Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 15

Chapter 153,476 wordsPublic domain

Enfin nous partîmes, le 10 ou le 11, du palais de Moscou. J’étais en carrosse avec l’épouse du comte Alexandre Schouvaloff, la femme la plus ennuyeuse qu’il soit possible d’imaginer, Mme Vladislava, et la sage-femme dont on prétendait qu’on ne pouvait se passer, parceque j’étais grosse. Je m’ennuyais comme un chien dans ce carrosse, et ne faisais que pleurer. Enfin la princesse Gagarine qui n’aimait pas personnellement la comtesse Schouvaloff, à cause que sa fille, qui était mariée avec Golofkine, cousin de la princesse, avait des manières peu prévenantes avec les parents de son mari, prit un moment où elle put m’approcher, pour me dire qu’elle travaillait, elle, à me rendre Mme Vladislava favorable, parcequ’elle et tout le monde craignait que l’hypocondrie que j’avais de ma situation ne fît tort et à moi et à mon enfant que je portais; que pour Serge Soltikoff, il n’osait m’approcher ni de près ni presque de loin, à cause de la contrainte et présence continuelle des Schouvaloff, mari et femme. Réellement elle parvint à faire entendre raison à Mme Vladislava, qui se prêta du moins à quelque condescendance pour alléger l’état de gêne et de contrainte perpétuelle de laquelle même naissait cette hypocondrie qu’il n’était plus dans mon pouvoir de maîtriser. Il s’agissait de si peu de chose, de quelques instants seulement de conversation; enfin elle réussit. Après vingt-neuf jours de marche aussi ennuyeuse, nous arrivâmes à Pétersbourg, au palais d’été. Le grand-duc y rétablit d’abord ses concerts. Ceci me donnait quelquefois la possibilité de faire la conversation; mais mon hypocondrie était devenue telle qu’à tout moment et à tout propos, j’avais toujours la larme à l’œil, et mille appréhensions me passaient par la tête: en un mot je ne pouvais m’ôter de l’esprit que tout tendait à l’éloignement de Serge Soltikoff.

