Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I

Part 13

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Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur.

Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot _sujet_ qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français. Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot _sujet_ inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour rejeter le traité.

Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence apparente. Il finit par se rendre à mes raisons.

Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot _sujet_ était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par le Corps législatif.

Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et d'Italie_.

On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre, soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B.... l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger; mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres. Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut singulièrement adouci.

Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe, pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.

Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme ambassadeur plénipotentiaire pour négocier la paix définitive. Il se rendit à Amiens, lieu fixé pour y tenir les conférences; mais le traité éprouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empêcha pas le premier consul de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'exécution comme la plus urgente, il avait pour objet de reconquérir la colonie de Saint-Domingue que les nègres armés occupaient en maîtres.

Je ne partageais pas à cet égard les vues du conseil privé ni du Conseil d'état, où vint siéger mon ancien collègue et ami M. Malouet, homme d'un caractère honorable; mais il voyait cette grande affaire de Saint-Domingue avec des préventions qui nuisaient à la rectitude de son jugement. Ses plans principalement dirigés contre la liberté et la puissance des nègres, prévalurent en partie, et encore furent-ils gâtés par la maladresse et l'impéritie de nos états-majors. Je recevais de Santhonax, jadis si fameux à Saint-Domingue, sur les moyens d'y reprendre notre influence, des Mémoires très-bien faits et appuyés sur des raisonnemens solides; mais Santhonax était lui-même dans une telle défaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goûter ses idées au premier consul; il me donna même l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu, Malouet et tout le parti des colons l'emportèrent. On décida qu'après la conquête on _maintiendrait l'esclavage_, conformément aux lois et réglemens antérieurs à 1789; et que la traite des noirs et leur importation auraient lieu suivant les lois existantes à cette époque. On sait ce qui en est résulté: la perte de notre armement et l'humiliation de nos armes. Mais c'était au fond du coeur du premier consul qu'il fallait aller chercher la véritable cause de cette expédition désastreuse; à cet égard, Berthier et Duroc en savaient plus que le ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me méprendre? Le premier consul saisit avec ardeur l'_heureuse_ occasion d'éloigner un grand nombre de régimens et d'officiers généraux formés à l'école de Moreau dont la réputation le blessait et dont l'influence dans l'armée était pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gêne et d'inquiétude. Il y comprit également les officiers généraux qu'il jugeait ne pas être assez dévoués à sa personne et à ses intérêts, ou qu'il supposait encore attachés aux institutions républicaines. Les mécontens, qui ont toujours plus ou moins d'accès dans l'opinion publique, ne gardèrent plus aucunes mesures dans leurs propos à ce sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en devinrent effrayans de vérité. «Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos jacobins prétendent méchamment que ce sont les soldats et les amis de Moreau que j'envoie périr à Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux! Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait entraver par les diffamations et par les calomnies. Tâchez seulement de me faire un meilleur esprit public.--Ce miracle, répondis-je, vous est réservé, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...»

Quand tout fut prêt, l'expédition, forte de ving-trois vaisseaux de ligne et portant vingt-deux mille hommes de débarquement, mit à la voile de Brest pour aller réduire la colonie. On s'était assuré de l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'était pas encore conclue.

Avant la signature du traité définitif, Bonaparte mit à exécution le second projet qui le préoccupait; il était relatif à la république cisalpine. Une consulte de _Cisalpins_ à Lyon ayant été convoquée, il s'y rend lui-même en janvier 1802, est reçu avec beaucoup de pompe, tient la consulte et se fait élire président, non de la république cisalpine, mais de la république _italienne_; dévoilant ainsi ses vues ultérieures sur toute l'Italie. D'un autre côté, cette même république dont les traités avaient stipulé l'indépendance, voit les troupes françaises s'établir sur son territoire au lieu de l'évacuer; elle devient ainsi une annexe de la France, ou plutôt de la puissance de Bonaparte.

En s'arrogeant la présidence de l'Italie, il avait autorisé la rupture des négociations; mais il était à cet égard sans aucune crainte, sachant bien que le ministère anglais n'était pas en mesure, et s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrètes consenties par la Russie. On était si généralement persuadé de la nécessité de la paix en Angleterre et de l'impossibilité d'obtenir de meilleures conditions par une lutte prolongée, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de signer le traité définitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui termina une guerre de neuf années aussi sanglante que destructive.

Il paraissait évident pour tout homme d'État, que la situation dans laquelle on laissait Malte, était la partie faible du traité. Je m'en étais expliqué sans détour dans le conseil; mais les esprits y étaient dans une telle ivresse depuis la signature des préliminaires, qu'on trouvait ma prévoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans les débats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le même point de vue que moi les stipulations relatives à la possession de Malte. En général, la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis, regardait la paix comme une trève armée dont la durée était incompatible avec l'honneur et la prospérité de la Grande-Bretagne. En effet, de toutes ses conquêtes elle ne gardait que la Trinité et Ceylan, tandis que la France gardait toutes les siennes. De notre côté d'ailleurs, la paix faisait triompher les principes de notre révolution qui se trouvait affermie par l'éclat et l'attrait des succès. Or, c'était véritablement un coup de fortune pour Bonaparte.

Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en servirait que pour perpétuer et fortifier son autorité. Il était clair aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe éclairée de la nation, et en France les amis de la liberté, ne voyaient qu'avec peine un événement qui semblait consolider à jamais le pouvoir du sabre.

Je partis de cette ère nouvelle pour communiquer à Bonaparte un Mémoire que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de l'établissement de paix dans l'intérieur. Après y avoir marqué les nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernières agitations des différens partis, je représentai qu'en peu d'années la France pouvait obtenir, sur l'Europe pacifiée, cette même prépondérance que ses victoires lui avaient donnée sur l'Europe en armes; que les voeux et la soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au restaurateur de l'ordre social; qu'appelé à présider aux destinées de trente millions de Français, il devait s'attacher à en devenir le bienfaiteur et le père, plutôt que de se considérer comme un dictateur et un chef d'armé; que, décidé à protéger désormais la religion, les bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la société, il était sûr de porter par son exemple tous les Français à l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques; qu'enfin, à l'égard des rapports extérieurs de la France, il y avait toute sécurité, la France n'ayant jamais été ni aussi grande, ni aussi forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entraînait vers les Français; qu'en outre, les États auxiliaires formés au-delà du Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrière, n'attendaient plus que des modifications de sa main et des réformes salutaires; qu'en un mot, sa gloire et l'intérêt du Monde réclamaient l'affermissement d'un état de paix, nécessaire au bonheur de la république.

Je savais que nous touchions au développement de ses vues secrètes. Depuis près d'un an, il était excité, par les avis des consuls Lebrun et Cambacérès, et du Conseiller d'état Portalis, qui lui inspiraient le dessein de relever la religion, et de rappeler tous les émigrés dans le giron de la patrie. Plusieurs projets à ce sujet avaient été lus dans le conseil. Consulté personnellement sur ces deux grandes mesures, je convins d'abord que la chose religieuse n'était pas à négliger pour le gouvernement du premier consul, et que, rétablie de sa main, elle pouvait lui prêter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas l'avis d'en venir à un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en manifestait le projet. Je représentai que c'était une grande erreur politique d'introduire au sein d'un État où les principes de la révolution avaient prévalu, un pouvoir étranger, susceptible d'y causer du trouble; que l'intervention du chef de l'église romaine était au moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et même des contestations; que d'ailleurs c'était ramener dans l'État ce mélange, à la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou des salaires à celui que professait la pluralité des Français.

Je m'aperçus bientôt que ce projet n'était qu'un acheminement à un autre projet d'une bien plus haute importance, et dont le poëte Fontanes avait donné l'idée. Il avait fait remettre au premier consul, par sa soeur Élisa dont il était l'amant, un Mémoire fort travaillé, et qui avait pour objet de le porter à suivre Charlemagne pour modèle, en s'étayant des grands et des prêtres pour le rétablissement de son Empire; et à cet effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Pépin et Charlemagne en avaient donné l'exemple.

Le rétablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes idées, avec la différence que le poëte Fontanes et son parti voulaient se servir, pour cette résurrection, des élémens de l'ancien régime, tandis que je soutenais qu'il fallait s'étayer des hommes et des principes de la révolution. Je ne prétendais pas exclure de la participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorité. Ce plan d'ailleurs, et c'était celui qui souriait le plus à Bonaparte, me paraissait prématuré quant à son exécution; il demandait à être mûri, préparé et amené avec de grands ménagemens. Je le fis ajourner.

Mais, quant au reste, mon système de prudence et de lenteur s'accordait peu avec cette impatience et cette décision de volonté qui caractérisaient le premier consul. Dès le mois de juin de l'année précédente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de la cour de Rome, s'était rendu à Paris sur son invitation, et y avait posé les bases d'une convention dont le premier consul fit part à son Conseil d'état le 10 août suivant.

Le parti philosophique dont je passais pour être le protecteur et l'appui, s'était regimbé, et dans le Conseil même avait représenté qu'il convenait, quelque puissant que fût déjà le premier consul, de prendre certaines précautions pour opérer le rétablissement du culte catholique, attendu qu'on avait à redouter l'opposition, non seulement des anciens partisans des idées philosophiques et républicaines qui étaient en grand nombre dans les autorités, mais celle encore des principaux militaires de l'armée qui se montraient eux-mêmes très-contraires aux idées religieuses. Cédant au besoin de ne pas perdre une partie de sa popularité en choquant d'une manière trop brusque des préventions qui avaient leur source dans l'état de la société, le premier consul, d'accord avec son conseil, consentit à différer et à faire précéder, par la publication de la paix maritime, le rétablissement de la paix de l'Église.

Cette même opportunité, je l'obtins plus facilement encore au sujet de la mesure relative aux émigrés. Ici mes attributions me mettaient à portée d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignées dans deux Mémoires, prévalurent-elles à quelques légères modifications près.

