de ceux-ci. Le maréchal Apraxine pouvait être intermédiaire utile entre tous les intéressés, à cause des liaisons de sa fille avec le comte Pierre Schouvaloff: Léon prétendait que ces liaisons étaient du sçu du père et de la mère. Je comprenais parfaitement outre cela, et je voyais clair comme le jour que MM. Schouvaloff employaient M. Brockdorf plus que jamais pour éloigner de moi le grand-duc le plus qu’ils pouvaient. Malgré cela alors encore il avait une confiance involontaire en moi: celle-ci il l’a toujours conservée à un point singulier, dont lui-même ne s’apercevait pas et ne se doutait ni ne se méfiait. Il était dans ce moment brouillé avec la comtesse Voronzoff et amoureux de Mme Téploff, nièce des Rasoumowsky. Quand il voulut voir celle-ci, il me consulta sur la façon d’orner la chambre pour mieux plaire à la dame, et me montra qu’il avait rempli cette chambre de fusils, de bonnets de grenadier, de bandoulières, de façon qu’elle avait l’air d’un coin d’arsenal. Je le laissai faire et m’en allai. Outre celle-ci on lui amenait le soir encore une petite chanteuse allemande, qu’il entretenait, et qu’on appelait Léonore, pour souper avec lui. C’était la princesse de Courlande qui avait brouillé le grand-duc avec la comtesse Voronzoff. A dire la vérité, je ne sais pas trop comment, cette princesse de Courlande alors jouait un rôle particulier à la cour: d’abord c’était une fille de près de trente ans alors, petite, laide et bossue, comme je l’ai déjà dit; elle avait su se ménager la protection du confesseur de l’Impératrice et de plusieurs vieilles femmes de la chambre de Sa Majesté Impériale, de façon qu’on lui passait tout ce qu’elle faisait; elle demeurait avec les demoiselles d’honneur de Sa Majesté. Celles-ci étaient sous la férule d’une Mme Schmidt, qui était la femme d’un trompette de la cour. Cette Mme Schmidt était finnoise de nation, prodigieusement épaisse et massive, avec cela une maîtresse femme qui avait le ton parfaitement grossier et rustre de son premier état. Elle jouait un rôle cependant à la cour, et était sous la protection immédiate des vieilles femmes de chambre allemandes et suédoises de l’Impératrice, et par conséquent, du maréchal de la cour Siévers, qui était finnois lui-même et avait épousé la fille de Mme Krouse, sœur d’une des plus affectionnées, comme je l’ai déjà dit. Mme Schmidt gouvernait l’intérieur de l’hôtel des demoiselles d’honneur avec plus de vigueur que d’intelligence, mais ne paraissait jamais à la cour. En public la princesse de Courlande était à leur tête, et Mme Schmidt lui avait tacitement confié leur conduite à la cour. Dans leur hôtel elles logeaient toutes dans une file de chambres qui aboutissaient, d’un côté à celle de Mme Schmidt, et de l’autre à celle de la princesse de Courlande; elles étaient à deux, trois, et quatre dans une chambre, chacune ayant un paravent à l’entour de son lit, toutes les chambres n’ayant d’autre issue que de l’une dans l’autre. Au premier abord il paraissait donc que par cet arrangement l’appartement des demoiselles d’honneur était impénétrable, car on ne pouvait y arriver qu’en passant par la chambre de Mme Schmidt ou par celle de la princesse de Courlande. Mais Mme Schmidt était souvent malade d’indigestion de tous les pâtés gras et autres friandises que lui envoyaient les parents de ces demoiselles; par conséquent il ne restait plus que l’issue de la chambre de la princesse de Courlande. Ici la médisance disait comme si pour passer dans les autres chambres il fallait de façon ou d’autre payer péage. Ce qu’il y avait de vérifié à cet égard, c’est que la princesse de Courlande fiançait et défiançait, promettait et dépromettait les demoiselles d’honneur de l’Impératrice pendant plusieurs années, comme elle le jugeait à propos; et je tiens de la bouche de plusieurs, entr’autres de celle de Léon Narichkine et du comte Boutourline, l’histoire du péage qu’ils prétendaient, eux, ne pas avoir été dans le cas de payer en argent.

