Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I
Part 17
Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer, déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef de l'État.
Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!
Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.
L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.
Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à Saint-Cloud à la fin de l'automne.
L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur. Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges; nous mîmes tout en oeuvre pour le soustraire à une condamnation prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains, j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement, acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français, conditions que je proposai moi-même.
Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait, disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et intrigans dangereux.
A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans l'horizon de la diplomatie.
Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles.
La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule, et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible.
«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans, avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien, dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis, sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre Majesté nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas français.»
Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie VII arriva le 25 novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement, le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère dérision.
A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne), les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de la France pour être présens à l'onction et au serment.
Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire oublier les actions qu'on lui imputait.
Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie, nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent. «Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère. Je ne crains pas la vieille Europe.»
Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques, il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout, ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise, pour laquelle il avait une prédilection marquée.
A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest, Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la correspondance secrète en montrait la possibilité.
Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées de terre à manoeuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.
Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de réunir à ses vingt vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller débloquer la rade de Brest; là, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de Gantheaume, ce qui lui eût fait soixante-trois vaisseaux de haut bord, tant français qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le portaient ses instructions.
Quand on sut qu'il venait de rentrer à Cadix au lieu d'accomplir sa glorieuse mission, l'empereur en éprouva la plus violente contrariété; pendant plusieurs jours, ne se possédant plus, il ordonna au ministre de faire passer Villeneuve à un conseil d'enquête, et nomma Rosily pour lui succéder; ensuite il voulut faire embarquer l'armée sur la flotille, malgré l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le pousser à mettre la main sur la garde de son épée, scène déplorable qui causa la disgrâce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien entreprendre.
Mais on eût dit que la fortune, tout en interdisant à Napoléon de triompher sur un élément qui lui était contraire, lui ménageait sur le continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrière de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'était principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il allait puiser toute sa force.
Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors n'avaient pu le détourner jusque-là de son idée fixe contre l'Angleterre. Il savait pourtant que, dès le mois de janvier 1804, le ministre autrichien, comte de Stadion, s'était efforcé de réveiller le démon des coalitions dans un Mémoire adressé au cabinet de Londres, et dont on s'était procuré la copie. Napoléon n'ignorait pas non plus que Pitt avait donné aussitôt à la légation anglaise en Russie l'ordre de pressentir le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui, depuis l'affaire des sécularisations allemandes, était en froideur avec la France. Le meurtre du duc d'Enghien était venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A la note du ministre russe à Ratisbonne, Napoléon avait opposé une note choquante remise au chargé d'affaires d'Oubril, où l'on rappelait la mort tragique d'un père à la sensibilité de son auguste fils; d'Oubril avait été désapprouvé de sa cour pour l'avoir reçue. Je venais de rentrer au ministère quand survint la note en réponse de la part de la Russie: elle demandait l'évacuation du royaume de Naples, une indemnité au roi de Sardaigne, et l'évacuation du nord de l'Allemagne. «Voilà, dis-je à l'empereur, qui équivaut à une déclaration de guerre.--Non, me répondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de roi de Suède qui s'entende réellement avec l'Angleterre contre moi; d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que j'ai à Vienne un parti plus fort que le parti anglais.--Mais ne craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous échappe?...»--Avec l'aide de Dieu et de mes armées, reprit-il, je ne suis dans le cas de craindre personne!» Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans le _Moniteur_. Soit que les mystères du cabinet aient dérobé les transactions subséquentes, soit que Napoléon ait gardé à dessein le silence avec ses ministres, nous n'eûmes connaissance qu'au mois de juillet du _traité de concert_ signé à Saint-Pétersbourg le 11 avril. Déjà l'archiduc Charles quittait la direction des affaires à Vienne, et l'Autriche faisait des préparatifs. On le savait, et pourtant la bonne intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troublée. M. de Talleyrand s'efforçait, auprès du comte de Cobenzel, de dissiper les craintes qu'inspirait la prépondérance de l'empereur en Italie. L'Autriche se présenta d'abord comme médiatrice entre les cours de Saint-Pétersbourg et de Paris; mais l'empereur déclina sa médiation.
Instruit néanmoins qu'on poussait avec ardeur les préparatifs militaires à Vienne, il fait signifier, le 15 août, qu'il les considère comme formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force à remettre à un autre temps l'exécution de son projet contre les Anglais, et il demande impérieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps, publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle développa une suite de plaintes sur les atteintes portées aux traités, sur la dépendance des républiques italiennes suisse et batave; elle s'éleva surtout contre la réunion des couronnes d'Italie et de France sur la tête de Napoléon.
Toutes ces communications restèrent enveloppées des voiles d'une discrète diplomatie; et le public, qui n'était occupé uniquement que du projet de descente en Angleterre, vit avec étonnement le _Moniteur_ du 21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni déclaration préalable, venait d'envahir la Bavière.
Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Français! elle mettait à couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le préservait d'un désastre qui l'eût englouti avec son empire naissant.
