Mémoires de l'Impératrice Catherine II. Écrits par elle-même
Part 12
C’est sur ces entrefaites que finit 1751 et que commença 1752. A la fin du carnaval le comte Czernicheff partit pour son régiment. Quelques jours avant son départ j’eus besoin de me faire saigner; c’était un samedi. Le mercredi suivant M. Tchoglokoff nous invita à son île, à l’embouchure de la Néva. Il y avait une maison composée d’une salle au milieu et de quelques chambres à côté. Près de cette maison il avait fait dresser des glissoires. En y arrivant j’y trouvai le comte Roman Voronzoff, qui, me voyant, me dit: «J’ai votre fait; j’ai fait faire un excellent petit traîneau pour les glissoires.» Comme il m’avait souvent menée ci-devant, j’acceptai son offre, et tout de suite il fit apporter son petit traîneau, où il y avait une espèce de petit fauteuil dans lequel je m’assis; lui se mit derrière moi et nous descendîmes; mais à la moitié de la pente, le comte Voronzoff ne fut plus le maître du petit traîneau, qui versa. Je tombai et le comte Voronzoff, qui était un corps fort lourd et maladroit, tomba sur moi, ou plutôt sur mon bras gauche dont je m’étais fait saigner, il y avait quatre ou cinq jours. Je me relevai, lui aussi, et nous allâmes à pied joindre un traîneau de la cour, qui attendait ceux qui descendaient et les ramenait au point d’où ils étaient partis, pour recommencer qui voulait de nouveau descendre. Assise dans ce traîneau avec la princesse Gagarine, qui m’avait suivie avec le comte Ivan Czernicheff, celui-ci et Voronzoff se tenant debout derrière le traîneau, je sentis que mon bras gauche se couvrait d’une chaleur dont j’ignorais la cause. Je passai ma main droite dans la manche de ma pelisse pour savoir ce que c’était, et en ayant retiré la main, je la trouvai couverte de sang. Je dis aux deux comtes et à la princesse que je pensais que ma veine était ouverte et que le sang en coulait. Ils firent aller le traîneau plus vite, et nous allâmes, au lieu d’aller aux glissoires, à la maison. Là nous ne trouvâmes qu’un couvreur de table.[K] J’ôtai ma pelisse, le couvreur de table nous donna du vinaigre, et le comte Czernicheff fit l’office de chirurgien. Nous convînmes tous de ne pas ouvrir la bouche sur cette aventure. Dès que mon bras fut accommodé je retournai à la montagne à glisser. Je dansai le reste de la soirée, je soupai et nous revînmes très tard à la maison, sans que personne se doutât de ce qui m’était arrivé; cependant j’en eus la peau démise pendant près d’un mois, mais cela se passa peu-à-peu.
Pendant le carême j’eus une forte altercation avec Mme Tchoglokoff; en voici le sujet. Ma mère était allée depuis quelque temps à Paris. Le fils aîné du général Ivan Fédorovitch Gléboff, revenu de cette capitale, me remit de la part de ma mère deux pièces d’étoffes fort riches et très belles. Les regardant, en présence de Skourine qui me les dépliait dans ma chambre à toilette, il m’échappa de dire que ces étoffes étaient telles que j’étais tentée de les présenter à l’Impératrice, et réellement je guettais le moment d’en parler à Sa Majesté Impériale, que je ne voyais que fort rarement, et cela encore la plupart du temps en public. Je n’en parlai point à Mme Tchoglokoff; c’était un cadeau que je me réservais à moi-même. Je défendis à Skourine de dire à âme qui vive ce qu’il m’était échappé de dire devant lui seul; mais celui-ci n’eut rien de plus pressé que d’aller tout de suite redire à Mme Tchoglokoff ce qui venait de m’échapper. A quelques jours de là, un beau