Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même

Part 13

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Ici on nous avait logés dans une aîle bâtie en bois, tout nouvellement construite pendant cet automne, de façon que l’eau découlait des lambris et que tous les appartements étaient étrangement humides. Cette aîle contenait deux rangées de cinq ou six grandes chambres chacune, dont celle sur la rue était pour moi, et celle de l’autre côté pour le grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette, on logea mes filles et femmes de chambre, avec leurs servantes, de façon qu’elles étaient dix-sept filles et femmes logées dans une chambre, qui avait à la vérité trois grandes fenêtres, mais point d’autre issue que ma chambre à coucher, par laquelle, pour toute espèce de besoin, elles étaient obligées de passer, ce qui n’était commode ni pour elles ni pour moi. Nous fûmes obligées de supporter cette incommodité, dont je n’ai jamais vu rien de semblable. Outre cela leur chambre à manger était une de mes antichambres. J’étais malade en arrivant; pour remédier à cet inconvénient je fis mettre force grands écrans dans ma chambre à coucher, à l’aide desquels je la partageai en trois; mais cela ne m’aidait presque de rien, parceque les portes s’ouvraient et se fermaient presque continuellement, et ceci était inévitable. Enfin, le dixième jour, l’Impératrice vint me voir, et voyant le passage continuel, elle entra dans l’autre chambre et dit à mes femmes: «Je vous ferai faire une autre sortie que par la chambre à coucher de la grande-duchesse.» Mais que fit-elle? Elle ordonna de faire une cloison qui ôta une des fenêtres de cette chambre, où demeuraient d’ailleurs avec peine dix-sept personnes. Voilà donc la chambre rétrécie pour gagner un corridor; la fenêtre fut percée dans la rue; on y fit un escalier, et voilà mes femmes obligées de passer dans la rue; sous leurs fenêtres on plaça des lieux pour elles; quand elles allaient dîner il fallait longer la rue encore. En un mot cet arrangement ne valait rien, et je ne sais pas comment ces dix-sept femmes, entassées et quelquefois malades, ne gagnèrent pas quelque fièvre putride dans cette habitation, et cela à côté de ma chambre à coucher, qui en était remplie de vermine de toute espèce jusqu’à empêcher le sommeil. Enfin Mme Tchoglokoff, relevée de couches, arriva à Moscou, et quelques jours après, Serge Soltikoff. Comme Moscou est fort grand, que tout le monde y est toujours très éparpillé, il se servit de ce local avantageux à cet effet, pour cacher la diminution de ses assiduités feintes ou réelles à la cour. A dire la vérité j’en étais affligée; cependant il m’en donnait de si bonnes et valables raisons, que dès que je le voyais et lui avais parlé, mes réflexions à ce sujet s’évanouissaient. Nous convînmes que pour diminuer le nombre de ses ennemis, je ferais dire quelques paroles au comte Bestoujeff, qui pourraient donner espérance à celui-ci comme quoi j’étais moins éloignée de lui que ci-devant. Je chargeai de ce message un nommé Bremse, qui était employé dans la chancellerie holsteinoise de M. Pechline. Cet homme-là, quand il n’était pas à la cour, allait souvent dans la maison du chancelier comte Bestoujeff; il s’en chargea avec beaucoup d’empressement et me dit que le chancelier en avait été dans la joie de son cœur, et qu’il avait dit que je pouvais disposer de lui toutes les fois que je le jugerais à propos, et que, si de son côté il pouvait m’être utile, il me priait de lui indiquer un canal sûr par qui réciproquement nous pourrions nous communiquer ce que nous jugerions à propos. Je sentis son idée et répondis à Bremse que j’y penserais. Je redis cela à Serge Soltikoff, et tout de suite il fut résolu qu’il irait, lui, chez le chancelier, sous prétexte de visite, ne faisant que d’arriver. Le vieillard le reçut à merveille, le prit à part, lui parla de l’intérieur de notre cour, de la bêtise des Tchoglokoff, lui disant entr’autres choses: «Je sais que, quoique leur plus intime, vous les connaissez tout comme moi, car vous êtes un garçon d’esprit.» Ensuite il lui parla de moi et de ma situation, comme s’il avait vécu dans ma chambre, puis dit: «En reconnaissance de la bonne volonté que la grande-duchesse veut bien me montrer, je m’en vais lui rendre un petit service, dont elle me saura gré, je pense; je lui rendrai Mme Vladislava, douce comme un agneau, et elle en fera ce qu’elle voudra; elle verra que je ne suis pas aussi loup-garou qu’on m’avait dépeint à ses yeux.» Enfin Serge Soltikoff revint enchanté de cette commission et de son homme. Il lui donna à lui plusieurs conseils aussi sages qu’utiles. Tout cela le rendit intime avec nous, sans que âme qui vive en sût rien.

