Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 16

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Quand Serge Soltikoff fut revenu il envoya me dire par Léon Narichkine de lui indiquer si je pouvais trouver un moyen de le voir. J’en parlai à Mme Vladislava qui consentit à cette entrevue. Il devait passer chez elle, de là chez moi. Je l’attendis jusqu’à trois heures du matin, mais il ne vint pas; j’étais dans des transes mortelles de ce qui avait pu l’empêcher de venir. J’appris le lendemain qu’il avait été entraîné, par le comte Roman Voronzoff, dans une loge de francs-maçons, et prétendait qu’il n’avait pas pu s’en retirer sans donner du soupçon. Mais je questionnai et retournai tant Léon Narichkine, que je vis clair comme le jour qu’il avait manqué faute d’empressement et d’attention pour moi, sans aucun égard à ce que je souffrais depuis si longtemps uniquement par attachement pour lui. Léon Narichkine lui-même, quoique son ami, ne l’excusait guère ou point du tout. A dire vrai, j’en fus très piquée. Je lui écrivis une lettre où je me plaignais amèrement de ces procédés. Il me répondit et vint chez moi; il ne lui était pas difficile de m’apaiser, parceque j’y étais très portée. Il me persuada de sortir en public; je suivis son conseil et je parus le 10 février, jour de naissance du grand-duc et du carême-prenant. Je me fis faire pour ce jour-là un habit superbe de velours bleu brodé en or. Comme dans ma solitude j’avais fait mainte et mainte réflexion, je pris la résolution de faire sentir à ceux qui m’avaient causé tant de divers chagrins, autant qu’il dépendait de moi, qu’on ne m’offensait pas impunément, et que ce n’était pas par de mauvais procédés qu’on gagnait mon affection ou mon approbation. En conséquence je ne négligeais aucune occasion où je pouvais témoigner à MM. Schouvaloff comment ils m’avaient disposée en leur faveur; je leur marquais un profond mépris; je faisais remarquer aux autres leur méchanceté, leur bêtise; je les tournais en ridicule partout où je pouvais; j’avais toujours quelque sarcasme à leur lancer qui ensuite courait la ville et amusait la malignité à leurs dépens; en un mot je me vengeais d’eux de toutes les manières dont je pouvais m’aviser; en leur présence je ne manquais jamais de distinguer ceux qu’ils n’aimaient pas. Comme il y avait grand nombre de gens qui les haïssaient, je ne manquai pas de chalands. Les comtes Rasoumowsky, que j’avais toujours aimés, furent plus caressés que jamais; je redoublai d’attention et de politesse envers tout le monde, excepté les Schouvaloff; en un mot je me tins fort droite: je marchais tête levée, plutôt en chef d’une très grande faction qu’en personne humiliée et opprimée. MM. Schouvaloff ne surent un moment sur quel pied danser. Ils tinrent conseil et on eut recours aux ruses et intrigues de courtisans. Dans ce temps parut en Russie un M. Brockdorf, gentilhomme holsteinois, qui ci-devant avait été renvoyé de la frontière de Russie (où il voulait venir) par les entours d’alors, Brummer et Berkholz, parcequ’ils le connaissaient pour un homme de très mauvais caractère et propre à l’intrigue. Cet homme-là se présenta fort à propos pour MM. Schouvaloff. Comme il avait une clef de chambellan du grand-duc, comme duc de Holstein, celle-ci lui donna les entrées chez Son Altesse Impériale, qui d’ailleurs était favorablement disposé pour chaque bûche qui venait de ce pays-là. Cet homme-là trouva accès auprès du comte Pierre Schouvaloff, et voici comment. Il fit sa connaissance, dans l’hôtellerie où il logeait, avec un homme qui ne sortait pas des hôtelleries de Pétersbourg que pour aller chez trois filles allemandes assez jolies, nommées Reifenstein. Une de ces filles jouissait d’un entretien que lui avait assigné le comte Pierre Schouvaloff. L’homme en question s’appelait Braun: c’était une espèce de maquignon pour toutes choses. Il introduisit Brockdorf chez ces filles. Là il