matin, Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me dit que l’Impératrice me faisait remercier de mes étoffes, qu’elle en avait gardé une, et que l’autre elle me la renvoyait. Je fus frappée d’étonnement en entendant cela. Je lui dis: «Comment cela?» Alors Mme Tchoglokoff ajouta qu’elle avait porté mes étoffes à l’Impératrice, ayant entendu que je les destinais à Sa Majesté Impériale. Pour le coup je me fâchai d’une telle manière comme je ne me souviens jamais de l’avoir été. Je balbutiais, je ne parlais quasi pas. Cependant je dis à Mme Tchoglokoff que je m’étais fait une fête de présenter ces étoffes à l’Impératrice, et qu’elle me privait de ce plaisir, en m’emportant mes étoffes à mon insçu et les présentant de cette façon à Sa Majesté Impériale; qu’elle, Mme Tchoglokoff, ne pouvait pas savoir mes intentions, parceque je ne lui en avais pas parlé, et que si elle les savait, ce n’était que par la bouche d’un domestique traître qui trahissait sa maîtresse, laquelle le comblait journellement de biens. Mme Tchoglokoff, qui avait toujours des raisons à elle, me dit et me soutint que je ne devais jamais parler moi-même de rien à l’Impératrice; qu’elle m’en avait signifié l’ordre de la part de Sa Majesté Impériale, et que mes domestiques devaient lui rapporter tout ce que je disais; que par conséquent l’autre n’avait fait que son devoir, et elle le sien en portant, à mon insçu, les étoffes que je destinais à l’Impératrice, à Sa Majesté Impériale, et que tout cela était dans les règles. Je la laissai dire, parceque la colère me coupait la parole. Enfin elle s’en alla. Alors je sortis dans une petite antichambre où Skourine se trouvait ordinairement, le matin, et où étaient mes hardes, et le trouvant là, je lui donnai, de toutes mes forces, un grand soufflet bien appliqué, et lui dis qu’il était un traître et le plus ingrat des hommes, d’avoir osé rapporter à Mme Tchoglokoff ce que je lui avais défendu de dire; que je le comblais de biens, et qu’il me trahissait jusque dans des paroles aussi innocentes; que de ce jour je ne lui donnerais plus rien, et que je le ferais chasser et étriller. Je lui demandai ce qu’il se promettait de sa conduite, lui dis que je restais moi toujours ce que j’étais, et que les Tchoglokoff, haïs et détestés de tout le monde, finiraient par se faire chasser de la part de l’Impératrice elle-même qui, pour sûr, reconnaîtrait tôt ou tard leur profonde bêtise et leur incapacité pour la place où un méchant homme par intrigue les avait placés; que s’il voulait, il n’avait qu’à aller rendre ce que je venais de lui dire, que pour moi il ne m’en arriverait assurément rien, mais que lui-même il verrait ce qu’il deviendrait. Mon homme tomba à mes pieds, pleurant à chaudes larmes, et me demanda pardon avec un repentir qui me parut sincère. J’en fus touchée, et je lui répondis que sa conduite future me montrerait le chemin que j’avais à tenir à son égard, et que ce serait d’après elle que je réglerais la mienne. C’était un garçon intelligent, qui ne manquait pas d’esprit et qui ne m’a jamais manqué de parole; au contraire, j’ai eu de lui des preuves de zèle et de fidélité les plus avérées, dans les temps les plus difficiles. Je me plaignis à tous ceux que je pus, pour que cela parvînt aux oreilles de l’Impératrice, du tour que Mme Tchoglokoff m’avait joué. L’Impératrice me remercia de mes étoffes quand elle me vit; je sus par tierce main qu’elle désapprouvait la manière dont Mme Tchoglokoff en avait agi, et les choses en restèrent-là.