Sur ces entrefaites, Mme Tchoglokoff, qui avait toujours son projet favori en tête, de veiller à la succession, me prit un jour à part et me dit: «Écoutez, il faut que je vous parle bien sincèrement.» J’ouvris yeux et oreilles, comme de raison. Elle débuta par un long raisonnement de choses à sa manière, sur son attachement à son mari, sur sa sagesse, sur ce qu’il fallait et ne fallait pas pour s’aimer et pour faciliter les liens conjugals ou conjugaux, et puis elle se rabattit à dire qu’il y avait quelquefois des situations d’un intérêt majeur qui devaient faire exception à la règle. Je la laissai dire tout ce qu’elle voulut sans l’interrompre, ne sachant point où elle en voulait venir, un peu étonnée, et ignorant si c’était une embûche qu’elle me dressait ou si elle parlait sincèrement. Au moment que je faisais intérieurement ces réflexions, elle me dit: «Vous allez voir si j’aime ma patrie et combien je suis sincère: je ne doute pas que vous n’ayez jeté un coup d’œil de préférence sur quelqu’un; je vous laisse à choisir entre Serge Soltikoff et Léon Narichkine; si je ne me trompe pas, c’est le dernier.» A ceci je m’écriai: «Non, non, pas du tout.» Là-dessus elle me dit: «Eh bien, si ce n’est pas lui, c’est l’autre sans faute.» A cela je ne dis pas un mot, et elle continua en me disant: «Vous verrez que ce ne sera pas moi qui vous ferai naître des difficultés.» Je fis la niaise jusqu’au point qu’elle m’en gronda bien des fois, tant à la ville qu’à la campagne, où nous allâmes après pâques.

Ce fut alors, ou à-peu-près dans ce temps-là, que l’Impératrice donna la terre de Libéritza et plusieurs autres, à quatorze ou quinze verstes de Moscou, au grand-duc; mais avant que d’aller demeurer dans ces nouvelles possessions de Son Altesse Impériale, l’Impératrice célébra l’anniversaire de son couronnement, à Moscou. C’était le 25 avril. On nous annonça qu’elle avait ordonné que le cérémonial fût exactement suivi selon qu’il avait été suivi le propre jour du couronnement. Nous étions fort curieux de ce que ce serait. La veille elle alla coucher au Kremlin. Nous restâmes à la Sloboda, au palais de bois, et nous reçûmes l’ordre de venir à la messe à la cathédrale. Dès les 9 heures du matin nous partîmes du palais de bois, en équipage de parade, les domestiques marchant à pied; nous traversâmes tout Moscou pas à pas (le trajet fait sept verstes) et nous mîmes pied à terre devant l’église. Quelques moments après l’Impératrice y vint avec son cortège, la petite couronne sur la tête, et le manteau impérial, comme de coutume, porté par les chambellans. Elle alla se placer à sa place ordinaire à l’église, et à tout ceci il n’y avait rien encore d’extraordinaire qui ne se pratiquât à toutes les autres fêtes de son règne. Il faisait à l’église un froid humide, comme je n’en ai senti de ma vie; j’étais toute bleue, et je gelais de froid, en robe de cour et avec la gorge découverte. L’Impératrice me fit dire de mettre une palatine de Sobel, mais je n’en avais pas avec moi. Elle se fit apporter les siennes, en prit une, la passa à son col; j’en vis une autre dans la boîte; je pensai qu’elle allait me l’envoyer pour la mettre, mais je me trompais: elle la renvoya. Il me parut que c’était une mauvaise volonté assez marquée. Mme Tchoglokoff, qui voyait que je grelottais, me fit avoir, de je ne sais qui, un mouchoir de soie que je me mis au col. Lorsque la messe et le sermon furent finis, l’Impératrice sortit de l’église; nous nous mîmes en devoir de la suivre, mais elle nous fit dire que nous pouvions revenir à la maison. Ce fut alors que nous apprîmes qu’elle allait dîner toute seule sur le trône, et qu’en cela le cérémonial serait observé comme le jour même de son couronnement, où elle avait dîné seule. Exclus de ce dîner, nous retournâmes, comme nous étions venus, en grande cérémonie, nos gens à pied, faisant quatorze verstes pour aller et venir par la ville de Moscou, et nous transis de froid et mourant de faim. Si l’Impératrice nous avait paru de fort mauvaise humeur pendant la messe, elle ne nous renvoya pas de plus belle humeur non plus, de cette marque si peu agréable de manque d’attention, au moins à notre égard, pour ne rien dire de plus. Les autres grandes fêtes où elle dînait sur le trône, nous avions l’honneur de dîner avec elle: cette fois elle nous renvoya publiquement. Chemin faisant, seule en carrosse avec le grand-duc, je lui dis ce que j’en pensais; il me dit qu’il s’en plaindrait. Revenue à la maison, morfondue de froid et fatiguée, je me plaignis à Mme Tchoglokoff de m’être refroidie. Le lendemain il y eut un bal au palais de bois; je me dis malade et n’y allai pas. Le grand-duc réellement fit dire je ne sais quoi aux Schouvaloff à ce sujet, et eux lui firent répondre aussi je ne sais quoi de satisfaisant pour lui, et il n’en fut plus question.

