Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I

Part 14

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J'en pénétrai le secret, et voulant agir dans l'intérêt du premier consul comme dans celui de l'État, je donnai avec beaucoup de prudence, à mes amis qui siégeaient au Sénat, une impulsion particulière. J'avais en vue de contre-carrer ou de faire évanouir les plans concertés chez Cambacérès, et dont j'augurai mal.

Nos amis se répandirent le même jour chez les sénateurs les plus influens ou les plus accrédités. Là, exaltant Bonaparte qui, après avoir donné la paix générale, venait de relever les autels et d'essayer de fermer les dernières plaies de nos discordes civiles, les sages organes ajoutèrent que le premier consul tenait d'une main ferme les rênes du gouvernement; que son administration était exempte de reproches, et qu'il appartenait au Sénat de remplir le voeu public, en prorogeant le pouvoir du magistrat suprême au-delà des dix années de sa magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double avantage de donner plus de poids au Sénat et plus de stabilité au gouvernement. Nos amis eurent soin de paraître insinuer qu'ils étaient les organes des désirs du premier consul; aussi le succès dépassa d'abord nos espérances.

Le 8 mai, le Sénat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple français, témoigner sa reconnaissance aux consuls de la république, il donne un sénatus-consulte qui réélit le citoyen Bonaparte premier consul pour dix ans au-delà des dix années fixées par l'article 34 de l'acte constitutionnel du 13 décembre 1799. Un message communique aussitôt ce décret au premier consul, au Corps législatif et au Tribunat.

Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dépit et de contrainte du premier consul, pour s'en faire une idée; ses familiers étaient dans la consternation. La réponse au message fut en termes ambigus; on y insinuait au Sénat qu'il distribuait d'une main trop avare la récompense nationale; un ton de sensibilité hypocrite y régnait, et on y remarqua cette phrase prophétique.... «La fortune a souri à la république, mais la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années!...

C'était à peu près le même langage qu'avait tenu Auguste dans une circonstance pareille.... Mais les dix années de surcroît de pouvoir ajoutées par le Sénat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de prorogation qu'un premier degré pour s'élever plus rapidement au faîte de la puissance. Décidé à l'emporter avec la même ardeur que dans l'événement d'une bataille, il pousse deux jours après (le 10 mai) les deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune autorité à prendre un arrêté portant que le peuple français serait consulté sur cette question: «Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie?...» On faisait, au conseil privé, lecture de ce décret et de la lettre du premier consul au Sénat, quand j'y vins prendre place. J'avoue qu'à mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon âme, pour renfermer en moi les sentimens qui m'agitèrent pendant cette lecture. Je vis que c'en était fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour modérer, s'il était possible, la rapide invasion d'un pouvoir désormais sans contre-poids.

Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorités premières, une impression peu favorable. Mais déjà les ressorts étaient préparés. En peu de temps, le Sénat, le Corps législatif et le Tribunat furent travaillés avec un succès vénal. Il fut démontré au Sénat qu'il était resté fort en arrière de ce qu'on attendait de lui; au Corps législatif et au Tribunat, que le premier consul, en désirant que le peuple français fût consulté, ne faisait que rendre hommage à la souveraineté du peuple français, à ce grand principe que la révolution avait si solennellement reconnu et qui survivait à tous les orages politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affidés et les pensionnés entraînèrent l'adhésion de la majorité. Aux récalcitrans on se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en définitive décidera.

Tandis que les registres destinés à recevoir les suffrages étaient dérisoirement ouverts aux secrétariats de toutes les administrations, aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgré les soins qui furent apportés à en étouffer les circonstances. Dans un dîner où se réunirent, avec une vingtaine d'officiers mécontens, d'anciens republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans ménagemens les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits échauffés, dans les fumées du vin, on alla jusqu'à dire qu'il fallait faire partager au nouveau. César les destinées de l'ancien, non au Sénat où il n'y avait plus que des âmes subjuguées, asservies, mais au milieu même des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut telle que le colonel du 12e régiment de hussards, Fournier Sarlovèse, fameux alors pour son habileté à tirer le pistolet, affirma qu'il se faisait fort, à cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du moins le propos imprudent que le soir même, L...., autre convive, soutint avoir entendu, et alla dénoncer au général Menou, son ami, dans la vue d'arriver par son intermédiaire jusqu'au premier consul; car Menou était, depuis son retour d'Égypte, en très-grande faveur. En effet, il conduit lui-même le délateur aux Tuileries et y arrive au moment où Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre à l'Opéra. Le premier consul reçoit la dénonciation, donne des ordres à sa police militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. Là, on lui apprend que le colonel Fournier est dans la salle même. L'ordre est donné à l'instant à l'aide-de-camp Junot de l'arrêter et de le conduire devant moi comme prévenu de conspiration contre la sûreté extérieure et intérieure de l'État.

