Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 14
Nos hardes, et tout ce dont nous avions besoin, étaient restées dans la boue, devant le palais brûlé, et on nous les amena pendant la nuit et le jour suivant. Ce qui me fit le plus de peine, ce furent mes livres. J’achevais alors le 4ème tome du dictionnaire de Bayle; j’avais employé deux ans à cette lecture, tous les six mois je coulais à fond un tome: par là on peut s’imaginer dans quelle solitude je passais ma vie. Enfin on me les apporta; mes hardes se trouvèrent, celles de la comtesse Schouvaloff, &c. Mme Vladislava me fit voir par curiosité les jupes de cette dame, qui par derrière étaient toutes doublées de cuir, parcequ’elle ne pouvait retenir ses urines, accident qui lui était resté après ses premières couches, et dont l’odeur était imprégnée dans toutes ses jupes; je les renvoyai au plus vite à qui elles appartenaient. L’Impératrice perdit dans cet incendie tout ce qu’on avait amené à Moscou de son immense garderobe. Elle m’a fait l’honneur de me dire qu’elle y avait perdu 4000 paires d’habits, et que de tous elle ne regrettait que celui qui avait été fait de l’étoffe que je lui avais envoyée et que j’avais reçue de ma mère. Elle y perdit encore d’autres choses précieuses, entre autres un bassin couvert de pierres gravées, que le comte Roumianzoff avait acheté à Constantinople et qu’il avait payé 8000 ducats. Tous ces effets avaient été placés dans une garderobe qui était au dessus de la salle où le feu avait pris. Cette salle servait d’avant-salle à la grande salle du palais; à dix heures du matin les chauffeurs de fourneaux étaient venus pour chauffer cette avant-salle; après avoir mis le bois dans le fourneau, ils l’allumèrent comme de coutume. Ceci fait, la chambre se remplit de fumée; ils crurent qu’elle perçait par quelques trous imperceptibles du fourneau, et se mirent à couvrir de terre glaise les entre-deux des carreaux de faïence. La fumée augmentant, ils se mirent à chercher des crevasses au fourneau, et n’en trouvant pas, ils comprirent que la crevasse était entre les séparations de l’appartement. Ces séparations n’étaient que de bois. Ils allèrent chercher de l’eau et éteignirent le feu dans le fourneau; mais la fumée augmentant, elle passa dans l’antichambre où il y avait une sentinelle de la garde-à-cheval. Celle-ci, pensant étouffer et n’osant bouger de son poste, cassa une vitre et se mit à crier; mais personne n’arrivant à son secours ni ne l’entendant, il tira son fusil par la fenêtre. Le coup fut entendu à la grande garde qui était vis-à-vis du palais; on courut à lui, et en entrant on trouva partout une fumée épaisse de laquelle on retira la sentinelle. Les chauffeurs furent mis aux arrêts. Ils avaient cru que sans avertir personne ils éteindraient le feu ou bien empêcheraient la fumée d’augmenter; ils s’étaient de bonne foi occupés à cela pendant cinq heures.
Cet incendie donna lieu à une découverte que fit M. Tchoglokoff. Le grand-duc avait dans son appartement beaucoup de fort grandes commodes; quand on les apporta de sa chambre, quelques tiroirs ouverts ou mal fermés découvrirent aux yeux des spectateurs ce dont ils étaient remplis. Qui le croyait? les tiroirs ne contenaient rien autre chose qu’une immense quantité de bouteilles de vin et de liqueurs fortes: ils servaient de cave à Son Altesse Impériale. Tchoglokoff m’en parla; je lui dis que j’ignorais cette circonstance, et je disais vrai: je n’en savais rien, mais je voyais fort souvent, quasi journellement, l’ivresse du grand-duc.