fit connaissance du comte Pierre Schouvaloff; celui-ci lui fit de grandes protestations d’attachement pour le grand-duc, et, de fil en aiguille, se plaignit de moi. M. Brockdorf, à la première occasion, rapporta tout ceci au grand-duc, et on le dressa à mettre, à ce qu’il disait, sa femme à la raison. A cet effet Son Altesse Impériale, un jour que nous avions dîné, vint dans ma chambre et me dit que je commençais à être d’une fierté insupportable; qu’il saurait me mettre à la raison. Je lui demandai en quoi consistait cette fierté? Il me répondit que je me tenais fort droite. Je lui demandai si pour lui plaire il fallait se tenir le dos courbé, comme les esclaves du Grand-Seigneur? Il se fâcha et me dit qu’il saurait bien me mettre à la raison. Je lui demandai comment? Alors il se mit le dos contre la muraille et tira son épée jusqu’à la moitié et me la montra. Je lui demandai ce que cela signifiait, s’il prétendait se battre avec moi, qu’alors il m’en faudrait une aussi. Il remit son épée à demi-tirée dans le fourreau, et me dit que j’étais devenue d’une méchanceté épouvantable. Je lui demandai en quoi? alors il me dit, en balbutiant: «Mais, vis-à-vis des Schouvaloff.» A ceci je lui répondis que ce n’était qu’un rendu, et qu’il ferait bien de ne pas parler de ce qu’il ne savait pas, ni n’entendait pas. Il se mit à dire: «Voilà ce que c’est que de ne pas se fier à ses vrais amis; alors on s’en trouve mal. Si vouz vouz étiez fiée à moi, vouz vouz en seriez trouvée fort bien.» Je lui dis: «Mais en quoi fiée?»--Alors il commença à tenir des propos d’une telle extravagance et si hors du sens commun le plus ordinaire, que, voyant qu’il extravaguait purement et simplement, je le laissai dire sans lui répondre et saisis un intervalle qui me parut favorable, pour lui conseiller d’aller se coucher: car je voyais clairement que le vin lui avait aliéné la raison et abruti toute existence de sens commun. Il suivit mon conseil et alla se coucher. Il commençait déjà alors à avoir constamment une odeur de vin, mêlée à celle de tabac à fumer, qui à la lettre était insupportable à ceux qui l’approchaient de près. Le même soir, tandis que j’étais à jouer aux cartes, le comte Alexandre Schouvaloff vint me signifier de la part de l’Impératrice, comme quoi elle avait défendu aux dames d’employer dans leur parure quantité de chiffons qui étaient spécifiés dans l’annonce. Pour lui montrer comment Son Altesse Impériale m’avait corrigée, je lui ris au nez, et lui dis qu’il aurait pu se dispenser de me notifier cette annonce, parceque je ne mettais jamais aucun des chiffons qui déplaisaient à Sa Majesté Impériale; que d’ailleurs je ne faisais point consister mon mérite dans la beauté ni dans la parure; que quand l’une était passée, l’autre devenait ridicule: qu’il n’y avait que le caractère qui restait. Il écouta ceci jusqu’au bout, en clignotant de l’œil droit, comme c’était sa coutume, et s’en alla avec sa grimace. Je fis remarquer ceci à ceux que j’avais avec moi en le contrefaisant, ce qui fit rire la compagnie. Quelques jours après le grand-duc me dit qu’il voulait demander de l’argent à l’Impératrice pour ses affaires de Holstein, qui allaient toujours de pis en pis, et que c’était Brockdorf qui lui conseillait cela. Je vis bien que c’était une amorce qu’on lui tendait pour lui en faire espérer par MM. Schouvaloff; je lui dis s’il n’y avait pas moyen de faire autrement? Il me dit qu’il me montrerait là-dessus ce que les holsteinois lui représentaient. Il le fit en effet, et après avoir vu les papiers qu’il me fit voir, je dis qu’il me paraissait qu’il pouvait se passer de mendier de l’argent chez madame sa tante, qui peut-être encore le lui refuserait, n’y ayant pas six mois qu’elle lui avait donné 100,000 roubles; mais il resta de son avis, et moi du mien. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on lui fit longtemps espérer qu’il en aurait, et qu’il n’eut rien.