Averti à l'avance de l'imprudente et blâmable intempérance de langue de cinq à six mauvaises têtes échauffées par le vin, par les souvenirs de la liberté, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de convives, j'interroge, je réprimande le colonel; je reçois l'expression de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir extrêmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure qu'il ne redoute rien à cet égard. Je songe alors à tout assoupir en faisant réduire la rigueur du premier consul en une simple correction militaire. Mais voilà qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel passe la nuit à la préfecture, et le lendemain des agens de police le conduisent chez lui pour assister à l'enlèvement de ses papiers. Quoiqu'il ne s'y trouvât aucun indice d'attentat médité, l'idée qu'on y verrait des vers, des couplets dirigés contre Bonaparte, lui monte la tête. Que fait-il? Sans rien laisser pénétrer de son dessein, il enferme ses gardiens dans sa chambre et s'évade. Qu'on juge de la colère du premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord à s'exhaler contre la niaiserie des agens de la préfecture, et qu'en mesure, de mon côté, je lui avais adressé à lui-même, dès la veille, la preuve irréfragable que l'incartade du repas militaire était parvenue à ma connaissance. Rien n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand nombre de personnes réunies, eussent été révélés au chef de l'État sans que le chef de la police n'en eût aucun indice. Je lui portai les papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et je le conjurai, après l'examen, de ne point donner à cette affaire l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et à l'égard de l'armée et à l'égard de la position du premier consul, vis-à-vis de la nation appelée à donner son suffrage sur son consulat à vie. Comme je l'avais annoncé, le colonel fut découvert et arrêté, mais avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqué dans la même affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis général, et le même qu'on dit célèbre aujourd'hui, fut également arrêté et envoyé comme le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grâce à mes représentations, le dénouement ne fut point tragique; il ne fut marqué que par des destitutions, des exils, des disgrâces et par des récompenses au délateur.

Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son ambition. Toute la sollicitude ministérielle se tourna, pendant six semaines, à recueillir et à dépouiller les registres où étaient portés les suffrages pour le consulat à vie. Dressé par une commission spéciale, le procès-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et seulement 9,074 votes négatifs. Le 2 août un sénatus-consulte dit organique conféra au premier consul Bonaparte le pouvoir perpétuel. On s'inquiéta peu en général de la manière dont on venait de procéder. La plupart des citoyens qui avaient voté pour lui déférer à vie la magistrature suprême, crurent ramener en France le système monarchique, et avec lui le repos et la stabilité. Le Sénat crut ou feignit de croire que Napoléon obéissait à la volonté du peuple, et qu'on trouvait des garanties suffisantes dans sa réponse au message du premier corps de l'État. «...La liberté, avait dit le premier consul, l'égalité, la prospérité de la France seront assurées.... Content, ajoutait-il avec un ton d'inspiré, d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout émane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'égalité...»

Rien que par ces dernières paroles, le vulgaire pouvait le croire né réellement pour commander à l'univers, tant sa fortune était arrivée, par des voies singulières, au plus haut point d'élévation, et tant il se montrait capable le gouverner les hommes avec un grand éclat. Peut-être, plus heureux qu'Alexandre et que César, eût-il atteint et embrassé la grande chimère du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par choquer les peuples.

Tout n'était pas consommé dans l'escamotage du consulat à vie; et le 6 août l'on vit paraître un long sénatus-consulte organique de la constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls satellites, élaboré par les familiers du cabinet, et proposé _au nom du gouvernement_.

Puisque les Français adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renfermé désormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de leur laisser le temps de se refroidir; il était d'ailleurs persuadé que son autorité ne serait pas entièrement affermie tant qu'il resterait dans l'État un pouvoir qui n'émanerait pas directement de lui-même.

Tel fut l'esprit du sénatus-consulte du 6 août imposé au Sénat. Où peut le considérer comme une cinquième constitution, par laquelle Bonaparte devint maître de la pluralité des suffrages dans le Sénat, tant pour les élections, que pour les délibérations, réservant aux Sénateurs, désormais dans sa main, le droit d'échanger les institutions au moyen de _sénatus-consultes organiques_; réduisant le Tribunat à la nullité, en diminuant de moitié ses membres par l'élimination, enlevant au Corps législatif le droit de sanctionner les traités; et enfin ramenant à sa volonté unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le Conseil d'état comme autorité constituée; finalement le consul à vie se fit déférer la plus belle prérogative de souverain: le droit de faire grâce. Il récompensa les services et la docilité des deux consuls, ses acolytes, en faisant aussi déclarer à vie leurs fonctions consulaires. Telle fut la cinquième constitution jetée sur un peuple aussi léger qu'irréfléchi, n'ayant que très-peu d'idées justes sur l'organisation politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la république à l'empire. Un pas restait encore à faire; mais qui aurait pu l'empêcher?