Nous restâmes, après l’incendie, dans la maison de Tchoglokoff près de six semaines, et comme en sortant nous passions souvent devant une maison, située dans un jardin proche du pont Soltikoff, qui appartenait à l’Impératrice et qu’on nommait la maison de l’évêque, parceque l’Impératrice l’avait achetée d’un évêque, la fantaisie nous prit de faire solliciter l’Impératrice, à l’insu des Tchoglokoff, de nous permettre d’habiter cette maison, qui nous paraissait et qu’on disait plus logeable que celle où nous étions. Nous reçûmes l’ordre d’aller habiter la maison de l’évêque. C’était une très vieille maison de bois, de laquelle il n’y avait aucune vue; elle était bâtie sur des caves de pierre, et par-là plus élevée que celle que nous venions de quitter, qui n’était qu’un rez-de-chaussée. Les poêles étaient si vieux que quand on les chauffait, on voyait le feu à travers les fourneaux, tant il y avait de crevasses, et la fumée remplissait les chambres; nous en avions tous mal à la tête et aux yeux. On courait risque dans cette maison d’y être brûlé vif; il n’y avait qu’un escalier de bois et les fenêtres étaient hautes; le feu y prit réellement deux ou trois fois pendant que nous y restâmes, mais on l’éteignit. J’y pris un mal de gorge avec beaucoup de fièvre; le même jour que je devins malade, M. de Breithardt, qui était revenu en Russie, de la part de la cour de Vienne, devait venir souper chez nous pour prendre congé; il me trouva les yeux rouges et enflés. Il crut que j’avais pleuré et il ne se trompait pas: l’ennui, l’indisposition, et l’incommodité physique et morale de ma situation m’avaient donné beaucoup d’hypocondrie. Pendant toute la journée, que j’avais passée avec Mme Tchoglokoff à attendre ceux qui n’étaient pas venus, elle disait à tout moment: «Voilà comme on nous abandonne!» Son mari avait dîné dehors et avait emmené tout le monde. Malgré toutes les promesses que Serge Soltikoff nous avait faites de s’esquiver de ce dîner, il ne revint qu’avec Tchoglokoff. Tout cela me donnait une humeur de chien. Enfin quelques jours après on nous permit d’aller à Libéritza. Ici nous nous crûmes en paradis: la maison était toute neuve et assez bien arrangée; on y dansait tous les soirs, et toute notre cour y était rassemblée. Pendant un de ces bals nous vîmes le grand-duc longtemps occupé à parler à l’oreille de M. Tchoglokoff; celui-ci, après cela, parut chagrin, rêveur et plus renfermé et renfrogné que de coutume. Serge Soltikoff, voyant cela et que Tchoglokoff lui battait singulièrement froid, alla s’asseoir près de Melle Martha Schafiroff, et tâcha de savoir d’elle ce que ce pouvait être que cette intimité peu accoutumée entre le grand-duc et Tchoglokoff. Alors elle lui dit qu’elle ne savait pas ce que c’était, que le grand-duc lui avait dit plusieurs fois: «Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff d’une manière inouïe; lui il est amoureux de la grande-duchesse; elle ne peut le souffrir. Serge Soltikoff est le confident de Tchoglokoff; il lui fait accroire qu’il travaille pour lui auprès de ma femme, et au lieu de cela il travaille pour lui-même auprès d’elle; et elle, elle peut bien souffrir Serge Soltikoff, qui est amusant; elle s’en sert pour mener Tchoglokoff comme elle veut, et au fond elle se moque de tous les deux. Il faut que je détrompe ce pauvre diable de Tchoglokoff qui me fait pitié, que je lui dise la vérité, et alors il verra qui est son vrai ami, de ma femme ou de moi.» Dès que Serge Soltikoff eut appris ce dangereux dialogue et la scabreuse situation qui s’en suivait, il me le redit, et s’en alla s’asseoir auprès de Tchoglokoff et lui demanda ce qu’il avait. Tchoglokoff au commencement ne voulut point s’expliquer et ne fit que soupirer, ensuite