Après pâques nous allâmes à Oranienbaum. Avant de partir l’Impératrice me permit de voir mon fils, pour la troisième fois depuis qu’il était né. Il fallait passer tous les appartements de Sa Majesté Impériale pour parvenir jusqu’à sa chambre. Je le trouvai dans une chaleur étouffante, comme je l’ai déjà conté. Arrivés à la campagne nous y vîmes un phénomène. Son Altesse Impériale, à qui les Holsteinois prêchaient continuellement le déficit, et à qui tout le monde disait de diminuer ce monde inutile, que d’ailleurs il ne pouvait voir que furtivement et par parcelles, s’avisa et s’enhardit tout-à-coup d’en faire venir un détachement entier. C’était encore une manigance de ce malheureux Brockdorf, qui flattait la passion dominante de ce prince. Aux Schouvaloff il avait fait entendre qu’en lui connivant ce jouet ou hochet, ils s’assureraient sa faveur à jamais, qu’ils l’occuperaient par là et seraient sûrs de son approbation pour tout ce qu’ils entreprendraient ailleurs. A l’Impératrice, qui détestait le Holstein et tout ce qui en venait, qui avait vu que des hochets militaires pareils avaient perdu le père du grand-duc, le duc Charles Frédérick, dans l’esprit de Pierre I et dans celui du public de Russie, au commencement il paraît qu’on cacha la chose et qu’on lui dit que c’était si petite chose qu’il n’y avait pas la peine d’en parler, et d’ailleurs la présence seule du comte Schouvaloff était un frein suffisant pour que la chose fût sans conséquence. Embarqué à Kiel ce détachement arriva à Cronstadt et parvint à Oranienbaum. Le grand-duc qui, du temps de Tchoglokoff, n’avait porté l’uniforme de Holstein que dans sa chambre et comme furtivement, déjà n’en portait plus d’autre, excepté les jours de cour, quoiqu’il fût lieutenant-colonel du régiment Préobrajensky, et qu’il eût outre cela un régiment de cuirassiers en Russie. Pour moi, le grand-duc fit, par le conseil de Brockdorf, un grand secret de ce transport de troupes. J’avoue que, quand je l’appris, je frémis de l’effet détestable que cette démarche devait faire pour le grand-duc, dans le public russe et même dans l’esprit de l’Impératrice dont je n’ignorais pas du tout les sentiments. M. Alexandre Schouvaloff vit passer ce détachement devant le balcon d’Oranienbaum, en clignotant de l’œil; j’étais à côté de lui. Intérieurement il désapprouvait ce que lui et ses parents étaient convenus de tolérer. La garde du château d’Oranienbaum était au régiment d’Inguermanie, qui alternait avec celui d’Astracan. J’appris qu’en voyant passer les troupes de Holstein, ils avaient dit: «Ces maudits allemands sont tous vendus au roi de Prusse; c’est tout autant de traîtres qu’on amène en Russie.» En général le public était scandalisé de cette apparition; les plus attachés haussaient les épaules, les plus modérés trouvaient la chose ridicule; au fond c’était un enfantillage très imprudent. Pour moi je me taisais, et quand on m’en parlait j’en disais mon avis, de façon qu’on vît que je n’approuvais nullement la chose, que je regardais en effet, de quelque côté qu’on la tourne, comme très nuisible au bien-être du grand-duc; car quelle autre opinion pouvait-on avoir en l’examinant? Son seul plaisir ne pouvait jamais compenser le mal que cela devait lui faire dans l’opinion publique. Mais le grand-duc, enthousiasmé de sa troupe, alla s’établir avec elle dans le camp qu’il fit dresser à cet effet, et ne fit que les exercer. Ensuite il fallait les nourrir, et à ceci on n’avait nullement pensé. Cependant la chose était pressante; il y eut quelques débats avec le maréchal de la cour, qui n’était pas préparé à la demande; mais enfin il s’y prêta, et les laquais de la cour, avec les soldats de la garde du château, du régiment d’Inguermanie, furent employés pour porter de la cuisine du château au camp, de quoi nourrir les nouveaux arrivés. Ce camp n’était pas bien près de la maison; on ne donna rien ni aux uns ni aux autres pour leur peine: on peut s’imaginer la belle impression que devait faire un arrangement aussi sage et prudent. Les soldats du régiment d’Inguermanie disaient: «Nous voilà devenus les valets de ces maudits allemands.» La livrée de la cour disait: «Nous sommes employés à servir un ramas de manants.» Quand je vis et appris ce qui se passait, je résolus très fermement de me tenir le plus éloignée que je pourrais de ce nuisible jeu d’enfants. Les cavaliers de notre cour, qui étaient mariés, avaient leurs femmes avec eux, ceci faisait une assez nombreuse compagnie; les cavaliers eux-mêmes n’avaient rien à faire au camp holsteinois, dont Son Altesse ne débouchait plus. Ainsi au milieu de cette compagnie de gens de la cour et avec elle, j’allais me promener le plus que je pouvais, mais toujours du côté opposé au camp, duquel nous n’approchions ni de loin ni de près.

