Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I
Part 7
Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet. Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte, qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière. Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée, pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte.
Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis, Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de campagne de Mme Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire. La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris de Mme Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son coeur, il ne pouvait soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son énergie politique. Celle qui possédait son coeur put y tout lire et fut discrète.
On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions. Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin. Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même Conseil, présidée par le député Cornet.
L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle et beaucoup d'activité.
Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis son retour.
Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier, qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité, j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais, l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.
Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration, ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens. J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait, soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit heures du matin, j'apprends que le président de la commission des Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres. J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après, arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait dans ses mains le sort de la république.
Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500 chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de translation.
J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.
Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forçant la consigne du palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission.
Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de Saint-Cloud. «--Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des anciens.--J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il était bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous faire connaître.--Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la commission des inspecteurs des Anciens.--La majorité est au Luxembourg, reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver le messager des Anciens apportant au président la communication du décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras, et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des délibérations, pour aviser à un parti quelconque.
Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission. Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de dragons.
Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur.
J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes.
Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique, et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées, soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive. Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel; puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite. Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier, président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... _je le veux!_...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la révolution semble avoir l'assentiment universel.
Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore, soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent, et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti, venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait, leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires, savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir, et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit, et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit Sieyes, d'un air piqué.»
J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes; Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman.
Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier, Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du _Manége_, passèrent la nuit en conciliabules.
Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de choses.
J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police en permanence, ayant l'oeil à tout, recevant et examinant moi-même les rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé dans l'idée que l'épée seule trancherait le noeud.
La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le rapport tout prêt.
Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de _vive la constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!_ se firent entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de _vive la république_! décida qu'elle renouvellerait individuellement le serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment.
La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire, établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites.
Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens. Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter les ordres du Conseil.