Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 6
Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens autour de la salle législative, et que le parti se flattait de l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte, le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques jours après sur Dubois de Crancié.
La discussion s'ouvrit d'une manière assez imposante sur la proposition de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il, (et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature; elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui, redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par des hommes qui n'en voulaient aucune.
La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils. Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée. Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les élémens de troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître.
La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.
Mais ce n'était là que des moyens évasifs. La patrie était réellement en danger; des factions aigries déchiraient l'État. La destitution de Bernadotte, déguisée sous l'apparence d'une démission sollicitée de sa part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprêter défavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique, Bernadotte répondit en ces termes à l'annonce officielle de sa retraite: «Je n'ai pas donné ma démission _que l'on accepte_, et je rétablis ce fait pour l'honneur de la vérité qui appartient aux contemporains et à l'histoire....» Puis, annonçant qu'il avait besoin de repos, il sollicita son traitement de réforme «que je crois avoir mérité, ajouta-t-il, par vingt années de services non interrompus.»
Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande division d'opinion qui régnait et dans le Corps législatif et au Directoire. «Le vaisseau de l'État, me disais-je souvent, flottera sans direction jusqu'à ce qu'il se présente un pilote qui le fasse surgir au port.»[16]
[Note 16: Fouché nous prépare adroitement au 18 brumaire. (_Note de l'éditeur_.)]
Deux événemens subits amenèrent notre salut. D'abord la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, le 25 septembre, qui, en refoulant les Russes et en préservant notre frontière, nous permit de nous traîner sans crise intérieure jusqu'au 16 octobre, jour où Bonaparte, débarqué à Fréjus le 9, fit sa rentrée dans Paris, après avoir violé les lois de la quarantaine, préservatrices de la santé publique.
Ici arrêtons-nous un moment. Le cours des événemens humains, sans nul doute, est soumis à une impulsion qui dérive de certaines causes dont les effets sont inévitables. Inaperçues par le vulgaire, ces causes frappent plus ou moins l'homme d'état; il les découvre soit dans certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations l'éclairent et le guident. Voici ce qui m'était arrivé cinq ou six semaines avant le débarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que deux employés de mes bureaux avaient dit, en discutant l'état des affaires, qu'on reverrait bientôt Bonaparte en France. Je fis remonter à la source, et je sus que cette espèce de prophétie n'avait d'autre fondement qu'un de ces éclairs de l'esprit qui rentrent dans la prévision involontaire. Cette idée me frappa.
Je sus bientôt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en pensaient. Ils étaient persuadés que si leurs lettres et leurs paquets parvenaient en Égypte, en dépit des croisières anglaises, Bonaparte ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Réal, l'un des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses espérances. J'en fis part à Barras, et je le trouvai, sans avoir là-dessus aucune idée fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pénétré, je fis, de mon côté, quelques démarches, soit auprès des deux frères, soit auprès de Joséphine, dans la vue de me rendre les deux familles favorables: elles étaient divisées. Je trouvai Joséphine bien plus accessible. On sait par quelle profusion irréfléchie elle perpétuait le désordre et la détresse de sa maison: jamais elle n'avait un écu. Les 40,000 fr. de revenu que lui avait assurés Bonaparte avant son départ ne lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent, qu'on élevait à pareille somme, lui avaient été faits d'Égypte, en moins d'une année. De plus. Barras me l'ayant recommandée, je l'avais comprise dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je lui remis, de la main à la main, mille louis, galanterie ministérielle qui acheva de me la rendre favorable[17]. Je savais par elle beaucoup de choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec réserve; fréquentant plutôt Gohier, alors président du Directoire, et recevant chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frères, Joseph et Lucien, avec qui elle était fort mal. Ce que j'apprenais de différens côtés finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues. Aussi étais-je comme préparé à cet événement, au moment même où tout le monde en fut frappé de surprise.
[Note 17: Voici réellement l'homme habile, et on sait ce que vent dire l'adjectif _habile_ en révolution. (_Note de l'éditeur_.)]
Il n'y aurait pas eu grand mérite à venir s'emparer d'un pouvoir immense, offert au plus entreprenant, et à recueillir les fruits d'une entreprise où il ne fallait que montrer de l'audace pour réussir: mais abandonner son armée victorieuse, traverser les flottes ennemies, survenir tout-à-coup en temps opportun, tenir tous les partis en suspens, se décider pour le plus sûr, tout peser, tout balancer, tout maîtriser au milieu de tant d'intérêts et de passions contraires, et tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habileté, un caractère tenace, une décision prompte. Ce court intervalle qui sépara l'arrivée de Bonaparte de la journée du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en décrire les particularités, ou plutôt il faudrait la plume de Tacite.