Il me prit alors fantaisie de me faire un jardin à Oranienbaum, et comme je savais que le grand-duc ne me donnerait pas un pouce de terre pour cela, je priai le prince Galitzine de me vendre ou de me céder un espace de cent toises de terrain inutile et depuis longtemps abandonné, qu’ils avaient tout à côté d’Oranienbaum. Ce terrain appartenant à huit ou dix personnes de leur famille, ils me le cédèrent volontiers, n’en retirant rien. Je commençai donc à faire des plans et à planter, comme c’était la première gourme que je jetais en fait de plans et de bâtisse, elle devint vaste. J’avais un vieux chirurgien, Gyon, qui, voyant cela, me disait: «A quoi bon cela? Souvenez-vous de moi, je vous prédis que vous abandonnerez un jour tout cela.» Sa prédiction s’est vérifiée; mais il me fallait alors un amusement, et c’en était un à exercer l’imagination. J’employai, au commencement, à planter mon jardin le jardinier d’Oranienbaum, nommé Lamberti; il avait été chez l’Impératrice, lorsqu’elle était encore princesse, dans la terre de Zarskoé-Sélo, d’où elle l’avait placé à Oranienbaum; il se mêlait de prédictions: entr’autres celle au sujet de l’Impératrice s’était accomplie; il avait prédit qu’elle monterait au trône. Ce même homme m’a dit et répété, autant de fois que j’ai voulu l’entendre, que je deviendrais impératrice souveraine de Russie; que je verrais fils, petit-fils, et arrière petit-fils, et mourrais dans une grande vieillesse, passé les quatre-vingts ans. Il fit plus, il fixa l’année de mon avènement au trône six ans avant l’évènement. C’était un homme très singulier, et qui parlait avec une assurance dont rien ne le détournait. Il prétendait que l’Impératrice lui voulait du mal de ce qu’il lui avait prédit ce qui lui était arrivé, et qu’elle l’avait renvoyé de Zarskoé-Sélo à Oranienbaum, parcequ’elle le craignait.

A la Pentecôte, je pense, on nous tira d’Oranienbaum pour nous faire venir en ville. C’est à peu près dans ce temps-là que l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, vint en Russie. Il avait dans sa suite le comte Poniatowsky, polonais, fils de celui qui avait suivi le parti de Charles XII, roi de Suède. Après un court séjour en ville, nous retournâmes à Oranienbaum, où l’Impératrice ordonna de fêter la St Pierre. Elle n’y vint pas elle-même, parcequ’elle ne voulait pas fêter la première fête de mon fils Paul, qui tombe le même jour; elle resta à Péterhof. Là elle se mit à une fenêtre, où apparemment elle resta toute la journée, car tous ceux qui vinrent à Oranienbaum disaient l’avoir vue à cette fenêtre. Il vint un fort grand monde; on dansa dans la salle qui est à l’entrée de mon jardin et puis on y soupa; les ambassadeurs et les ministres étrangers y vinrent. Je me souviens que l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, au souper fut mon voisin, et que nous fîmes une conversation aussi agréable que gaie: comme il avait beaucoup d’esprit et de connaissances, et que l’Europe entière lui était connue, il n’était pas difficile de faire conversation avec lui. J’appris ensuite qu’il s’était autant amusé que moi à cette soirée, et qu’il parlait de moi avec éloge, ce qui ne m’a jamais manqué avec les têtes ou les esprits qui quadraient avec la mienne, et comme alors j’avais moins d’envieux, on parlait de moi généralement avec assez d’éloges; je passais pour avoir de l’esprit, et quantité de gens qui me connaissaient de plus près, m’honoraient de leur confiance, se fiaient à moi, me demandaient conseil, et se trouvaient bien de ceux que je leur donnais. Le grand-duc depuis longtemps m’appelait Mme la Ressource, et, quelque fâché ou boudeur qu’il fût contre moi, s’il se trouvait en détresse sur quelque point que ce fût, il venait courir à toutes jambes, comme il en avait l’habitude, chez moi, pour attraper mon avis, et dès qu’il l’avait saisi, il se sauvait de rechef à toutes jambes. Je me souviens encore qu’à cette fête de St Pierre, à Oranienbaum, voyant danser le comte Poniatowsky, je parlai au chevalier Williams de son père et du mal qu’il avait fait à Pierre I. L’ambassadeur d’Angleterre me dit beaucoup de bien du fils et me confirma ce que je savais, c’est-à-dire que son père et la famille de sa mère, les Czartorisky, composaient alors le parti russe en Pologne, et qu’il avait envoyé ce fils en Russie, et le lui avait confié, pour le nourrir dans leurs sentiments pour la Russie, et qu’ils espéraient que ce jeune homme réussirait en Russie. Il pouvait avoir alors vingt-deux à vingt-trois ans. Je lui répondis qu’en général je regardais, pour les étrangers, la Russie comme la pierre d’achoppement du mérite, et que celui qui réussirait en Russie pouvait être sûr de réussir dans toute l’Europe. Cette remarque je l’ai toujours regardée comme immanquable, car on n’est nulle part plus habile qu’en Russie à remarquer le faible, le ridicule, et le défaut d’un étranger; on peut être assuré qu’on ne lui passera rien, parceque naturellement tout russe n’aime foncièrement aucun étranger.