La liste des émigrés, qui formait neuf volumes, présentait une nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il n'y avait plus à régler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le reste était successivement rentré ou avait péri. J'obtins que les émigrés ne seraient rayés en masse définitivement que par un _acte d'amnistie_, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance de la haute police, me réservant aussi la disposition facultative de les éloigner du lieu de leur résidence habituelle. Plusieurs catégories d'émigrés attachés aux princes français et restés ennemis du gouvernement, furent maintenues définitivement sur la liste au nombre de mille personnes, dont cinq cents devaient être désignées dans l'année courante. A la restitution des biens non vendus des émigrés rayés, il y eut une exception importante, celle des bois et forêts d'une contenance de quatre cents arpens; mais cette exception était presque illusoire pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement autorisait de fréquentes restitutions de bois pour se faire des créatures parmi les émigrés rentrés.

On avait également arrêté que la promulgation de cette loi d'amnistie serait différée jusqu'à la paix générale, de même que le projet de loi portant établissement d'une légion d'honneur. Nous touchions enfin à l'époque si impatiemment attendue pour faire éclore ces grandes mesures. Dès le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclésiastiques, signé le 15 juillet précédent, fut envoyé à l'approbation du Corps législatif extraordinairement assemblé. Il reçut le voeu du Tribunat, par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris place parmi les tribuns. A cette occasion, il prononça avec emphase un discours éloquent retouché par le poète Fontanes, dont la plume s'était vouée au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le Pactole.

Le jour de Pâques fut choisi pour la promulgation solennelle du concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en personne, fut répétée dans tout Paris par les douze maires de la capitale. Une cérémonie religieuse était préparée à Notre-Dame pour rendre grâce au ciel, tant de la conclusion du traité d'Amiens que de celle du concordat. J'avais informé les consuls qu'ils n'auraient à leur suite que les généraux et officiers de service, une espèce de ligue s'étant formée parmi les officiers supérieurs qui se trouvaient à Paris pour ne point assister à la solennité. On imagina aussitôt un expédient, car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme ministre de la guerre, invite tous les généraux et officiers supérieurs à un déjeuner militaire splendide, à la suite duquel il se met à leur tête et les engage à se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au premier consul. Là, Bonaparte, dont le cortège était prêt, leur dit de les suivre à la métropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa marche il fut salué par des acclamations publiques.

Le rétablissement du catholicisme fut suivi de près du sénatus-consulte accordant amnistie pour fait d'émigration. Cet acte, qui fut prôné, alarma singulièrement les acquéreurs de biens nationaux. Il fallut toute la fermeté de l'administration et toute la vigilance de mon ministère pour obvier aux graves inconvéniens qui auraient pu résulter des conflits entre les anciens et les nouveaux propriétaires. Je fus secondé par mes collègues de l'intérieur et des finances, et par le Conseil d'état, qui régla la jurisprudence de la matière en faveur des intérêts de la révolution.

On voit que la révolution était sur la défensive et la république sans garantie ni sécurité. Tous les projets du premier consul tendaient à transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la légion d'honneur fut aussi, à cette époque, un sujet d'inquiétude et d'alarme pour les anciens amis de la liberté; elle fut regardée généralement comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'égalité qui s'étaient si aisément emparés de tous les coeurs. Cette disposition de l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frère Lucien, grand promoteur du projet. On poussa la dérision jusqu'à le faire présenter au nom du gouvernement, par Roederer, orateur privé, comme une institution auxiliaire de toutes les lois républicaines. On trouva une opposition forte et raisonnée au Tribunat; la loi y fut signalée comme attaquant les fondemens de la liberté publique. Mais le gouvernement avait déjà dans ses mains tant d'élémens de puissance qu'il était sûr de réduire toute opposition à une minorité impuissante.

Je m'apercevais chaque jour combien il était plus facile de s'emparer des sources de l'opinion dans la hiérarchie civile que dans l'ordre militaire, où l'opposition, pour être plus sourde, n'en était souvent que plus grave. La contre-police du château était très-active et très-vigilante à cet égard; les officiers qu'on appelait mauvaises têtes étaient écartés, exilés ou emprisonnés. Mais le mécontentement dégénéra bientôt en irritation parmi les généraux et les colonels, qui, imbus d'idées républicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorité absolue.

Depuis long-temps il était public qu'il concertait avec ses affidés les moyens d'envahir, avec une apparence légale, la perpétuité du pouvoir. J'avais beau représenter dans le conseil que le temps n'était pas encore venu, que les idées n'étaient pas assez mûres pour apprécier tous les avantages de la stabilité monarchique; qu'il y aurait même du danger à choquer à la fois l'élite de l'armée et les hommes de qui le premier consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exercée jusqu'ici à la satisfaction générale, parce qu'il s'était montré à la fois gouvernant modéré et général habile, il fallait prendre garde de lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le plaçant, ou sur un défilé trop escarpé, ou sur une pente trop rapide. Mais je fis peu d'impression; je ne fus même pas long-temps à m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de réserve, et qu'outre les délibérations du conseil privé, il se tenait chez le consul Cambacérès des conférences mystérieuses.