se mit à faire des jérémiades sur la difficulté qu’il y avait à trouver des amis fidèles; enfin Serge Soltikoff le tourna et retourna dans tant de diverses directions, qu’il lui tira l’aveu des conversations qu’il venait d’avoir avec le grand-duc. Assurément on ne pouvait s’attendre à ce qui s’était dit entr’eux, à moins que d’en être instruit. Le grand-duc avait débuté par faire à Tchoglokoff de grandes protestations d’amitié, lui disant qu’il n’y avait que dans les occasions les plus urgentes de la vie qu’on pouvait distinguer les vrais amis des faux; que pour lui prouver la sincérité de la sienne, il allait lui donner une preuve bien marquée de sa franchise: qu’il savait à n’en pas douter, que lui Tchoglokoff était amoureux de moi; qu’il ne lui en faisait pas un crime, que je pouvais lui paraître aimable, et qu’on n’était pas le maître de son cœur; mais qu’il devait l’avertir qu’il choisissait mal ses confidents, qu’il croyait bonnement que Serge Soltikoff était son ami et qu’il travaillait chez moi pour lui, tandis que l’autre ne travaillait que pour lui-même, et qu’il le soupçonnait d’être son rival; que pour moi je me moquais d’eux deux; mais que si lui, Tchoglokoff, voulait suivre ses avis à lui, grand-duc, et se confier à lui, alors il verrait qu’il était son seul et vrai ami. M. Tchoglokoff avait beaucoup remercié le grand-duc de son amitié et de ses protestations d’amitié; mais au fond il avait traité tout le reste de chimère et de vision de son compte.
Il est facile de croire qu’en aucun cas il ne se souciait d’un confident, par état et par caractère aussi peu sûr qu’utile. Ceci une fois dit, Serge Soltikoff n’eut que fort peu de peine à ramener le calme et la tranquillité dans la tête de Tchoglokoff, qui était accoutumé à ne faire ni beaucoup de cas ni beaucoup d’attention aux discours d’un homme qui n’avait aucun jugement, et passait pour tel. Quand je sus tout ceci, j’avoue que j’en fus outrée contre le grand-duc, et pour le détourner de revenir à la charge, je lui fis sentir que je n’ignorais pas ce qui s’était passé entre lui et Tchoglokoff. Il rougit et ne dit pas un mot, s’en alla, me bouda, et les choses en restèrent là.
Revenus à Moscou on nous fit passer de la maison de l’évêque dans les appartements de ce qu’on appelait la maison d’été de l’Impératrice, qui n’avait pas été incendiée. L’Impératrice s’était fait construire de nouveaux appartements dans l’espace de six semaines: à cet effet on avait pris et transporté les poutres de la maison à Pérova, de celle du comte Hendrikoff et de celle des princes de Géorgie. Enfin elle y entra vers le nouvel an.
1754.
L’Impératrice fêta le 1er jour de janvier 1754 dans ce palais, et nous eûmes, le grand-duc et moi, l’honneur de dîner avec elle, en public, sous le dais. A table Sa Majesté Impériale parut fort gaie et parlante. Il y avait auprès du trône des tables dressées pour quelques centaines de personnes des premières classes. Pendant le dîner l’Impératrice demanda qui était cette personne si maigre et laide et à cou de grue, qu’elle voyait assise (elle désigna la place). On lui dit que c’était Melle Marthe Schafiroff. Elle éclata de rire, et s’adressant à moi, elle me dit que cela la faisait souvenir d’un proverbe russe qui disait: «Шейка длинна, на висѣлицу годна.» («Cou long n’est bon que pour la pendaison.») Je ne pus m’empêcher de sourire de la malice de ce sarcasme impérial, qui ne tomba pas à terre et que les courtisans se passèrent de bouche en bouche, de façon qu’en me levant de table j’en trouvai déjà plusieurs personnes instruites. Pour le grand-duc, je ne sais pas s’il l’avait entendu; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’en souffla pas le mot, et j’eus garde de lui en parler.