Les amours du grand-duc avec Mme Téploff durèrent jusqu’à ce que nous allâmes à la campagne. Ici ils furent interrompus, parceque Son Altesse Impériale était insupportable l’été. Ne pouvant le voir, Mme Téploff prétendait qu’il lui écrivît au moins une ou deux fois la semaine, et pour l’engager dans cette correspondance, elle commença par lui faire une lettre de quatre pages. Dès qu’il la reçut, il vint dans ma chambre avec un visage fort altéré, tenant la lettre de Mme Téploff à la main, et me dit avec un emportement et un ton de colère assez haut: «Imaginez-vous: elle m’écrit une lettre de quatre pages entières, et elle prétend que je dois lire cela, et qui plus est, lui répondre, moi qui dois aller exercer (il avait de nouveau fait venir ses troupes de Holstein), puis dîner, puis tirer, puis voir la répétition d’un opéra et le ballet qu’y danseront les cadets! je lui ferai dire tout net que je n’ai pas le temps, et si elle se fâche, je me brouille avec elle jusqu’à l’hiver.» Je lui répondis que c’était assurément le chemin le plus court. Je pense que les traits que je cite sont caractéristiques, et qu’à cause de cela ils ne sont pas déplacés. Voici le nœud de l’apparition des cadets à Oranienbaum. Au printemps de 1756 les Schouvaloff avaient cru faire un trait fort politique, pour détacher le grand-duc de ses troupes de Holstein, en persuadant à l’Impératrice de donner à Son Altesse Impériale le commandement du corps des cadets de terre, qui était le seul corps de cadets existant alors. On avait placé sous lui l’intime ami d’Ivan Ivanowitch Schouvaloff et son confident, A. P. Melgounoff. Celui-ci était marié avec une des filles de chambre allemandes, favorite de l’Impératrice. Ainsi MM. Schouvaloff avaient donc un de leurs plus intimes dans la chambre du grand-duc, et à portée de lui parler à toute heure. Sous prétexte des ballets de l’opéra à Oranienbaum, on y mena donc une centaine de cadets, et M. Melgounoff et les officiers les plus intimes de celui-ci, attachés au corps, y vinrent avec eux: c’étaient autant de surveillants _à la Schouvaloff_. Parmi les maîtres qui vinrent à Oranienbaum avec les cadets, se trouvait leur écuyer Zimmerman, qui passait pour le meilleur homme de cheval qu’il y eût alors en Russie. Comme ma prétendue grossesse de l’automne passé s’était dissipée, je m’avisai de prendre des leçons pour bien manier mon cheval, de Zimmerman. J’en parlai au grand-duc qui ne fit aucune difficulté à ce sujet; il y avait longtemps que toutes les anciennes règles introduites par les Tchoglokoff avaient été oubliées, négligées ou ignorées par Alexandre Schouvaloff, qui d’ailleurs ne jouissait par lui-même d’aucune ou de fort peu de considération: nous nous moquions de lui, de sa femme, de sa fille, de son beau-fils, presqu’en leur présence; ils y prêtaient, car jamais on ne vit des figures plus ignobles ni plus mesquines. Mme Schouvaloff avait reçu, par moi, l’épithète de la statue de sel. Elle était maigre, petite et contrainte; son avarice perçait dans son habillement: ses jupes étaient toujours trop étroites et avaient un lé de moins qu’il ne fallait et que n’en avaient les autres jupes des dames. Sa fille, la comtesse Golofkine, était mise de même, leurs coiffures et leurs manchettes étaient mesquines et sentaient toujours l’épargne de quelque chose, quoique ce fussent des gens fort riches et à leur aise; mais ils aimaient par goût tout ce qui était petit et resserré, vrai tableau de leur esprit.