Environ ce temps-là nous apprîmes que Zachar Czernicheff et le colonel Nicolas Léontieff avaient pris querelle ensemble pour le jeu, chez Roman Voronzoff; qu’ils s’étaient battus l’épée à la main, et que le comte Zachar Czernicheff avait une griève blessure à la tête. Elle était telle qu’on n’avait pas pu le transporter de la maison du comte Roman Voronzoff dans la sienne. Il y resta; fut très mal; on parla de le trépaner. J’en fus très fâchée, car je l’aimais beaucoup. Léontieff fut arrêté par l’ordre de l’Impératrice. Ce combat mit toute la ville en intrigues, à cause de la très nombreuse parenté de l’un et de l’autre des champions. Léontieff était beau-fils de la comtesse Roumianzoff, très proche parent des Panine et des Kourakine. L’autre avait aussi des parents, amis et protecteurs. Le tout était arrivé dans la maison du comte Roman Voronzoff; le malade était chez lui. Enfin quand le danger cessa, l’affaire fut apaisée et les choses en restèrent là.

Dans le courant du mois de mai j’eus de nouveau des indices de grossesse. Nous allâmes à Libéritza, campagne du grand-duc, à douze ou quatorze verstes de Moscou. La maison de pierre qui y était, et qui avait été bâtie anciennement par le prince Menchikoff, tombait en ruines; nous ne pûmes l’habiter. Pour y suppléer, on dressa des tentes dans la cour. Le matin, dès trois et quatre heures, mon sommeil était interrompu par les coups de hache qu’on donnait, et par le bruit qu’on faisait à la bâtisse d’une aîle de bois qu’on se hâtait de construire à deux pas, pour ainsi dire, de nos tentes, afin que nous eussions où demeurer pendant le reste de l’été. Le reste du temps nous étions à la chasse ou à la promenade; je n’allais plus à cheval, mais en cabriolet. Vers la St Pierre nous revînmes à Moscou, et il me prit un tel sommeil que je dormais tous les jours jusqu’à midi et qu’on avait de la peine à m’éveiller pour le dîner. La St Pierre fut célébrée comme de coutume; je m’habillai, j’assistai à la messe, au dîner, au bal et au souper. Dès le lendemain je sentis des douleurs aux reins; Mme Tchoglokoff fit venir une sage-femme qui prédit la fausse couche que je fis réellement la nuit suivante. Je pouvais être grosse de deux à trois mois; je fus dans un grand danger pendant treize jours, parcequ’on soupçonnait qu’une partie de l’arrière-faix était resté; on me cacha cette circonstance. Enfin le treizième jour il partit de lui-même, sans douleurs ni efforts. On me fit rester pendant six semaines pour cet accident dans ma chambre, pendant une chaleur insupportable. L’Impératrice vint me voir le jour même que je devins malade et parut affectée de mon état. Pendant les six semaines que je restai dans ma chambre, je m’ennuyai à mourir. Toute ma compagnie consistait en Mme Tchoglokoff (encore venait elle assez rarement) et une petite Kalmoucque, que j’aimais parcequ’elle était gentille; d’ennui je pleurais souvent. Pour le grand-duc la plupart du temps il était dans sa chambre, où un Ukrainien qu’il avait pour valet de chambre, nommé Karnovitch, aussi sot qu’ivrogne, l’amusait de son mieux, lui fournissant des jouets, du vin et d’autres liqueurs fortes, tant qu’il pouvait, à l’insçu de M. Tchoglokoff, que d’ailleurs tout le monde trompait et dont on se jouait. Mais dans les bacchanales nocturnes et cachées du grand-duc avec les domestiques de la chambre, parmi lesquels il y avait plusieurs garçons Kalmoucks, le grand-duc se trouvait souvent mal obéi et mal servi, car étant ivres, ils ne savaient ce qu’ils faisaient et oubliaient qu’ils étaient avec leur maître, et que ce maître était le grand-duc. Alors Son Altesse Impériale avait recours aux coups de bâton et de lame d’épée; malgré cela sa société lui obéissait mal, et plus d’une fois il eut recours à moi, se plaignant de ses gens et me priant de leur faire entendre raison. Alors j’allais chez lui et leur disais leur fait, les faisant souvenir de leurs devoirs, et tout de suite ils s’y rangeaient, ce qui fit que le grand-duc me dit plus d’une fois, et le répéta aussi à Bressan, qu’il ne savait pas comment je m’y prenais avec ces gens, que lui il les rossait et ne pouvait s’en faire obéir, et que j’en obtenais ce que je voulais avec une parole. Un jour que j’entrai à cet effet dans l’appartement de Son Altesse Impériale, ma vue fut frappée par un gros rat qu’il avait fait pendre, avec tout l’appareil d’un supplice, au milieu d’un cabinet qu’il s’était fait faire à l’aide d’une cloison. Je demandai ce que cela voulait dire? Il me dit alors que ce rat avait fait une action criminelle et digne du dernier supplice, selon les lois militaires; qu’il avait grimpé par dessus les remparts d’une forteresse de carton, qu’il avait sur la table dans ce cabinet, et avait mangé deux sentinelles, faites d’amadou, en faction sur un des bastions; qu’il avait fait juger le criminel par les lois de la guerre; que son chien couchant avait attrapé le rat, et que tout de suite il avait été pendu comme je le voyais, et qu’il resterait là exposé aux yeux du public pendant trois jours, pour l’exemple. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire de l’extrême folie de la chose; mais ceci lui déplut très fort. Vu l’importance qu’il y mettait, je me retirai et me retranchai dans mon ignorance, comme femme, des lois militaires: cependant il ne laissa pas de me bouder sur mon éclat de rire, et au moins pouvait-on dire pour la justification du rat qu’il avait été pendu sans qu’on lui eût demandé ou entendu sa justification.