Après Pâques nous passâmes au palais d’été. Je voyais déjà depuis quelque temps que le chambellan Serge Soltikoff était plus assidu que de coutume à la cour. Il y venait toujours en compagnie de Léon Narichkine, qui amusait tout le monde par son originalité, dont j’ai rapporté plusieurs traits. Serge Soltikoff était la bête noire de la princesse Gagarine, que j’aimais beaucoup et en laquelle même j’avais confiance. Léon Narichkine était regardé comme un personnage parfaitement sans conséquence et très original. Serge Soltikoff s’insinuait le plus qu’il pouvait dans l’esprit des Tchoglokoff. Comme ceux-ci n’étaient ni aimables, ni spirituels, ni amusants, il ne pouvait y avoir à ses assiduités que quelques vues cachées. Mme Tchoglokoff était alors grosse et souvent incommodée. Comme elle prétendait que je l’amusais pendant l’été tout comme pendant l’hiver, souvent elle désirait que je vinsse chez elle. Serge Soltikoff, Léon Narichkine, la princesse Gagarine, et quelques autres, étaient ordinairement chez elle, quand il n’y avait pas concert chez le grand-duc ou bien comédie à la cour. Les concerts ennuyaient M. Tchoglokoff, qui n’y manquait jamais; Serge Soltikoff trouva un moyen singulier de l’occuper. Je ne sais comment il débrouilla dans l’homme le plus lourd et le plus dénué d’imagination et d’esprit, un penchant passionné pour la versification de chansons qui n’avaient pas le sens commun. Ceci découvert, chaque fois qu’on voulait se défaire de M. Tchoglokoff, on le priait de faire une chanson nouvelle. Alors, avec beaucoup d’empressement, il allait s’asseoir dans le coin de la chambre, la plupart du temps près du fourneau, et se mettait à faire sa chanson, ce qui remplissait la soirée. On trouvait sa chanson charmante, et par-là il s’encourageait à en faire continuellement de nouvelles. Léon Narichkine mettait ses chansons en musique et les chantait avec lui; en attendant, la conversation se faisait sans gêne dans la chambre, et l’on disait ce qu’on voulait. J’ai eu un gros livre de ces chansons; je ne sais ce qu’il est devenu.
Pendant un de ces concerts Serge Soltikoff me fit entendre quelle était la cause de ses assiduités. Je ne lui répondis pas d’abord; je lui demandai, lorsqu’il revint me parler sur la même matière, ce qu’il s’en promettait? Alors il se mit à faire un tableau aussi riant que passionné du bonheur qu’il s’en promettait. Je lui dis: «Et votre femme que vous avez épousée par passion, il y a deux ans, et dont vous passiez pour être amoureux, et elle de vous aussi, à la folie, qu’est-ce qu’elle dira de cela?» Alors il se mit à me dire que tout n’était pas or qui luisait, et qu’il payait cher un moment d’aveuglement. Je fis tout au monde pour le faire changer d’idée--je croyais bonnement y réussir--il me faisait pitié. Par malheur je l’écoutais. Il était beau comme le jour, et assurément personne ne l’égalait ni à la grande cour, ni encore moins à la nôtre. Il ne manquait ni d’esprit, ni de cette tournure de connaissances, de manières, de manèges, que donne le grand monde, mais surtout la cour; il avait vingt-six ans. A tout prendre, c’était, et par sa naissance et par plusieurs autres qualités, un cavalier distingué. Ses défauts, il les savait cacher; les plus grands de tous étaient l’esprit d’intrigue et le manque de principes: ceux-ci n’étaient pas développés à mes yeux. Je tins bon pendant le printemps et une partie de l’été; je le voyais quasi tous les jours, je ne changeai point de conduite avec lui; j’étais avec lui comme j’étais avec tous les autres, je ne le voyais qu’en présence de la cour ou d’une partie de celle-ci. Un jour je m’avisai de lui dire, pour m’en défaire, qu’il s’adressait mal. J’ajoutai: «Que savez-vous? peut-être mon cœur est-il pris ailleurs.» Ceci dit, au lieu de le décourager, je vis que sa poursuite n’en devint que plus ardente. Il n’était pas question dans tout ceci du cher mari, parceque c’était une chose connue et reçue qu’il n’était guère aimable, même pour les objets dont il était amoureux, et il l’était continuellement, et faisait, pour ainsi dire, la cour à toutes les femmes. Il n’y avait que celle qui portait le nom de la sienne qui fût exclue de son attention.
