Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I

Part 8

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Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général, qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_! et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle, arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs députés.»--«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.--«C'est donc pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend répéter les cris de «_vive la constitution!... vive la république!_ De tous côtés on l'apostrophe. _A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_» s'écrient les députés les plus furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général, traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud, crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le dieu de la foudre!»

Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il, que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!» Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats, cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à diriger les baïonnettes contre la législature.

Cependant le plus effroyable tumulte régnait dans la salle. Ferme au fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: _hors la loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!_ On alla jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours, décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud. Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que moi que, le parti n'avait _ni bras ni tête_. Lucien, inspirant à Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée. Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées, conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur toge et se dispersent.

Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10 novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage découvert.

Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire appellera le triomphe de l'usurpation militaire.

Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe, qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins.

Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte; ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il établissait en outre une commission législative de cinquante membres pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission consulaire.

Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin, le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais du Luxembourg.

J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000 francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui, en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de Chazal: «Messieurs vous avez un maître!»

Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or, n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua.

On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls, le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le géomètre Laplace; on réserva _in petto_ les affaires étrangères à Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme. Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.

Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police voyait bien et voyait juste.

Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19 brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré, le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription impolitique et inutile.

Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de la haute police.

Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant.

Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.

Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous en assignerons les causes.

Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner à la police générale un caractère de dignité, de justice et de modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne voulant donner à l'oeil scrutateur de la police que la direction de l'observation et non celle de la délation.

Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des royalistes disposés à se soumettre au gouvernement.

Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le coeur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont exprimées.

Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré lui-même, confondant ses voeux avec ceux des contre-révolutionnaires, souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale[18].

[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allégorie. Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon, piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine. Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi; c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]

Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme. Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manoeuvré avec des hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe.

A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires. Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier. L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères. J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés.

Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte, Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait avec impatience.

Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand électeur_ à vie choisi par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls, celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indépendans l'un de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.