Pendant ce séjour de la cour à Moscou, il arriva qu’un laquais de la cour devint fol et même enragé. L’Impératrice ordonna que son premier médecin, Boërhave, eût soin de cet homme. On le mit dans une chambre proche de l’appartement de Boërhave, qui demeurait à la cour. Par hasard il arriva encore que cette année il y eut plusieurs personnes qui perdirent l’esprit. A mesure que l’Impératrice en était informée, elle les prenait à la cour, les faisait loger proche de Boërhave, de façon que cela formait un petit hôpital de fous à la cour. Je me souviens que les principaux en étaient un major aux gardes Semenofsky, nommé Tchédajeff, un lieutenant-colonel Lintrum, un major Tchoglokoff, un moine du couvent de Voskresensky, qui s’était coupé avec un rasoir les parties naturelles, et plusieurs autres. La folie de Tchédajeff consistait en ce qu’il regardait Schah-Nadir, autrement Thamas-Kuli-Khan, usurpateur de la Perse et son tyran, comme le bon Dieu. Quand les médecins ne purent venir à bout de le guérir de sa marotte, on le mit entre les mains des prêtres. Ceux-ci persuadèrent à l’Impératrice de le faire exorciser. Elle assista elle-même à la cérémonie; mais Tchédajeff resta aussi fou qu’il paraissait être. Cependant il y avait des gens qui doutaient de sa folie, parcequ’il était raisonnable sur tout autre point que Schah-Nadir; ses anciens amis même allaient le consulter sur leurs affaires, et il leur donnait des conseils très sensés. Ceux qui ne le croyaient pas fou donnaient pour cause de cette affectation de manie, qu’il avait eu une mauvaise affaire sur les bras, dont il ne s’était tiré que par cette ruse. Il avait été du commencement du règne de l’Impératrice, à la révision des contribuables, il avait été accusé de concussion, et il devait subir un jugement, dans l’appréhension duquel il prit cette fantaisie qui le tira d’affaire.