Sur ces entrefaites Tchoglokoff nous invita à une chasse sur son île, où nous allâmes en chaloupe; nos chevaux nous avaient devancés. Dès que j’arrivai je me mis à cheval, et nous allâmes trouver les chiens. Serge Soltikoff guetta le moment où les autres étaient à la poursuite des lièvres, et s’approcha de moi pour me parler de sa matière favorite. Je l’écoutai plus attentivement qu’à l’ordinaire. Il me fit un tableau du plan qu’il avait arrangé pour envelopper d’un profond mystère, disait-il, le bonheur dont quelqu’un pouvait jouir en pareil cas. Je ne disais mot; il profita de mon silence pour me persuader qu’il m’aimait passionnément, et il me pria de lui permettre de croire qu’il pouvait espérer qu’il ne m’était pas du moins indifférent. Je lui dis qu’il pouvait jouir d’imagination, sans que je pusse l’en empêcher. Enfin il fit des comparaisons des autres gens de la cour, et me fit convenir qu’il leur était préférable: de-là il conclut qu’il était préféré. Je riais de ce qu’il disait, mais au fond je convins qu’il me plaisait assez. Au bout d’une heure et demie de conversation je lui dis de s’en aller, parcequ’une aussi longue conversation pouvait devenir suspecte. Il me dit qu’il ne s’en irait pas, si je ne lui disais, moi, qu’il était souffert. Je lui répondis: «Oui, oui, mais allez-vous-en.» Il dit: «Je me le tiens pour dit,» et donna des deux à son cheval, et moi je lui criais: «Non, non,» et lui répétait: «Oui, oui,» et ainsi nous nous séparâmes. Revenus à la maison, qui était sur l’île, nous y soupâmes, et pendant le souper, il s’éleva un grand vent de mer, qui fit enfler les eaux si considérablement qu’elles montèrent jusqu’aux degrés de l’escalier de la maison, de sorte que toute l’île était couverte, à quelques pieds de hauteur, des eaux de la mer. Nous fûmes obligés de nous arrêter sur l’île de Tchoglokoff jusqu’à ce que la tempête et les eaux fussent baissées, ce qui dura jusque vers les deux ou trois heures du matin. Pendant ce temps Serge Soltikoff me dit que le ciel même lui était favorable ce jour-là, parcequ’il le faisait jouir plus longtemps de ma vue, et quantité de choses pareilles. Il se croyait déjà fort heureux; mais moi je ne l’étais guère: mille appréhensions me troublaient la tête, et j’étais très maussade, selon moi, ce jour-là, et très mal-contente de moi-même. J’avais cru pouvoir gouverner et morigéner sa tête à lui et la mienne, et je compris, que l’un et l’autre étaient difficiles, sinon impossibles.
A deux jours de-là Serge Soltikoff me dit qu’un des valets de chambre du grand-duc, nommé Bressan, français de nation, lui avait dit que Son Altesse Impériale avait dit, dans sa chambre: «Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff, lui font accroire ce qu’ils veulent et puis s’en moquent.» Il faut dire vrai, il en était quelque chose, et le grand-duc s’en était aperçu. Je répondis à cela en lui conseillant d’être plus circonspect à l’avenir. Je pris quelques jours après un terrible mal de gorge qui me dura plus de trois semaines, avec une forte fièvre pendant laquelle l’Impératrice m’envoya la princesse Kourakine qui se mariait avec le prince Lobanoff: je devais la coiffer. On la fit asseoir à cet effet, en robe de cour sur grand panier, sur mon lit; je fis de mon mieux; mais Mme Tchoglokoff, voyant qu’il m’était impossible de parvenir à la coiffer, la fit descendre de mon lit et acheva de la coiffer. Je n’ai pas revu cette dame depuis ce temps-là.
Le grand-duc était alors amoureux de la demoiselle Marthe Isaevna Schafiroff que l’Impératrice avait nouvellement placée près de moi, de même que la sœur ainée de celle-ci, nommée Anne Isaevna. Serge Soltikoff, qui était un démon en fait d’intrigue, se faufila avec ces deux demoiselles afin de savoir ce qu’il pourrait y avoir de discours du grand-duc avec les deux sœurs à son sujet, pour en faire son profit. Ces filles étaient pauvres, assez sottes et très intéressées, et réellement elles devinrent très confiantes avec lui dans fort peu de temps.