Par un adroit calcul, Bonaparte s'était fait précéder du bulletin de sa victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas échappé que dans certaines coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernières dépêches venues d'Égypte, on remarquait chez Joséphine et chez ses beaux-frères plus de mouvement et d'hilarité. «Ah! s'il allait nous arriver! me dit Joséphine; cela ne serait pas impossible; s'il avait reçu à temps la nouvelle de nos revers, il brûlerait de venir tout réparer, tout sauver!» Il n'y avait pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-à-coup Bonaparte débarque. Il excite le plus vif enthousiasme à son passage à Aix, Avignon, Valence, Vienne, et à Lyon surtout: on aurait dit que partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait sous les auspices de la fortune. Annoncée à Paris sur tous les théâtres, cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse générale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte; mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut très-favorable à ce retour inopiné d'un grand homme. Dès-lors, il parut se regarder comme un souverain qui était reçu dans ses états. D'abord le Directoire en éprouva un secret dépit, et les républicains par instinct, beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'armée d'Orient et violateur des lois sanitaires, Bonaparte eût été brisé devant un gouvernement fort. Mais le Directoire, témoin de l'ivresse générale, n'osa pas sévir; il était d'ailleurs divisé. Comment eût-il pu s'entendre sur une affaire aussi grave, sans unanimité d'intention et de vues? Dès le lendemain, Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en séance particulière, de l'état dans lequel il avait laissé l'Égypte. Là, s'efforçant de justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le pommeau de son épée, qu'elle ne serait jamais tirée que pour la défense de la république et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut convaincu; tant il était disposé à s'abuser.
Se voyant accueilli et recherché par les gouvernans eux-mêmes, Bonaparte, bien résolu de s'emparer de l'autorité, se crut sûr de son fait. Tout allait dépendre de l'habileté de ses manoeuvres. Il considéra d'abord l'état des partis. Le parti populaire, ou celui du _Manége_, dont Jourdan était un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans le vague d'une révolution interminable. Venaient le parti des spéculateurs de révolution, que Bonaparte appelait les _pourris_, et qui avaient Barras à leur tête; puis les modérés ou les politiques conduits par Sieyes, s'efforçant de fixer les destinées de la révolution, pour en être les régulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux jacobins, quand même ils lui eussent déféré la dictature? Mais après avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitôt vaincre sans eux. Que pouvait lui offrir réellement Barras, autre chose qu'une planche _pourrie_, selon l'expression même de Bonaparte? Restait le parti de Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se servir que comme instrument de celui qui prétendait rester maître des affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui eût l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et pourtant il a réussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui étaient les seuls de bonne foi.
Il se forma d'abord une espèce de conseil privé composé de ses frères, de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Réal, Bruix, et d'un autre personnage qui bientôt l'emporta sur les autres par sa dextérité; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcelé par le parti du manège, et forcé d'abandonner le ministère, s'en faisait alors un titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas être accueilli de Bonaparte à cause de l'expédition d'Égypte, ou plutôt pour l'avoir conseillée. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se présente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'oeil, voit tout le parti qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre à nu les plaies du gouvernement, qui le met au fait de l'état des partis et de la portée de chaque caractère. Il sait par lui que Sieyes, traînant à sa suite Rogers-Ducos, médite un coup d'état; qu'il n'est occupé que du projet de substituer à ce qui existe un gouvernement de sa façon; que si d'un côté il a contre lui les républicains les plus énergiques, qui se repentent de l'avoir élu, de l'autre il a un parti tout formé dont le foyer est au Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas même Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de l'autre; que ces deux derniers, attachés aveuglément à l'ordre actuel des choses, penchent pour les républicains ardens et même pour les jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractère ils disposeraient à leur gré du Conseil des cinq cents, et même d'une bonne partie de l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres conseillers le lui confirment. Quant à lui, rien ne perce encore de ses véritables desseins. Il montre en apparance un grand éloignement pour Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'épanchement et d'intimité pour Gohier et Moulins; il va jusqu'à leur proposer de se défaire de Sieyes, à la condition d'être élu à sa place. Mais n'ayant pas l'âge voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant peut-être son ambition, restent inflexibles sur l'âge. C'est alors sans doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y emploie Chénier, et Chénier y emploie Daunou. Dans une première conférence entre lui, Daunou, Sieyes et Chénier, il leur donne l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de se contenter d'être le premier officier de l'autorité exécutive: je tiens ceci de Chénier lui-même.
Ce fut immédiatement après cette conférence que se formèrent les premiers conciliabules de députés, tantôt chez Lemercier, tantôt chez Frégeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre frère Lucien. «Vous ne le connaissez pas; disait-il à ceux qui voulaient lui confier toute la direction du mouvement qui se préparait; vous ne le connaissez pas; une fois là, il se croira dans son camp; il commandera tout, voudra être tout.»
Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente, énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut assoupie par l'appât des honneurs et des richesses.
On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires; que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de l'espoir trompé.
La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes politiques impérieusement commandées par nos moeurs, nos vices, nos écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions.
Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà que les destinées de la France étaient dans ses mains.
Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors, politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie.
Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer.
Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui. Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs, Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier, président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa révolution avec Barras ou avec Sieyes.
Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan, Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un tel homme.»
Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne pourrait rien entreprendre sans lui.
Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de garantie mutuelle.
A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot; il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique.
De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien, secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun, Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar, Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.