Nous allâmes à Péterhof; j’y marchais beaucoup, mais malgré cela mes chagrins m’y suivaient en croupe. Au mois d’août nous rentrâmes en ville de rechef occuper le palais d’été. Ce fut pour moi un coup mortel quand j’appris qu’on préparait pour mes couches des appartements attenant et faisant suite à ceux de l’Impératrice. Alexandre Schouvaloff me mena pour les voir; je trouvai deux chambres, comme sont toutes celles du palais d’été, tristes et n’ayant qu’une seule issue, mal meublées en damas cramoisi, et n’ayant quasi pas de meubles et aucune sorte de commodité. Je vis que j’y serais isolée, sans aucune sorte de compagnie et malheureuse comme une pierre. Je le dis à Serge Soltikoff et à la princesse Gagarine, qui, quoique ne s’aimant pas, avaient cependant pour point de réunion leur amitié pour moi. Ils voyaient tout ce que je voyais; mais il était impossible d’y remédier. Je devais passer le mercredi dans ces appartements, très éloignés de ceux du grand-duc. Je me couchai le mardi au soir et me réveillai la nuit avec des douleurs. J’éveillai Mme Vladislava qui envoya chercher la sage-femme, laquelle assura que j’allais accoucher. On alla éveiller le grand-duc qui couchait dans sa chambre, et le comte Alexandre Schouvaloff. Celui-ci envoya chez l’Impératrice, qui ne tarda pas à venir, à peu près vers les deux heures du matin. Je fus fort mal. Enfin vers midi, le lendemain, 20 septembre, j’accouchai d’un fils. Dès qu’il fut emmaillotté, l’Impératrice fit entrer son confesseur qui imposa à l’enfant le nom de Paul, après quoi l’Impératrice tout de suite fit prendre l’enfant par la sage-femme et lui dit de la suivre. Je restai sur le lit de misère. Or ce lit était placé vis-à-vis d’une porte au travers de laquelle je voyais le jour; derrière moi il y avait deux grandes fenêtres qui fermaient mal, et à droite et à gauche de ce lit deux portes, dont l’une donnait dans ma chambre de toilette, et l’autre dans celle qu’occupait Mme Vladislava. Dès que l’Impératrice fut partie, le grand-duc s’en alla aussi de son côté, de même que M. et Mme Schouvaloff, et je ne revis personne jusqu’à trois heures sonnées. J’avais beaucoup sué, je priai Mme Vladislava de me changer de linge, de me mettre au lit; elle me dit qu’elle n’osait pas. Elle envoya plusieurs fois quérir la sage-femme, mais celle-ci ne vint pas. Je demandai à boire, mais je reçus toujours la même réponse. Enfin, après trois heures, arriva la comtesse Schouvaloff, qui avait fait une grande toilette. Quand elle me vit encore couchée à la même place où elle m’avait laissée, elle se récria, disant qu’il y avait de quoi me tuer. Ceci était fort consolant pour moi qui fondais déjà en larmes depuis le moment que j’étais accouchée, et surtout de l’abandon dans lequel j’étais, mal et incommodément couchée, après un travail rude et douloureux, entre des portes et des fenêtres qui fermaient mal, personne n’osant me porter dans mon lit qui était à deux pas, et n’ayant la force de m’y traîner. Mme Schouvaloff s’en alla tout de suite, et je pense qu’elle fit chercher la sage-femme, car celle-ci vint une demi-heure après et nous dit que l’Impératrice était si occupée de l’enfant qu’elle ne l’avait pas laissée aller un instant; pour moi on n’y pensait pas. Cet oubli ou abandon n’était au moins guère flatteur pour moi. Je mourais de soif. Enfin on me mit dans mon lit, et je ne vis plus âme qui vive de la journée, ni même on envoya s’informer de moi. Le grand-duc de son côté ne fit que boire avec ceux qu’il trouva, et l’Impératrice s’occupa de l’enfant. Dans la ville et dans l’empire la joie fut grande de cet événement. Dès le lendemain je commençai à sentir une douleur insupportable et rhumatique, depuis la hanche longeant la cuisse et la jambe gauche. Cette douleur m’empêcha de dormir, et avec cela je pris une forte fièvre. Malgré cela le lendemain les attentions furent les mêmes; je ne vis personne, et personne ne demanda de mes nouvelles. Le grand-duc cependant entra dans ma chambre un moment et puis s’en alla, disant qu’il n’avait pas le temps de rester. Je ne faisais que pleurer et gémir dans mon lit; il n’y avait que Mme Vladislava qui était dans ma chambre; au fond elle me plaignait, mais ne pouvait y remédier. Je n’aimais pas outre cela à être plainte, ni à me plaindre; j’avais l’âme trop fière, et la seule idée d’être malheureuse m’était insupportable: jusqu’ici j’avais fait tout ce que je pouvais pour ne pas paraître telle. J’aurais pu voir le comte Alexandre Schouvaloff et sa femme; mais c’étaient des êtres si insipides et ennuyeux que j’étais toujours enchantée quand ils n’y étaient pas. Le troisième jour on vint de la part de l’Impératrice, demander à Mme Vladislava si un mantelet de satin bleu qu’avait eu, le jour que j’accouchai, Sa Majesté Impériale, parcequ’il faisait très froid dans ma chambre, n’était pas resté dans mon appartement. Mme Vladislava alla chercher partout ce mantelet et enfin le trouva dans un coin de ma chambre de toilette, où on ne l’avait pas remarqué parceque depuis mes couches on entrait peu dans cette chambre. L’ayant trouvé, elle le renvoya tout de suite. Ce mantelet, à ce que nous apprîmes peu de temps après, avait donné lieu à un accident assez singulier. L’Impératrice n’avait aucune heure fixe ni pour son coucher, ni pour son réveil, ni pour son dîner, ni pour son souper, ni pour sa toilette. Une après-dîner de ces trois jours indiqués, elle se coucha sur un canapé où elle avait fait mettre un matelas et des coussins. Etant couchée, elle demanda ce mantelet, ayant froid; on le chercha partout et on ne le trouva pas, parcequ’il était resté dans ma chambre. Alors l’Impératrice ordonna de le chercher sous les coussins de son chevet, croyant qu’on le trouverait là. La sœur de Mme Krouse, cette femme de chambre favorite de l’Impératrice, passa la main sous le chevet de Sa Majesté Impériale, et la retira en disant que sous ce chevet le mantelet n’y était pas, mais qu’il y avait un paquet de cheveux ou quelque chose d’approchant, qu’elle ne savait pas ce que c’était. L’Impératrice tout de suite se leva de sa place et fit lever le matelas et les coussins, et l’on vit, non sans étonnement, un papier dans lequel il y avait des cheveux entortillés autour de quelques racines de légumes. Alors les femmes de l’Impératrice et elle-même se mirent à dire qu’assurément c’était quelque charme ou sortilège, et toutes formèrent des conjectures qui ce pouvait être qui eût la hardiesse de placer ce paquet sous le chevet de l’Impératrice. On en soupçonna une des femmes que Sa Majesté Impériale aimait le mieux; elle était connue sous le nom d’Anna Dmitrevna Doumachéva; mais il n’y avait pas longtemps que cette femme était devenue veuve et avait épousé en secondes noces un valet de chambre de l’Impératrice. MM. Schouvaloff n’aimaient pas cette femme, qui leur était contraire et par son crédit et par la confiance de l’Impératrice, qu’elle possédait depuis la jeunesse; elle était très capable de leur jouer quelque tour qui diminuât de beaucoup leur faveur. Comme les Schouvaloff ne manquaient pas de partisans, aussi ceux-ci commencèrent à envisager la chose au criminel; à ceci l’Impératrice était assez portée d’elle-même, parcequ’elle croyait aux charmes et sortilèges. En conséquence elle ordonna au comte Alexandre Schouvaloff de faire arrêter cette femme, son mari et ses deux fils, dont l’un était officier aux gardes et l’autre page de la chambre de l’Impératrice. Le mari, deux jours après avoir été arrêté, demanda un rasoir pour se faire la barbe et s’en coupa la gorge. Pour la femme et les enfants, ils furent longtemps aux arrêts, et elle avoua que pour que la faveur de l’Impératrice se prolongeât à son égard, elle avait employé ces charmes, et qu’elle avait mis quelques grains de sel brûlé le jeudi saint, dans un verre de vin de Hongrie qu’elle avait présenté à l’Impératrice. On finit cette affaire en exilant la femme et les enfants à Moscou. On fit ensuite courir le bruit comme si un évanouissement que l’Impératrice avait eu peu de temps avant mes couches, était une suite du breuvage que cette femme avait donné à l’Impératrice; mais le fait est qu’elle ne lui avait jamais donné que deux ou trois grains de sel brûlé le jeudi saint, qui assurément ne pouvait pas lui nuire. En cela il n’y avait de répréhensible que la hardiesse de cette femme et sa superstition.