Sur ces entrefaites nous allâmes à Oranienbaum, où de rechef je fus tous les jours à cheval et ne portais plus d’autre habit que celui d’homme, excepté les dimanches. Tchoglokoff et sa femme étaient devenus doux comme des moutons. J’avais aux yeux de Mme Tchoglokoff un nouveau mérite: j’aimais et je caressais beaucoup un de ses enfants qui était avec elle. Je lui faisais des habits, et Dieu sait tous les jouets et nippes que je lui donnais. Or la mère raffolait de cet enfant, qui après cela est devenu un tel vaurien qu’il a été enfermé par sentence, pour ses fredaines, dans une forteresse, pour quinze ans. Serge Soltikoff était devenu l’ami, le confident, le conseiller de M. et de Mme Tchoglokoff. Assurément aucun homme qui avait le sens commun, n’aurait pu se soumettre à une aussi dure besogne, qui est celle d’entendre deux sots orgueilleux, arrogants et égoïstes déraisonner toute la journée, sans y avoir un très grand intérêt. On devina, on supposa celui qu’il pouvait y avoir; ceci parvint à Péterhof et aux oreilles de l’Impératrice. Or dans ce temps-là il arrivait assez souvent que quand Sa Majesté Impériale avait envie de gronder, elle ne grondait pas pour ce pourquoi elle aurait pu gronder, mais elle prenait le prétexte de gronder pour ce dont on ne s’était jamais avisé qu’elle pourrait gronder: ceci est une remarque de courtisan; je la tins de la propre bouche de son auteur, nommément de Zachar Czernicheff. A Oranienbaum tout le monde de notre suite était convenu, tant hommes que femmes, de se faire pour cet été des habits de la même couleur, le dessus gris, le reste bleu, avec un collet de velours noir, le tout sans garniture aucune. Cette uniformité nous était commode de plus d’une façon. C’est à cet habillement qu’on s’accrocha, et plus particulièrement à ce que j’étais toujours habillée en habit de cheval et que je montais en homme à Péterhof. Pour un jour de cour l’Impératrice dit à Mme Tchoglokoff que cette manière de monter m’empêchait d’avoir des enfants, et que mon habillement ne convenait point; que quand elle montait à cheval, elle changeait d’habit. Mme Tchoglokoff lui répondit que pour avoir des enfants il n’en était pas question; que ceux-ci ne pouvaient venir sans cause, et que, quoique Leurs Altesses Impériales fussent mariées depuis 1745, cependant la cause n’en existait pas. Alors Sa Majesté Impériale gronda Mme Tchoglokoff, et lui dit qu’elle s’en prenait à elle de ce qu’elle négligeait de prêcher les parties intéressées sur cet article, et en général elle marqua beaucoup d’humeur, et lui dit que son mari était un bonnet de nuit qui se laissait mener par des morveux. Tout ceci fut redit dans les vingt-quatre heures à leurs confidents. A ce mot de morveux, les morveux se mouchèrent, et, dans un conseil très particulier tenu à cet effet par ces morveux, il fut résolu et déterminé qu’en suivant très strictement les sentiments de Sa Majesté Impériale, Serge Soltikoff et Léon Narischkine encourraient une disgrâce simulée de la part de M. Tchoglokoff, dont lui-même peut-être ne se douterait pas; que sous prétexte de maladie de leurs parents, ils se retireraient dans leurs maisons pour trois semaines ou un mois, afin de faire tomber les bruits sourds qui couraient. Ceci fut exécuté à la lettre, et le lendemain ils partirent pour se confiner dans leurs familles pour un mois. Pour moi je changeai tout de suite d’habillement, aussi bien l’autre était-il devenu inutile. La première idée de l’uniformité d’habillement nous était venue de celui qu’on portait les jours de cour à Péterhof; il était, le dessus, blanc, le reste vert, et le tout chamarré de galons d’argent. Serge Soltikoff, qui était brun, disait que dans cet habit blanc et argent il avait, lui, l’air d’une mouche dans du lait. Au reste je continuais à fréquenter les Tchoglokoff comme ci-devant, quoique j’y essuyais un plus grand ennui. Mari et femme en étaient aux regrets de l’absence des deux principaux champions de leur société, en quoi assurément je ne les contredisais pas. La maladie de Serge Soltikoff prolongea encore son absence pendant laquelle l’Impératrice nous fit dire de venir d’Oranienbaum la joindre à Cronstadt, où elle se rendait pour faire entrer les eaux dans le canal de Pierre I, que cet empereur avait commencé et qui venait d’être achevé. Elle nous