Environ ce temps-là j’appris comme quoi la conduite de Serge Soltikoff avait été peu mesurée, tant en Suède qu’à Dresde, dans l’un et l’autre pays. Outre cela il en avait conté à toutes les femmes qu’il avait rencontrées. Au commencement je ne voulais rien en croire, mais à la fin je l’entendis répéter de tant de côtés, que ses amis même ne purent le disculper. Durant cette année je me liai plus que jamais d’amitié avec Anne Narichkine; Léon, son beau-frère, y contribua beaucoup. Il était toujours, lui troisième, avec nous, et ses folies ne finissaient plus. Il nous disait quelquefois: «A celle de vous deux qui se conduira le mieux, je destine un bijou dont vous me remercierez!» On le laissait dire et personne n’était curieux de lui demander ce que c’était que ce bijou.

En automne les troupes de Holstein furent renvoyées par mer, et nous allâmes occuper le palais d’été. Pendant ce temps-là Léon Narichkine tomba malade d’une fièvre chaude, durant laquelle il m’écrivit des lettres que je voyais bien qui n’étaient pas de lui. Je lui répondis. Il me demandait par ses lettres tantôt des confitures, tantôt d’autres misères pareilles, et puis il m’en remerciait. Les lettres étaient parfaitement bien écrites et fort gaies; il disait qu’il employait la main de son secrétaire. Enfin j’appris que ce secrétaire était le comte Poniatowsky, et que celui-ci ne débougeait pas de chez lui et s’était faufilé avec la maison Narichkine. Du palais d’été, à l’entrée de l’hiver, on nous fit passer au nouveau palais d’hiver, que l’Impératrice avait fait bâtir, en bois, là où est présentement la maison des Tchitchérine. Ce palais prenait tout le quartier jusque vis-à-vis la maison de la comtesse Matiouchkine, qui appartenait alors à Naoumoff; mes fenêtres étaient vis-à-vis de cette maison, qui était occupée par les demoiselles d’honneur. En y entrant, je fus singulièrement frappée de la hauteur et grandeur des appartements qu’on nous y destinait: quatre grandes antichambres et deux chambres avec un cabinet, étaient préparées pour moi, et autant pour le grand-duc; nos appartements étaient assez bien distribués pour que je n’eusse pas à souffrir de la proximité de ceux du grand-duc. C’était un grand point de gagné. Le comte Alexandre Schouvaloff remarqua mon contentement, et alla tout de suite dire à l’Impératrice que j’avais beaucoup loué la grandeur et la quantité des appartements qui m’étaient destinés, ce qu’il me dit ensuite avec une sorte de contentement marqué par son clignotement d’œil, accompagné d’un sourire.

Dans ce temps-là, et longtemps après, le principal jouet du grand-duc, en ville, était une excessive quantité de petites poupées, de soldats de bois, de plomb, d’amadou et de cire, qu’il rangeait sur des tables fort étroites qui prenaient toute une chambre; entre ces tables à peine pouvait-on passer. Il avait cloué des bandes étroites de laiton le long de ces tables; à ces bandes de laiton étaient attachées des ficelles, et quand on tirait celles-ci, les bandes de laiton faisaient un bruit qui, selon lui, imitait le feu roulant des fusils. Il célébrait les fêtes de la cour avec beaucoup de régularité, en faisant faire le feu roulant à ces troupes-là; outre cela chaque jour on relevait la garde, c’est-à-dire que de chaque table on prenait les poupées qui étaient censées monter la garde; il assistait à cette parade en uniforme, bottes, éperons, hausse-col et écharpe; ceux de ses domestiques qui étaient admis à ce bel exercice, étaient obligés d’y assister de même.