Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I
Part 5
Je m'élevai par la pensée au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux connu la France occulte par des communications orales et confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus tard.
Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire, changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte digue ne s'élevait à propos.
Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras, qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes. Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait pressé, d'un côté, par la société du _Manége_, qui, prenant le ton et l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit, avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras.
Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion.
Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi, toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le Directoire résolut d'essayer ses forces.
Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus qu'à manoeuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs.
Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme aux _massacres_. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent rentrer dans la ligne constitutionnelle.
La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau), considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens comme une initiative qui blessait la constitution. Le député Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur, ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence encore à la société du _Manége_.
Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant. Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manoeuvrer avec adresse au milieu même des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire, où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être que l'instrument de la majorité du Directoire.
La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les _houra_ contre les jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents, comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac. J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annonça que la violation des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait déterminé à en ordonner la clôture.
[Note 11: Et quelles étaient donc les vues de Fouché en manoeuvrant ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutôt contre la souveraineté du peuple, dogme favori de Fouché? Il nous l'a dit lui-même; il aspirait à devenir l'une des premières têtes de l'_aristocratie_ révolutionnaire. (_Note de l'éditeur_.)]
Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes, qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport, le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés, les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette insurrection mal conçue et mal menée.
[Note 12: Ici ce n'était plus le Fouché de l'aristocratie révolutionnaires, mais le Fouché de la Convention; sa police d'ailleurs était comme Janus, elle avait deux visages. (_Note de l'éditeur_.)]
Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan, le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages, qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles, au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur, me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis. Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini. La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir avec la guerre civile[13].
[Note 13: Ici c'est Fouché précurseur et promoteur du régime impérial. (_Note de l'éditeur_.)]
Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens, irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse? Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le Journal des _hommes libres_, a sanctionné ostensiblement le massacre des républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son message sur la clôture des sociétés politiques.»
A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec Mlle de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert, renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la balle meurtrière était partie d'une mince _cassine_ (maisonnette de campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert, quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères. Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou par des faits trop peu éclaircis. _Je vous laisse Joubert_! avait dit, en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était relevée par la simplicité de ses moeurs, par son désintéressement, et qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'oeil unie à la rapidité de l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!...
La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras; et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils résolurent de reprendre leurs plans en sous-oeuvre: enfin, je pus agir. Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif; je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de réchauffer toutes les haines....[14]
[Note 14: Toujours même marche quand on aspire à gouverner sans contradicteurs et sans contradictions; Fouché ne suit ici que les errements de la Convention, du Comité de salut public et du Directoire au 18 fructidor; il fera de même sous Bonaparte, et il _nous prouvera_ qu'il a raison. (_Note de l'éditeur_.)]
Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un _coup d'état_; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit insérer dans le _Rédacteur_ et dans le _Moniteur_ l'éloge de mon administration.
Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait pas un seul sur qui l'on pût compter.
Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier, au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour mon pays[15]: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût perdus alors.
[Note 15: Quelle candeur! quel désintéressement dans Fouché! (_Note de l'éditeur_.)]
La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains proscrits sous le nom de _terroristes_ et de _jacobins_.» Tels furent les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il, et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français, comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...»
Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative, d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse, il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de la marge.
J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son caractère ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté. Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes. Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance, des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.