Enfin le grand-duc s’ennuyant le soir sans mes demoiselles d’honneur, auxquelles il faisait la cour, vint me proposer de passer la soirée dans ma chambre: alors il courtisait précisément la plus laide, c’était la comtesse Elisabeth Voronzoff. Le sixième jour le baptême de mon fils eut lieu. Il avait déjà pensé mourir des aphtes. Je ne pouvais avoir de ses nouvelles que furtivement: car demander de ses nouvelles aurait passé pour un doute du soin qu’en prenait l’Impératrice, et aurait été très mal reçu. Elle l’avait pris d’ailleurs dans sa chambre, et dès qu’il criait elle y courait elle-même, et à force de soins on l’étouffait à la lettre. On le tenait dans une chambre extrêmement chaude, emmailloté dans de la flanelle, couché dans un berceau garni de fourrures de renards noirs; on le couvrait d’une couverture de satin piqué et doublé de ouate, et par dessus celle-ci on en mettait une de velours couleur de rose, doublée de fourrure de renard noir. Je l’ai vu moi-même, après cela, bien des fois ainsi couché: la sueur lui coulait du visage et de tout le corps, ce qui fit que devenu plus grand, le moindre air qui venait jusqu’à lui le refroidissait et le rendait malade. Outre cela il y avait autour de lui un grand nombre de vieilles matrones, qui, à force de soins mal entendus et n’ayant pas le sens commun, lui faisaient infiniment plus de maux physiques et moraux que de bien.