Jamais année ne fut plus fertile en incendies que celle de 1753-54. Il m’est arrivé de voir plus d’une fois, des fenêtres de mes appartements du palais d’été, deux, trois, quatre, et jusqu’à cinq incendies à la fois, dans différents endroits de la ville de Moscou. Pendant le carnaval l’Impératrice ordonna qu’il y eût dans ses appartements différents bals et mascarades, pendant l’une desquelles je vis que l’Impératrice eut une longue conversation avec la générale Matiouchkine. Celle-ci ne voulait pas que son fils épousât la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur; mais l’Impératrice persuada la mère; et la princesse Gagarine, qui avait trente-huit ans bien comptés, eut la permission de se marier avec M. Dmitri Matiouchkine; elle en fut très aise et moi aussi: c’était un mariage d’inclination; Matiouchkine était alors fort beau. Mme Tchoglokoff ne vint pas loger avec nous dans les appartements d’été; elle resta, sous différents prétextes, dans sa maison, qui était fort proche de la cour, avec ses enfants. Mais le vrai était, si sage et aimant tant son mari, elle avait pris de la passion pour le prince Pierre Repnine et une aversion marquée pour son mari. Elle crut qu’elle ne pouvait être heureuse sans confidente, et je lui parus la personne la plus sûre. Elle me montrait toutes les lettres qu’elle recevait de son amant; je gardais son secret fidèlement, avec une exactitude et une prudence scrupuleuses. Elle voyait le prince fort en secret; malgré cela le mari de la dame en eut quelques soupçons. Un officier de la garde-à-cheval, nommé Kaminine lui en avait fait naître. Cet homme était la jalousie et le soupçon personifiés; il l’était par caractère; c’était une ancienne connaissance de Tchoglokoff. Celui-ci s’en ouvrit à Serge Soltikoff, qui chercha à le tranquilliser. J’eus garde de dire à Serge Soltikoff ce que j’en savais, crainte d’indiscrétion quelquefois involontaire. A la fin le mari m’en sonna aussi quelque chose. Je fis la niaise et l’étonnée, et je me tus.
Au mois de février j’eus des indices de grossesse. Le jour même de pâques, pendant la messe, Tchoglokoff tomba malade d’une colique sèche; on lui donna force remèdes, mais son mal ne fit qu’empirer. Pendant la semaine de pâques le grand-duc alla se promener, avec les cavaliers de notre cour, à cheval. Serge Soltikoff était du nombre. Je restai à la maison, parcequ’on craignait de me laisser sortir en mon état et par la raison que j’avais fait deux fausses couches. J’étais seule dans ma chambre, lorsque M. Tchoglokoff me fit prier de passer dans la sienne. J’y allai; je le trouvai au lit. Il me fit mille plaintes de sa femme, me dit qu’elle voyait le prince Repnine, qu’il venait à pied chez elle, que pendant le carnaval il y était venu un jour de bal de la cour, en habit d’arlequin, que Kaminine l’avait fait suivre, enfin Dieu sait tous les détails qu’il me dit.
Au moment qu’il était le plus animé, arriva sa femme; alors il se mit à lui faire en ma présence mille reproches, disant qu’elle l’abandonnait malade. Lui et elle étaient des gens fort soupçonneux et bornés; je mourais de peur que la femme ne crût que c’était moi qui l’avais trahie dans quantité de détails qu’il lui fit alors sur ses entrevues. Sa femme, d’un autre côté, lui dit qu’il ne serait pas étrange si elle le punissait de sa conduite envers elle; que ni lui, ni personne au monde ne pouvait lui reprocher, à elle, de lui avoir manqué jusqu’ici en quoi que ce fût; et elle conclut à dire qu’il lui seyait mal de se plaindre; et l’un et l’autre s’en rapportaient toujours à moi et me prenaient pour juge, pour arbitre dans ce qu’ils disaient. Je me taisais, crainte d’offenser l’un ou l’autre ou tous les deux, ou d’être compromise; le visage me brûlait d’appréhension; j’étais seule avec eux. Au plus fort de la dispute Mme Vladislava vint me dire que l’Impératrice était venue dans mon appartement; j’y courus tout de suite. Mme Tchoglokoff sortit avec moi; mais, au lieu de me suivre, elle s’arrêta dans un corridor où il y avait un escalier, qui donnait dans le jardin, où elle s’assit, à ce qu’on me