A la mi-août (1753) nous retournâmes à la campagne. Pour le 5 septembre, jour de la fête de l’Impératrice, elle s’en alla au couvent de Voskresensky. Pendant qu’elle y était la foudre tomba dans l’église; par bonheur que Sa Majesté Impériale se tenait dans une chapelle à côté de la grande église: elle n’apprit la chose que par la frayeur de ses courtisans, cependant il n’y eut ni blessé ni tué de cet accident. Peu de temps après elle revint à Moscou, où nous nous rendîmes aussi de Libéritza. A notre rentrée en ville nous vîmes la princesse de Courlande baiser la main publiquement à l’Impératrice, pour la permission qu’elle lui avait donnée de se marier avec le prince George Hovansky: elle s’était brouillée avec son premier promis Pierre Soltikoff, qui de son côté tout de suite épousa une princesse Sonzoff. Le 1er novembre de cette année, l’après-midi, à 3 heures, j’étais dans l’appartement de Mme Tchoglokoff, lorsque son mari, Serge Soltikoff, Léon Narichkine, et plusieurs autres cavaliers de la cour sortirent de la chambre pour s’en aller dans les appartements du chambellan Schouvaloff, afin de le féliciter du jour de sa naissance, qui était ce jour-là. Mme Tchoglokoff, la princesse Gagarine et moi nous causions ensemble, lorsqu’après avoir entendu quelque bruit dans une petite chapelle qui était proche de l’appartement où nous nous tenions, nous vîmes rentrer un couple de ces messieurs qui nous dirent qu’ils avaient été empêchés de passer par les salles du château, parceque le feu y avait pris. Tout de suite je m’en allai dans ma chambre, et, en passant par une antichambre, je vis que la balustrade du coin de la grande salle était en feu. C’était à vingt pas de notre aîle. J’entrai dans mes chambres et je les trouvai déjà remplies de soldats et de domestiques qui les démeublaient et emportaient ce qu’ils pouvaient. Mme Tchoglokoff me suivit de près, et comme il n’y avait plus rien à faire dans la maison que d’y attendre qu’elle prît feu, Mme Tchoglokoff et moi nous en sortîmes, et ayant trouvé à la porte le carrosse du maître de chapelle Araga, qui était venu pour un concert chez le grand-duc que j’avais averti moi-même que la maison brûlait, nous nous mîmes, elle et moi, dans ce carrosse, la rue étant couverte de boue, à cause des pluies continuelles qui étaient tombées depuis quelques jours, et nous regardions de là tant l’incendie que la façon dont on emportait les meubles de toutes parts hors de la maison. Je vis alors une chose singulière, c’est l’étonnante quantité de rats et de souris qui descendaient l’escalier à la file, sans même trop se presser. On ne put porter aucun secours à cette vaste maison de bois, faute d’instruments et parceque le peu qu’il y en avait se trouvait précisément sous la salle qui brûlait: celle-ci occupait à-peu-près le centre des bâtiments qui l’entouraient, ce qui pouvait faire l’étendue de deux ou trois verstes de circonférence. J’en sortis à trois heures précises, et vers les six heures il n’existait aucun vestige de la maison. La chaleur du feu devint si grande que ni moi ni Mme Tchoglokoff ne pouvant plus la supporter, nous fîmes aller notre carrosse dans la campagne, à quelques centaines de pas. Enfin M. Tchoglokoff vint avec le grand-duc, et nous dit que l’Impératrice s’en allait à la maison de Pokrovsky et qu’elle avait ordonné que nous irions dans celle de M. Tchoglokoff, qui faisait à droite le premier coin de la grande rue de la Sloboda. Tout de suite nous nous y rendîmes. Dans cette maison il y avait une salle au milieu et quatre chambres de chaque côté; il n’est guère possible d’être plus mal que nous n’y étions: le vent y soufflait dans toutes les directions, les fenêtres et les portes y étaient à demi pourries, les planchers fendus avec des intervalles de trois à quatre doigts; outre cela la vermine y dominait; les enfants, les domestiques de M. Tchoglokoff l’habitaient; au moment que nous y entrâmes on les en fit sortir, et on nous logea dans cette horrible maison, qui était dégarnie de meubles.

Le lendemain de mon séjour dans cet hôtel je vis ce qu’un nez Kalmouck peut contenir. La petite fille que j’avais près de moi, à mon réveil, me dit, en me montrant son nez: «J’ai là une noisette.» Je lui tâtai le nez, je n’y trouvai rien; mais toute la matinée cette enfant ne fit que répéter qu’elle avait dans son nez une noisette; c’était une enfant de quatre à cinq ans; personne ne savait ce qu’elle entendait par sa noisette dans le nez. Vers midi elle tomba en courant et se cogna contre une table, ce qui la fit pleurer, et en pleurant elle tira son mouchoir et se moucha le nez: en se mouchant la noisette tomba de son nez, ce que je vis moi-même, et alors je compris qu’une noisette qui ne pourrait tenir dans aucun nez européen sans qu’on s’en aperçut, pouvait tenir dans la cavité d’un nez Kalmouck, qui est placé dans l’intérieur de la tête entre deux grosses joues.