Le jour même du baptême l’Impératrice, après la cérémonie, vint dans ma chambre et m’apporta, sur une assiette d’or, un ordre à son cabinet de m’envoyer 100,000 roubles. Elle y avait ajouté un petit écrin, que je n’ouvris que quand elle fut sortie. Cet argent me vint fort à propos, car je n’avais pas le sou et j’étais accablée de dettes. Pour l’écrin, quand je l’eus ouvert, il ne fit pas grand effet sur mon esprit: c’était un très pauvre petit collier avec des boucles d’oreilles et deux misérables bagues que j’aurais eu honte de donner à mes femmes de chambre; dans tout cet écrin il n’y avait pas une pierre qui valut cent roubles; le travail ni le goût n’y brillaient pas non plus. Je me tus et je fis serrer l’écrin impérial. Apparemment qu’on sentit la mesquinerie véritable de ce présent, parceque le comte Alexandre Schouvaloff me vint dire qu’il avait ordre de s’informer chez moi comment me plaisait l’écrin? Je lui répondis que tout ce qui me venait des mains de Sa Majesté Impériale je m’étais accoutumée à le regarder comme sans prix pour moi. Il s’en alla avec ce compliment d’un air joyeux. Il revint ensuite à la charge quand il vit que je ne mettais jamais ce beau collier et surtout les misérables boucles d’oreilles, me disant de les mettre. Je lui répondis qu’aux fêtes de l’Impératrice j’étais accoutumée à mettre ce que j’avais de plus beau, et que ce collier et ces boucles d’oreilles n’étaient pas dans ce cas.

Quatre ou cinq jours après qu’on m’eut apporté l’argent que l’Impératrice m’avait donné, le baron Tcherkassoff, son secrétaire de cabinet, me fit prier de prêter, au nom de Dieu, cet argent au cabinet de l’Impératrice, parcequ’elle demandait de l’argent et qu’il n’y avait pas le sou. Je lui renvoyai son argent et il me le rendit au mois de janvier. Le grand-duc ayant appris le présent que l’Impératrice m’avait fait, se mit dans une colère terrible de ce qu’elle ne lui avait rien donné à lui. Il en parla avec véhémence au comte Alexandre Schouvaloff. Celui-ci alla le dire à l’Impératrice, qui envoya au grand-duc tout de suite une somme pareille à celle qu’elle m’avait donnée, et à cette fin on m’emprunta ma somme à moi. Il faut dire la vérité, les Schouvaloff en général étaient les êtres les plus peureux, et c’est par là qu’on pouvait les mener; mais ces belles qualités alors n’étaient pas encore tout-à-fait découvertes.

Après le baptême de mon fils il y eut des fêtes, bals, illuminations, feux d’artifice, à la cour; pour moi j’étais toujours dans mon lit, malade et souffrant un grand ennui. Enfin on choisit le dix-septième jour de mes couches pour m’annoncer deux fort agréables nouvelles à la fois: la première, que Serge Soltikoff était nommé pour porter la nouvelle de la naissance de mon fils en Suède; la seconde, que le mariage de la princesse Gagarine était fixé pour la semaine suivante; c’est-à-dire en bon français, que j’allais être incessament séparée des deux personnes que j’aimais le mieux de tout ce qui m’entourait. Je me renfonçai plus que jamais dans mon lit, où je ne faisais que m’affliger. Pour m’y tenir je prétendis des redoublements de mal à la jambe, qui m’empêchaient de me lever; mais le vrai est que je ne pouvais ni ne voulais voir personne, parceque j’étais chagrine.

Pendant mes couches le grand-duc eut aussi un grand crève-cœur, car le comte Alexandre Schouvaloff vint lui dire qu’un ancien chasseur du grand-duc, nommé Bastien, à qui l’Impératrice avait ordonné, il y avait quelques années, de marier Melle Schenck, mon ancienne fille de chambre, était venu lui dénoncer comme quoi il avait entendu de je ne sais qui, que Bressan voulait donner je ne sais quoi à boire au grand-duc. Or ce Bastien était un grand gueux et un ivrogne, qui buvait de temps en temps avec Son Altesse Impériale, et s’étant brouillé avec Bressan, qu’il croyait plus en faveur près du grand-duc que lui, il pensait lui jouer un mauvais tour. Le grand-duc les aimait tous les deux. Bastien fut mis à la forteresse; Bressan pensa y être mis aussi, mais il en fut quitte pour la peur. Le chasseur fut banni du pays et renvoyé en Holstein avec sa femme, et Bressan garda sa place, parcequ’il servait d’espion à tout le monde. Serge Soltikoff après quelques délais provenus de ce que l’Impératrice ne signait ni souvent ni aisément, partit. La princesse Gagarine, en attendant, se maria au terme fixé.