devança à Cronstadt. La nuit qui suivit son arrivée étant devenue fort orageuse, Sa Majesté Impériale, qui, dès son arrivée, nous avait fait dire de venir l’y joindre, crut que pendant cet orage nous étions en mer; elle fut fort inquiète pendant toute la nuit; il lui parut qu’un bâtiment qu’elle voyait de ses fenêtres et qui souffrait en mer, pouvait bien être le yacht sur lequel nous devions passer la mer; elle eut recours à des reliques qu’elle avait toujours à côté de son lit; elle les porta à la fenêtre et leur faisait faire le mouvement contraire du bâtiment qui souffrait de la tourmente; elle s’écria plusieurs fois qu’assurément nous allions périr et que ce serait sa faute à elle, parceque, nous ayant envoyé réprimander il n’y avait pas longtemps, pour lui témoigner plus d’empressement nous serions partis tout de suite après l’arrivée du yacht. Mais de fait le yacht n’arriva qu’après cette tourmente à Oranienbaum, de façon que nous ne nous rendîmes à bord que le lendemain après-midi. Nous restâmes trois fois vingt-quatre heures à Cronstadt, pendant lesquelles la bénédiction du canal eut lieu avec une très grande solemnité, et l’on fit entrer l’eau pour la première fois dans ce canal. L’après-dîner il y eut un grand bal. L’Impératrice voulait rester à Cronstadt pour voir de rechef sortir l’eau; mais elle repartit le troisième jour sans que ceci eût été effectué. Ce canal n’a pas été mis à sec depuis cette époque jusqu’à ce que, de mon règne, j’aie fait construire le moulin à feu qui le vide; d’ailleurs la chose aurait été impossible, le fond du canal étant plus bas que la mer; mais c’est ce qu’on n’envisageait pas alors.
De Cronstadt chacun revint chez soi; l’Impératrice alla à Péterhof, et nous à Oranienbaum. M. Tchoglokoff demanda et obtint la permission d’aller dans une de ses terres pour un mois. Pendant son absence, madame son épouse se donna beaucoup de mouvement pour exécuter les ordres de l’Impératrice à la lettre. D’abord elle eut beaucoup de conférences avec le valet de chambre du grand-duc, Bressan; celui-ci trouva à Oranienbaum une jolie veuve d’un peintre, nommé Mme Groot; on fut quelques jours à la persuader, à lui promettre je ne sais quoi, puis à l’instruire sur ce qu’on voulait d’elle et à quoi elle devait se prêter. Ensuite Bressan fut chargé de faire faire à Son Altesse Impériale la connaissance de cette jeune et jolie veuve. Je voyais bien que Mme Tchoglokoff était fort intriguée; mais j’ignorais de quoi, lorsqu’enfin Serge Soltikoff revint de son exil volontaire et m’apprit à peu-près de quoi il était question. Enfin, à force de peine, Mme Tchoglokoff parvint à son but, et quand elle fut sûre de son fait, elle avertit l’Impératrice que tout allait au gré de ses désirs. Elle espérait grande récompense de ses peines; mais sur ce point elle se trompa, car on ne lui donna rien: cependant elle disait que l’Empire lui en devait. Immédiatement après nous rentrâmes en ville.
Ce fut dans ce temps-là que je persuadai le grand-duc de rompre la négociation avec le Danemark. Je lui fis ressouvenir les conseils du comte de Bernis, qui était déjà parti pour Vienne; il m’écouta et ordonna de finir sans rien conclure, ce qui fut fait. Après un court séjour au palais d’été, nous retournâmes à celui d’hiver.
Il me parut que Serge Soltikoff commençait à diminuer ses assiduités, qu’il devenait distrait, quelquefois fat, arrogant et dissipé. J’en étais fâchée, je lui en parlai. Il me donna de mauvaises raisons et prétendit que je n’entendais rien à l’excès d’habileté de sa conduite: il avait raison, car je le trouvais assez étrange. On nous dit de nous préparer pour le voyage de Moscou, ce que nous fîmes. Nous partîmes le 14 décembre 1752 de Pétersbourg. Serge Soltikoff y resta et ne vint que plusieurs semaines après nous. Je partis de St Pétersbourg avec quelques légers indices de grossesse; nous allions fort vite, nuit et jour. A la dernière station avant Moscou, les indices s’évanouirent avec de violentes tranchées. Arrivée à Moscou, et voyant le tour que prenaient les choses, je me doutai que je pouvais bien avoir fait une fausse couche. Mme Tchoglokoff était restée à St Pétersbourg, parcequ’elle venait d’accoucher de son dernier enfant, qui était une fille; c’était le septième. Quand elle fut relevée, elle nous joignit à Moscou.
1753.