L'armée se hâta d'abandonner les côtes de Boulogne. Elle était magnifique, et dans le ravissement de quitter un séjour d'inaction et d'ennui, pour marcher vers le Rhin.
La ligue européenne avait pour objet de réunir contre la France cinq cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces réunies que les cabinets se flattaient d'obtenir l'évacuation du pays d'Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, le rétablissement du roi de Sardaigne et l'évacuation de l'Italie.
Au fond, c'était le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant qu'il n'eût acquis toute sa force.
Il faut l'avouer, Napoléon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un prince bien avisé doit être à la fois renard et lion[24]. Après avoir bien étudié son nouveau champ de bataille (car c'était la première fois qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment que les campagnes de Moreau n'étaient rien auprès des siennes. En effet il s'y prit à merveille pour désorganiser Mack, qui se laissa pétrifier dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achetés plus aisément qu'on ne pense, la plupart s'étant déjà laissé suborner en Italie, où ils n'avaient pas peu contribué aux désastres d'Alvenzi et de Wurmser. Ici on opéra plus en grand, et presque tous les états-majors autrichiens furent moralement _enfoncés_. J'avais remis à Savary, chargé de la direction de l'espionnage au grand quartier-genéral, toutes mes notes secrètes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vîte et avec succès, à l'aide du fameux Schulmeister, vrai protée d'exploration et de subornation. Une fois toutes les brêches faites, ce devint un jeu à la bravoure de nos soldats et à l'habileté de nos manoeuvres d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tête baissée dans le piége: s'il l'eût différée de quinze jours, la Prusse stimulée entrait en ligne.
[Note 24: Dans son livre _du Prince_, chap. XVIII. (_Note de l'éditeur_.)]
Ainsi Napoléon, d'un seul coup, détruisit le concert des puissances; mais cette belle campagne eut pourtant son revers de médaille; je veux parler du désastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de fonder la sécurité insulaire. Ce fut peu de jours après la capitulation d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napoléon reçut le paquet contenant le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que, lisant la dépêche fatale, assis à la même table que Napoléon, et n'osant la lui présenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son coude. A peine Napoléon en eut-il pris connaissance, que se relevant courroucé, il s'écria: «Je ne puis être partout!...» Son agitation fut extrême, et Berthier désespéra de le calmer. Napoléon se vengea de l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, écartant ainsi les Russes, paralysant les Prussiens et dictant des lois dures à l'Autriche.
Occupé de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui était guère possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les détails de l'administration de l'Empire. C'était le Conseil qui gouvernait pendant son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'éludait mon influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire que, dans son camp même, il savait tout, voyait tout et faisait tout. Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser, entortillés dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils glanaient à la suite de mes bulletins de police. Napoléon voulait surtout qu'on eût la bonhommie de croire que dans l'intérieur on jouissait d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut d'après ce motif que, pendant la même campagne, il affecta de me tancer, par la voie du _Moniteur_ et dans ses bulletins, pour avoir refusé à Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pièces. «Où en serions-nous, s'écria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la permission d'un censeur en France pour imprimer sa pensée?» Moi qui le connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs.
Une autre boutade plus grave signala sa rentrée dans Paris, le 26 janvier, après la paix de Presbourg. Il débuta aux Tuileries par une explosion de mécontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et notamment sur le vénérable Barbé-Marbois, au sujet d'un embarras dans les paiemens de la Banque, au commencement des hostilités. Cet embarras, il l'avait occasionné lui-même par l'enlèvement, dans les caves de la Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi Philippe, ces millions contribuèrent puissamment aux succès prodigieux de cette campagne improvisée. Mais ne sommes-nous pas encore trop près des événemens, pour qu'on puisse, sans inconvénient, déchirer tous les voiles?
La paix de Presbourg rendit Bonaparte maître de l'Allemagne et de l'Italie entière, où il s'empara du royaume de Naples. En dissidence avec la cour de Rome, il commençait dès lors à tourmenter le pape, qui naguère était accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacrée. Cette paix si glorieuse amena un autre résultat très-important, l'érection des électorats de Bavière et de Wurtemberg en royaumes, et le mariage de la fille du roi de Bavière avec Eugène Beauharnais, fils adoptif de Napoléon. Tel fut le premier chaînon de ces alliances qui à la fin perdirent Bonaparte, déjà moins touché de sa propre gloire, qu'enivré de distribuer des couronnes, et de mêler son sang à celui des vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.
Dans l'intérieur, la bataille d'Austerlitz et le traité de paix réconcilièrent Napoléon avec l'opinion publique: son auréole de gloire commençait à éblouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse amélioration de l'esprit public. «Sire, lui dis-je, Austerlitz a ébranlé la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.» Il en fut enchanté et m'avoua que dans les batailles, dans les plus grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'était Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville d'Athènes.
Aussi vîmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux républicains me reprochaient de protéger les nobles. Je n'en changeai pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but, celui d'éteindre et de fondre tous les partis dans le seul intérêt du gouvernement.