Quand les quarante jours de mes couches furent passés, l’Impératrice, pour les relevailles, vint une seconde fois dans ma chambre. Je m’étais levée du lit pour la recevoir; mais elle me vit si faible et si défaite qu’elle me fit asseoir pendant les prières que lut son confesseur. On m’avait apporté mon fils dans ma chambre. C’était la première fois que je le voyais après sa naissance. Je le trouvai fort beau, et sa vue me réjouit un peu; mais au moment même que les prières furent finies, l’Impératrice le fit emporter et s’en alla. Le 1er de novembre fut fixé par Sa Majesté Impériale pour que je reçusse les félicitations d’usage, après les six semaines de couches. A cet effet on mit des ameublements fort riches dans la chambre à côté de la mienne, et là, assise sur un lit de velours couleur de rose brodé en argent, tout le monde vint me baiser la main. L’Impératrice y vint aussi, et de chez moi elle passa au palais d’hiver, et nous eûmes ordre de la suivre deux ou trois jours après. On nous logea dans les chambres qu’avait occupées ma mère et qui proprement faisaient partie de la maison Yagoujisky et mi-partie de la maison Ragousinsky; l’autre moitié de cette dernière était occupée par le collège des affaires étrangères. On bâtissait alors le palais d’hiver, à côté de la grande place.

Je passai du palais d’été dans l’habitation d’hiver, dans la ferme résolution de ne pas quitter ma chambre aussi longtemps que je ne me sentirais pas assez de force pour vaincre mon hypocondrie. Je lisais alors l’Histoire d’Allemagne et l’Histoire Universelle de Voltaire, après quoi je lus, cet hiver, autant de livres russes que je pus m’en procurer, entr’autres deux immenses tomes de Baronius traduits en russe; puis je tombai sur l’Esprit des Lois de Montesquieu, après quoi je lus les Annales de Tacite, qui firent une singulière révolution dans ma tête, à laquelle peut-être la disposition chagrine de mon esprit à cette époque ne contribua pas peu. Je commençais à voir plus de choses en noir, et à chercher des causes plus profondes et plus calquées sur les intérêts divers dans les choses qui se présentaient à ma vue. Je rassemblai mes forces pour sortir à noël. Effectivement j’assistai au service divin, mais à l’église même il me prit un frisson et des douleurs par tout le corps, de façon que revenue chez moi, je me déshabillai et me couchai dans mon lit, qui n’était autre chose qu’une chaise longue que j’avais placée devant une porte condamnée, par laquelle il me paraissait qu’il ne perçait pas de vent, parceque, outre une portière doublée de drap, il y avait encore un grand écran, mais qui m’a, je crois, donné toutes les fluxions qui m’accablèrent pendant cet hiver. Le lendemain de noël la chaleur de la fièvre était si grande que je battais la campagne. Quand je fermais les yeux je ne voyais que les figures mal dessinées des carreaux du fourneau qui était au pied de ma chaise longue, la chambre étant petite et étroite. Pour ma chambre à coucher, je n’y entrais guère, parcequ’elle était très froide, à cause des fenêtres qui donnaient au levant et au nord, des deux côtés, sur la Néva. La seconde cause qui m’en bannissait était la proximité des appartements du grand-duc, où, pendant le jour et une partie de la nuit, il y avait toujours un tapage à-peu-près comme celui d’un corps de garde. Outre cela, comme lui et tout ce qui l’entourait fumait beaucoup, la désagréable vapeur et odeur du tabac s’y faisait sentir. Je me tins donc tout l’hiver dans cette pauvre petite chambre étroite, qui avait deux fenêtres et un trumeau, ce qui en tout pouvait faire l’étendue de sept à huit archines de long sur quatre de large en trois portes.

1755.

C’est ainsi que commença l’année 1755. Depuis noël jusqu’au carême il n’y eut que fêtes à la cour et en ville. C’était toujours encore la naissance de mon fils qui y donnait lieu; tout le monde tour-à-tour s’empressait, à l’envi l’un de l’autre, de donner les repas, les bals, les mascarades, les illuminations et feux d’artifice les plus beaux possibles. Je n’assistai à aucun, sous prétexte de maladie.

Vers la fin du carnaval Serge Soltikoff revint de Suède. Pendant son absence le grand-chancelier comte Bestoujeff m’envoya toutes les nouvelles qu’il recevait de lui et les dépêches du comte Panine, alors envoyé de Russie en Suède, par Mme Vladislava, à qui son beau-fils, le premier commis du grand-chancelier, les remettait, et je les renvoyai par la même voie. Encore j’appris par la même voie que dès que Serge Soltikoff serait revenu, on avait décidé de l’envoyer résider, comme ministre de Russie, à Hambourg, à la place du prince Alexandre Galitzine qu’on plaçait à l’armée. Ce nouvel arrangement ne diminua pas mon chagrin.