Dès que je parvins à prendre des leçons pour monter à cheval en règle, je m’adonnai à cet exercice de nouveau avec passion. Je me levais le matin à six heures, je m’habillais en homme et je m’en allais dans mon jardin; là j’avais fait accomoder une place en plein air, qui me servait de manège. Je faisais des progrès si rapides, que souvent Zimmerman, du milieu de ce manège, venait courir à moi, la larme à l’œil, et me baisait la botte avec une sorte d’enthousiasme dont il n’était pas le maître; d’autres fois il s’écriait: «Jamais de ma vie je n’ai eu d’écolier qui m’ait fait autant d’honneur, ni des progrès de cette nature en aussi peu de temps!» A ces leçons n’assistaient que mon vieux chirurgien Gyon, une femme de chambre et quelques domestiques. Comme je donnais beaucoup d’application à ces leçons, que je prenais tous les matins, excepté le dimanche, Zimmerman récompensa mes travaux par les éperons d’argent, qu’il me donna, selon les règles du manège. Au bout de trois semaines je passai par toutes les écoles de manège, et vers l’automne Zimmerman fit venir un cheval sauteur, après quoi il voulait me donner les étriers; mais la veille du jour fixé pour le monter, nous reçûmes l’ordre de rentrer en ville; la partie fut donc remise jusqu’au printemps prochain.

Pendant cet été le comte Poniatowsky alla faire un tour en Pologne, d’où il revint avec un créditif de ministre du roi de Pologne. Avant que de partir il vint à Oranienbaum, pour prendre congé de nous; il était accompagné du comte Horn, que le roi de Suède, sous prétexte de porter à Pétersbourg la notification de la mort de sa mère, ma grand-mère, avait fait passer en Russie pour le soustraire aux persécutions du parti français, autrement nommé des chapeaux, contre celui de Russie ou des bonnets. Cette persécution devint si grande en Suède, à cette diète de 1756, que presque tous les chefs du parti russe eurent le col coupé cette année-là. Le comte Horn m’a dit lui-même que s’il n’était pas venu à St Pétersbourg, il aurait été pour sûr au nombre de ceux-ci.

Le comte Poniatowsky et le comte Horn restèrent deux fois vingt-quatre heures à Oranienbaum. Le premier jour le grand-duc les traita très bien; le second ils l’ennuyèrent, parcequ’il avait la noce d’un chasseur en tête, où il voulait aller boire, et quand il vit que les comtes Poniatowsky et Horn restaient, il les planta là, et ce fut moi qui restai chargée des honneurs de la maison. Après le dîner, je menai la compagnie qui m’était restée, et qui n’était pas fort nombreuse, voir les appartements intérieurs du grand-duc et de moi. Arrivés dans mon cabinet, un petit chien de Bologne que j’avais, vint au devant de nous et se mit à aboyer fortement contre le comte Horn; mais quand il aperçut le comte Poniatowsky, je crus que le chien allait devenir fou de joie. Comme le cabinet était fort petit, hormis Léon Narichkine, sa belle-sœur et moi, personne ne vit cela; mais le comte Horn ne fut pas trompé, et tandis que je traversais les appartements pour revenir dans la salle, le comte Horn tira le comte Poniatowsky par l’habit et lui dit: «Mon ami, il n’y a rien d’aussi terrible qu’un petit chien de Bologne; la première chose que j’ai toujours faite avec les femmes que j’ai aimées, c’est de leur en donner un, et c’est par eux que j’ai toujours reconnu s’il y avait quelqu’un de plus favorisé que moi. La règle est sûre et certaine, vous le voyez, le chien a grondé, a voulu me manger, moi qu’il ne connaît pas, tandis qu’il ne savait que faire de joie quand il vous a revu, car très assurément ce n’est pas la première fois qu’il vous voit là.» Le comte Poniatowsky traita tout cela de folie de sa part, mais ne put le dissuader. Le comte Horn