dit ensuite. Pour moi j’entrai dans ma chambre tout essouflée; j’y trouvai effectivement l’Impératrice. Comme elle me vit hors d’haleine et un peu rouge, elle me demanda où j’avais été? Je lui dis que je venais de chez Tchoglokoff, qui était malade, et que j’avais couru pour revenir au plus vite, ayant appris qu’elle avait bien voulu venir chez moi. Elle ne me fit pas d’autres questions, mais il me parut qu’elle rêvait à ce que je disais, et que cela lui avait paru singulier. Cependant elle continua à parler avec moi. Elle ne demanda pas où était le grand-duc, parcequ’elle le savait sorti: ni lui ni moi, de tout le règne de l’Impératrice, nous n’osions sortir en ville, ni de la maison, sans lui en envoyer demander la permission. Mme Vladislava était dans ma chambre; l’Impératrice lui adressa plusieurs fois la parole, et puis à moi, parla de choses indifférentes, ensuite elle s’en alla au bout d’une petite demi-heure, en me disant qu’à cause de ma grossesse elle me dispensait de paraître les 21 et 25 d’avril. J’étais étonnée que Mme Tchoglokoff ne m’eût pas suivie; je demandai à Mme Vladislava, quand l’Impératrice se fut en-allée, ce que l’autre était devenue; elle me dit qu’elle s’était assise sur l’escalier, où elle avait pleuré. Dès que le grand-duc fut revenu, je contai à Serge Soltikoff ce qui m’était arrivé pendant leur promenade, comment Tchoglokoff m’avait fait appeler, mon appréhension de ce qui s’était dit entre le mari et la femme, et la visite que l’Impératrice m’avait faite. Alors il me dit: «Si c’est comme cela, je juge que l’Impératrice sera venue voir ce que vous faites dans l’absence de votre mari, et afin qu’on voie que vous étiez parfaitement seule chez vous et chez Tchoglokoff, je m’en vais amener tous mes camarades, comme nous sommes crottés jusqu’aux dents, chez Ivan Schouvaloff.» Réellement, le grand-duc s’étant retiré, il s’en alla avec tous ceux qui avaient été à cheval avec le grand-duc, chez Ivan Schouvaloff, qui logeait à la cour. Quand ils y vinrent, celui-ci leur demanda des détails de leur promenade, et Serge Soltikoff me dit ensuite que par ses questions il lui avait paru qu’il ne s’était pas trompé.
Depuis ce jour la maladie de Tchoglokoff ne fit qu’empirer. Le 21 avril, jour de ma naissance, les médecins le regardèrent comme sans espérance de rétablissement. On en instruisit l’Impératrice, qui ordonna, comme elle en avait pris la coutume, de transporter le malade dans sa propre maison, pour qu’il ne mourût pas à la cour, parcequ’elle craignait les morts. Je fus très affligée dès que j’appris l’état dans lequel M. Tchoglokoff se trouvait. Il mourut justement dans le temps où, après plusieurs années de peines et de travail, on était parvenu à le rendre non seulement moins méchant et malfaisant, mais où il était devenu traitable et où même on en pouvait venir à bout, à force d’avoir étudié son caractère. Pour la femme, elle m’aimait sincèrement alors, et d’un argus dur et malveillant elle était devenue une amie ferme et attachée. Tchoglokoff vécut, dans sa maison, encore jusqu’au 25 d’avril, jour du couronnement de l’Impératrice, où il décéda à l’après-dîner. On m’en avertit tout de suite: j’y envoyais quasi à tout moment. J’en fus véritablement affligée et je pleurai beaucoup. Sa femme était alitée aussi les derniers jours de la maladie du mari; il était dans un côté de la maison, elle dans l’autre. Serge Soltikoff et Léon Narichkine se trouvaient dans la chambre de la femme au moment du décès de son mari, les fenêtres de la chambre étaient ouvertes, un oiseau y entra en volant et se plaça sur la corniche du plafond, vis-à-vis du lit de Mme Tchoglokoff. Alors elle dit en voyant cela: «Je suis persuadée que mon mari vient de rendre l’âme, envoyez demander ce qui en est.» On vint dire que réellement il était décédé. Elle disait que cet oiseau était l’âme de son mari. On voulut lui prouver que cet oiseau était un oiseau ordinaire; mais on ne put le retrouver. On lui dit qu’il était envolé; mais comme personne ne l’avait vu, elle resta persuadée que c’était l’âme de son mari qui était venue la trouver.
