Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 4

Chapter 43,649 wordsPublic domain

Tout cela était pitoyable par sa déraison. Averti que j'avais disparu et me croyant caché dans Milan, le Directoire réexpédia un courrier extraordinaire, porteur de l'ordre itératif de me faire sortir d'Italie. «...Si vous aviez connaissance, écrivit immédiatement au Directoire cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouché fût sur votre territoire, je vous prie de m'en informer.» Je m'amusai de sa perplexité et des frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai à Paris dans les premiers jours de janvier 1799. Déjà le crédit et la prépondérance de Rewbel et de Merlin avaient singulièrement déclinés. Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils commençaient à baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler à leur barre et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentèrent d'annoncer dans leur journal officiel que j'étais de retour de ma mission près la république cisalpine. Je me crus assez fort pour leur demander compte moi-même de leurs procédés sauvages à mon égard, exigeant pour mes déplacemens des indemnités que je reçus, mais avec l'instante prière de ne point faire d'esclandre.

J'ai pensé que ces détails sur mon premier naufrage dans ma navigation des hauts emplois feraient connaître et l'état des esprits à cette époque et le terrain sur lequel j'eus d'abord à opérer. J'avais d'ailleurs écrit déjà cet exposé, à la demande de Bonaparte, à la veille de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouvé, en le relisant, des souvenirs dans lesquels je me suis complu.

Je voyais l'autorité directoriale ébranlée, moins par les préludes des revers publics, que par les menées sourdes des factions mécontentes: sans se montrer encore à visage découvert, elles préparaient leurs attaques dans l'ombre.

On se montrait fatigué généralement de l'esprit étroit et tracassier qui animait nos cinq rois à terme; on s'indignait surtout que leur autorité ne se fit connaître que par des exactions, des injustices et des inepties. En réveillant les passions assoupies, ils provoquèrent les résistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens ou attentifs, et mon propre coup-d'oeil suffirent pour me faire juger sainement de l'état des choses.

Tout annonçait de grands événemens et une crise prochaine. Les Russes s'avançaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur notes à l'Autriche pour essayer de les arrêter; et dès la fin de février on donna le signal des batailles sans qu'on fût prêt à faire la guerre. Le Directoire avait provoqué cette seconde coalition tout en se privant lui-même de ses meilleurs généraux. Non seulement Bonaparte était relégué dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, échappé à l'expédition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru était déporté à Sinnamary, mais Moreau était en disgrâce, mais Bernadotte, retiré de la diplomatie après l'éclat de sa légation de Vienne, venait de se démettre de son commandement de l'armée d'observation; mais encore la destitution de Championnet était prononcée, pour avoir voulu mettre un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-même, l'intrépide et vertueux Joubert avait reçu sa démission, pour avoir voulu établir en Italie une liberté sage qui eût cimenté les liens qui unissaient deux nations dont les destinées semblaient devoir être communes.

Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Égypte n'avaient vu que les préludes, s'ouvrit le 1er de mars; et dès le 21, Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le força de repasser précipitamment le Rhin: douloureux présage qui fut bientôt suivi de la rupture du congrès de Rastadt, comédie politique, dont le dernier acte fut un drame horrible. Nous ne fûmes pas plus heureux en Italie qu'en Allemagne: Schoerer, le général de prédilection de Rewbel, perdit sur l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les libertés de l'Italie, des conquêtes qui nous avaient coûté trois campagnes laborieuses.

Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers, toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.

J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens, et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions, mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son exil belliqueux, manoeuvraient dans le même but. Lucien montrait un patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.

La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition flagrante.

On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité _assurée_ peut se changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se tamisait la politique.

Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon, il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus faits l'un que l'autre pour manier la police[9].

[Note 9: Petite vanité de Fouché qui prépare tout comme dans un mélodrame, pour entrer lui-même en scène comme seul capable de tenir le timon de la police, d'exploiter ses ténébreuses intrigues et ses fertiles émolumens. (_Note de l'éditeur_.)]

L'oeuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe, Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena, Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il manoeuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu.

A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués, dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la vengeance, sur les frontières mêmes de la république?

Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire. «Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions, des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui d'engloutir la république.»

Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les Russes s'approchant des frontières.

Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur, vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles; mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter.

On lui enlève d'abord le droit de restreindre la liberté de la presse. La manifestation de l'opinion n'étant plus comprimée, il n'est plus possible à des légistes de défendre le terrain. Aussi, à peine a-t-on contesté et révoqué la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire sans dire mot.

Toutefois Merlin et Reveillère s'obstinaient et prétendaient tenir bon dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les députés de sa coterie vont au Luxembourg demander impérieusement la démission des deux Directeurs. En même temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission des onze dont Lucien faisait partie, monte à la tribune et trouve moyen d'effrayer les Directeurs par la préface de leur acte d'accusation.