lui répondit seulement: «Ne craignez rien, vous avez à faire à un homme discret.» Le lendemain ils s’en allèrent. Le comte Horn disait que quand il faisait tant que de devenir amoureux, c’était toujours de trois femmes à la fois. Il mit ceci en pratique sous nos yeux à St Pétersbourg, où il fit la cour à trois demoiselles à la fois. Le comte Poniatowsky partit deux jours après pour son pays. Pendant son absence le chevalier Williams me fit dire par Léon Narichkine, que le grand-chancelier Bestoujeff cabalait pour que cette nomination du comte Poniatowsky n’eût pas lieu, et que c’est par lui qu’il avait tenté de dissuader le comte Brühl, alors ministre et favori du roi de Pologne, de cette nomination; mais qu’il n’avait eu garde de remplir cette commission, quoiqu’il ne l’eût pas déclinée, crainte que le grand-chancelier la donne à quelqu’autre qui s’en serait acquitté avec plus d’exactitude peut-être, et par là serait devenu nuisible à son ami, lequel souhaitait surtout revenir en Russie. Le chevalier Williams soupçonnait que le comte Bestoujeff, qui depuis longtemps avait les ministres Saxo-polonais à sa disposition, voulait faire nommer quelqu’un de ses plus affidés pour cette place. Cependant le comte Poniatowsky l’obtint et revint, vers l’hiver, comme envoyé de Pologne, et la mission Saxonne resta sous la direction immédiate du comte Bestoujeff.

Quelque temps avant que de quitter Oranienbaum, nous y vîmes arriver le prince et la princesse Galitzine, accompagnés de M. Betzky; ceux-ci s’en allaient dans les pays étrangers pour cause de leur santé, surtout Betzky, qui avait besoin de se distraire du profond chagrin qui lui était resté dans l’âme, de la mort de la princesse de Hesse-Hombourg, née princesse Troubetzkoy, mère de la princesse Galitzine, laquelle était issue du premier mariage de la princesse de Hesse avec le hospodar de Valachie, Prina Kantemir. Comme c’étaient d’anciennes connaissances que la princesse Galitzine et Betzky, je tâchai à les recevoir à Oranienbaum de mon mieux, et après les avoir beaucoup promenés, je montai avec la princesse Galitzine dans un cabriolet que je menais moi-même, et nous allâmes nous promener dans les alentours d’Oranienbaum. Chemin faisant la princesse Galitzine, qui était une personne assez singulière et fort bornée, commença à me tenir des propos, par lesquels elle me donna à entendre qu’elle me croyait de la noise[L] contre elle. Je lui dis que je n’en avais aucune, et ne savais pas sur quoi cette noise pouvait rouler, n’ayant jamais eu rien à démêler avec elle. Là-dessus elle me dit qu’elle appréhendait que le comte Poniatowsky ne l’ait desservie près de moi. Je tombai presque de mon haut à ces mots, et me mis à lui répliquer qu’elle rêvait parfaitement, et que celui-ci n’était pas à même de lui nuire ici et chez moi, étant parti depuis longtemps, et ne le connaissant que de vue et comme un étranger, et que je ne savais pas ce que c’était que cette idée. Revenue chez moi, j’appelle Léon Narichkine et lui conte cette conversation qui me parut aussi bête qu’impertinente et indiscrète. Là-dessus il me dit que pendant l’hiver dernier la princesse Galitzine avait remué ciel et terre pour attirer chez elle le comte Poniatowsky; que lui, par politesse et pour ne pas lui manquer, avait témoigné quelques attentions pour elle; qu’elle lui avait fait toutes sortes d’avance, auxquelles il était aisé de concevoir qu’il n’avait pas beaucoup répondu, parcequ’elle était vieille, laide, sotte et folle, même presqu’extravagante, et que voyant qu’il ne répondait guère à ses désirs, apparemment qu’elle avait conçu du soupçon de ce qu’il était toujours avec lui, Léon Narichkine, et avec sa belle-sœur, chez eux.