Au fond du coeur, je ne vis là qu'un informe et dangereux ouvrage; et je m'en expliquai sans déguisement. Je dis au premier consul lui-même qu'il venait de se déclarer le chef d'une monarchie viagère qui, selon moi, n'avait d'autres bases que son épée et ses victoires.

Le 15 août, jour anniversaire de sa naissance, on rendit à Dieu de solennelles actions de grâce, d'avoir, dans son ineffable bonté, donné à la France un homme qui avait bien voulu consentir à exercer toute sa vie le pouvoir suprême.

Le sénatus-consulte du 6 août conférait aussi au premier consul la faculté de présider le Sénat; pressé d'en user et plus encore de faire l'essai de la disposition de l'opinion publique à son égard, Bonaparte se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagné de ses deux collègues, de ses ministres, du Conseil d'état et du plus brillant cortège. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris place, le premier consul reçut le serment de tous les sénateurs, puis M. de Talleyrand lut un rapport sur les indemnités accordées à différens princes d'Allemagne, et, en outre, présenta plusieurs projets de sénatus-consulte, ent'autres celui qui réunissait à la France l'île d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui même qui alors était réputé l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!

Le cortège, allant et venant, ne fut salué ni par des acclamations ni par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgré les démonstrations et les salutations du premier consul, et particulièrement de ses frères devant la foule assemblée derrière le cordon des soldats bordant la haie. Ce morne silence, et l'espèce d'affectation que mirent la plupart des citoyens à ne pas même vouloir se découvrir au passage de leur magistrat suprême, blessèrent vivement le premier consul. Peut-être se rappela-t-il, à cette occasion, la maxime si connue: «Le silence des peuples est la leçon des rois!» maxime qui fut placardée le soir même, et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.

Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glacé à la maladresse de l'administration et au peu d'élan de ses amis, je lui rappelai qu'il m'avait prescrit de ne rien préparer de factice, et j'ajoutai: «Malgré la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le même peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on représentait comme ne pouvant supporter ni la liberté ni l'oppression!...--Que voulez-vous dire? répliqua-t-il vivement.--Que les Parisiens ont cru voir, dans les dernières dispositions du gouvernement, la perte totale de la liberté et une tendance trop visible au pouvoir absolu.--Je ne gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au lieu d'être le maître, je n'étais qu'un simulacre d'autorité.--Mais soyez à la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez aisément ce que vous semblez avoir perdu.--Il y a de la bizarrerie et du caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre meilleure, dit-il en me tournant le dos.»

J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas à être éloigné des affaires; je n'en doutai plus après ce dernier entretien. D'ailleurs la connaissance des manoeuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'échapper; j'en avais de puissans qui épiaient l'occasion de me renverser. Mon opposition aux dernières mesures leur servit de prétexte. Non seulement j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur Élisa, femme hautaine, nerveuse, passionnée, dissolue, dévorée par le double hochet de l'amour et de l'ambition. Elle était menée, comme on l'a vu, par le poëte Fontanes dont elle s'était engouée, et à qui elle ouvrait alors toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avisé en politique, Fontanes n'agissait lui-même que sous l'influence d'une coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une partie des journaux, avait aussi à elle son auteur romantique, faisant du christianisme un poëme, et de notre langue un jargon. Fier de ses succès, de sa faveur et de sa petite cour littéraire, Fontanes était tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre émule de Charlemagne, les écrivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient, ainsi que lui, appelés à reconstituer la société avec des vieilleries monarchiques.

Ce céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop m'attaquer en face; mais, dans des Mémoires clandestins qu'il faisait remettre au premier consul, il dénigrait toutes les doctrines, toutes les institutions libérales, cherchant à rendre suspect les hommes marquans de la révolution, qu'il représentait comme des ennemis invétérés de l'unité du pouvoir. Son thême, sa conclusion obligée était de faire recommencer Charlemagne par Napoléon, afin que la révolution pût se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'était la chimère du jour, ou plutôt on savait que telle était la marotte du premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places, aux faveurs, à la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans, leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagération et d'extravagance. Vers cette époque aussi apparut, dans la fabrication des écritures occultes, le pamphlétaire F...., d'abord agent des agens de Louis XVIII, puis agent de Lucien à Londres, lors des préliminaires, d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvretés sur les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la faveur de Lavalette, qui régissait les postes, il fit arriver au chef de l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il appelait, d'un air capable, les hommes forts de la révolution. Tout en recueillant les bruits de salons et de cafés, le correspondant officieux forgeait mille historiettes contre moi et contre la police générale, dont il faisait un épouvantail: c'était le mot d'ordre.

Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où, sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de grand-juge.

Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais remplacé par une _grosse bête_, et c'était vrai. On ne désigna plus depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de _gros juge_.

Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.»

Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.--«Quoi! vous vous en doutiez? s'écria-t-il.--Sans en être sûr précisément, répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains chuchottemens parvenus jusqu'à moi.»

Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation présente.--«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours mon attention.»

Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds secrets de mon ministère.