Dès que les funérailles de M. Tchoglokoff furent achevées, Mme Tchoglokoff voulut venir chez moi. L’Impératrice lui voyant passer le long pont de Yaousa, envoya au devant d’elle lui dire qu’elle la dispensait de ses fonctions près de moi et qu’elle s’en retournât à la maison. Sa Majesté Impériale trouvait mauvais que comme veuve elle sortît si tôt. Le même jour elle nomma M. Alexandre Ivanovitch Schouvaloff pour remplir près du grand-duc les fonctions de feu M. Tchoglokoff. Or ce M. Schouvaloff, non pas par lui-même, mais par la place qu’il occupait, était la terreur de la cour, de la ville et de tout l’empire. Il était chef du tribunal d’inquisition d’état, qu’on appelait alors la chancellerie secrète. Ses fonctions, à ce qu’on disait, lui avaient donné une espèce de mouvement convulsif, qui lui prenait à tout le côté droit du visage, depuis l’œil jusqu’au bas du visage, chaque fois qu’il était affecté par la joie, la colère, la peur ou l’appréhension. Il était étonnant comment on avait choisi cet homme avec une grimace aussi hideuse, pour le mettre continuellement vis-à-vis d’une jeune femme grosse; si j’étais accouchée d’un enfant qui eût ce malheureux tic, je pense que l’Impératrice en aurait été bien fâchée. Cependant cela aurait pu arriver, le voyant toujours, jamais volontiers, et la plupart du temps avec un mouvement de répugnance involontaire, à cause de son personnel, de ses parents, et de sa charge par laquelle on se doutait bien que l’agrément de sa société ne pouvait augmenter. Mais ceci n’était qu’un léger commencement du bon temps qu’on nous préparait, et principalement à moi. Le lendemain on vint me dire que l’Impératrice allait placer de nouveau près de moi la comtesse Roumianzoff. Je savais que celle-ci était ennemie jurée de Serge Soltikoff, qu’elle n’aimait guère plus la princesse Gagarine, qu’elle avait fait beaucoup de tort à ma mère dans l’esprit de l’Impératrice; pour le coup, quand je sus ceci, je perdis toute patience; je me mis à pleurer amèrement et je dis au comte Alexandre Schouvaloff que si on plaçait auprès de moi la comtesse Roumianzoff, je regarderais cela comme un très grand malheur pour moi, que cette femme avait autrefois nui à ma mère, qu’elle l’avait noircie dans l’esprit de l’Impératrice et qu’à présent elle m’en ferait autant, qu’elle avait été crainte comme la peste quand elle avait été chez nous, et qu’il y aurait bien des malheureux de cet arrangement, s’il ne trouvait pas moyen de le détourner. Il me promit d’y travailler et tâcha de me tranquilliser. Craignant surtout pour mon état tellement, il s’en alla chez l’Impératrice, et quand il revint il me dit qu’il espérait que l’Impératrice ne placerait pas la comtesse Roumianzoff auprès de moi. Je n’en entendis plus parler en effet, et on ne s’occupa plus que du départ pour St Pétersbourg. Il fut réglé que nous serions vingt-neuf jours en chemin, c’est-à-dire que nous ne ferions qu’une station de poste par jour. Je mourais de peur qu’on ne laissât Serge Soltikoff et Léon Narichkine à Moscou; mais je ne sais comment il se fit qu’on eut la condescendance de les inscrire dans notre suite.