Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I
Part 16
Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet, tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois. Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré. Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de Varsovie, qui offrit à Louis XVIII des indemnités en Italie et une existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu, hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte, le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat. La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter. Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le _gros juge_ était incapable de démêler et de conduire une affaire si importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent tout perdre.
J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20 mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité, se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il; n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état; ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma voiture, et rentrai chez moi consterné.
Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que, dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince; on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé, disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus volontiers que le duc d'Enghien[21]. Réal m'assura qu'il s'était si peu attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de conspiration contre sa personne.
[Note 21: Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le remplacer au ministère de la police. (_Note de l'éditeur_.)]
L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante. Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres.
Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise, et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit, afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme.
«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre part en imposera plus que les échafauds.»
M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain d'une éclatante faveur.
J'avais aussi donné à Bonaparte le conseil de se rendre maître de la crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution, de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités, dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté[22] fit la motion de conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et les droits du peuple.
[Note 22: Le tribun Curée.]
Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur tête, pour adhérer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat, dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne. Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de dispositions à une opposition nationale.
Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture. N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs entraient dans la ligne de sa descendance directe.
Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière, et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité de l'histoire.
Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils: l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui, dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le noeud qui l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude, de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps, l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante, pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le coeur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer tous les voiles.
Pourtant tous les voeux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait désigné dans son coeur comme son enfant adoptif.
Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté.
Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat, Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont l'opinion ratifia le choix.
Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.
On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le premier comme archichancelier, le second comme architrésorier, n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues avant l'absurde réunion de la police à la justice.
Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.
Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là, j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation nouvelle de mon ministère.
Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible; et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes, rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit, avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires, pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.
Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels, savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations extérieures, soit par l'empereur lui-même.
J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.
Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le réseau de la police.
La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me donner le résultat de leurs observations.
[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de M...]
J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté, les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.
Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police. Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.
Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement le malaise et les souffrances de l'État.