«Je ne vous parlerai pas, s'écrie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud, de vos Trouvé, de vos Faypoult, qui, non contens d'exaspérer nos alliés par des concussions de toute nature, ont violé par vos ordres les droits des peuples, ont proscrit les républicains ou les ont despotiquement destitués pour les remplacer par des traîtres!...» Je n'étais pas étranger à cette sortie, où se trouvait une approbation indirecte de ma conduite, et un blâme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire à mon égard.

Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillère, sur l'assurance formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnèrent leur démission, et Sieyes devint le maître du champ de bataille. A l'instant même, toute la force de la révolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.

D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collègues, en remplacement des Directeurs expulsés, que des hommes tels que Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par leur capacité, ou la force de leur caractère. Cette combinaison tendait à les rendre maîtres des affaires, Roger-Ducos s'étant associé de vote et d'intérêt avec Sieyes.

Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras obtint de Sieyes, et à laquelle je ne fus pas non plus étranger. Peu de jours après je fus nommé à l'ambassade de Hollande: c'était une sorte de réparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre congé de Sieyes; il me dit que jusque-là on avait gouverné au hasard, sans but comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de même à l'avenir; il témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je répondis qu'il, était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à l'aristocratie républicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pût s'établir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela était possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui parlai alors de Joubert comme d'un général pur et désintéressé, que j'avais été à portée de bien connaître en Italie, et auquel on pourrait, au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait à craindre ni son ambition, ni son épée, qu'il ne tournerait jamais contre la liberté de sa patrie. Sieyes m'ayant écouté, attentivement jusqu'au bout, ne me répondit que par un: _C'est bien!_ Je ne pus lire autre chose dans son regard oblique.

On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu, avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu sénateur depuis, une conversation très-significative; qu'il lui avait avoué, que la révolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne trouverait stabilité et sûreté qu'à la faveur d'une autre organisation sociale qui nous présenterait l'équivalent de la révolution de 1688, en Angleterre; ajoutant qu'on voyait là, depuis plus d'un siècle, la liberté et la couronne coucher ensemble sans satiété et sans divorce. On lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. «Cela est vrai, avait-il répondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite principauté aussi paternellement que Léopold a gouverné la Toscane.» Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait opposé le manifeste de 1792. «Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste, avait-il repris vivement, et il serait facile d'établir qu'il a conseillé lui-même la retraite de Champagne, se refusant de mettre la France à feu et à sang, et d'agir pour les émigrés. Du reste, nous ne devons pas songer au fils du lâche Égalité, continua Sieyes; non-seulement il n'y a point assez d'étoffe, mais il est certain qu'il s'est réconcilié avec le prétendant: il n'oserait pas faire un pas de lui-même. Parmi nos généraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en mesure de se mettre à la tête d'une coalition d'hommes forts pour nous tirer du gâchis où nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler, notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.» Cette conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que Sieyes avait tenu, sur notre situation intérieure, à peu près le même langage à Barras. Ces lueurs suffirent pour m'éclairer sur son compte et pour fixer mon opinion sur ses arrière-pensées.

Nul doute qu'il n'eût déjà le projet de nous donner un pacte social de sa façon. L'orgueilleux prêtre était tourmenté depuis long-temps par cette ambition de s'ériger en législateur unique. Je partis avec la persuasion qu'il était parvenu à faire goûter ses vues à quelques hommes influens, tels que Daunou, Cabanis, Chénier, Garat, et à la plupart des membres du Conseil des anciens, qui, entraînés depuis, ont dépassé le but qu'on s'était proposé. Tel fut le germe de la révolution qui se prépara bientôt, et sans laquelle la France eût inévitablement succombé dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups répétés de la coalition européenne.

J'eus à peine le temps d'aller toucher barre à la Haye, où je remplaçai Lombard de Langres, sorte d'auteur maniéré, mais d'ailleurs bon homme. Je trouvai cette autre république cadette divisée dans ses autorités, en hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en démagogues, comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais n'aurait aucune influence sur les destinées du pays, tant que nos armées seraient en état de protéger la Hollande. Là je retrouvai Brune, qui maintenait nos troupes très-fermes, tout en fermant les yeux sur les opérations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'être d'accord; comme moi il se trouvait assez vengé par le renversement des gouvernans mal habiles qui nous avaient froissés et dépaysés mal à propos.

Cependant rien ne prenait une assiette fixe à Paris; tout y était mobile, et il était à craindre que le triomphe des Conseils sur le pouvoir exécutif ne finît par l'énerver et amener la désorganisation du gouvernement; il était à craindre surtout que les anarchistes, outrant les conséquences de la dernière révolution, ne voulussent tout bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'étaient pas en état de gérer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient porté au ministère de la guerre, et dont l'ambition et le caractère n'étaient pas sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.

Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir, il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés, qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique, adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la marche des événemens fissent diversion[10].

[Note 10: Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun écrit aussi lumineux sur les intrigues de cette époque. (_Note de l'éditeur_.)]

Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens, de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante. L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou tourner contre lui par la défiance.

Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert, revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire pour la magie de son rôle.

Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée, penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon; puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1er août je fus installé.

La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense, soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique. La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins immédiat.