Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I

Part 12

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Je fis sentir qu'il fallait au moins préciser l'objet pour ne distraire de la jurisdiction des tribunaux que les prévenus de conspirations, et les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les diligences. Je représentai que les routes étaient infestées de brigands; aussitôt un arrêté pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'eût sur l'impériale quatre soldats commandés par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne fût escortée de nuit. Les diligences furent encore attaquées: tel était le système de petite guerre adopté par les chouans. A la même époque, des scélérats connus sous le nom de _Chauffeurs_, désolaient les campagnes. Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus d'alarmes qu'il n'en faisait paraître. Les prévenus de conspirations furent frappés sans pitié.

On érigea deux commissions militaire, l'une prononça la peine de mort, et fit exécuter Chevalier et Veycer, accusés d'avoir fabriqué la première machine infernale; l'autre prononça la même peine contre Metge, Humbert et Chapelle, prévenus d'avoir conspiré contre le gouvernement. De même que Chevalier et Veycer, ils furent passés par les armes dans la plaine de Grenelle. En même temps, Arena, Cerrachi, Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, où ils jouirent du bienfait de la procédure par jurés; mais l'époque était sinistre, et la prépotence décisive. Ils furent condamnés à mort, et leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier consul, aucun tribunal ne les eût condamnés sur la seule déposition d'Harel, accusateur à gages.

Le procès relatif à l'explosion du 3 nivôse commença plus tard. Je tenais à en compléter l'instruction, ainsi que je l'avais annoncé; toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel côté venait le crime. Il fut prouvé que Carbon avait acheté le cheval et la charrette sur laquelle avait posé la machine infernale; il le fut également que Saint-Régent et lui avaient remisé cette même charrette, fait préparer des tonneaux, apporté des paniers et des caisses remplies de mitraille, et enfin que Saint-Régent ayant mis le feu à la machine, avait été blessé par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamnés et exécutés.

L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit présumer qu'il avait existé des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de partis différens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune qui les portait à conspirer contre le même obstacle, ni d'autres rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit connaître aux royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins pour faire périr Bonaparte.

Sans doute assez de sang venait d'être versé pour porter la terreur dans l'âme de ses ennemis, et désormais on pouvait le regarder comme affermi dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses armées d'Allemagne, commandées par Moreau, avaient repris les armes à l'expiration de l'armistice, et Moreau poursuivant ses succès, venait de gagner la bataille d'Hohenlinden. Là, sur le théâtre de sa gloire, il s'était écrié en s'adressant à ses généraux: «Mes amis, nous avons conquis la paix!» Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts lieues de terrain fortement disputé; franchit les lignes formidables de l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes à vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en défendre les approches; et, arrêté par la politique ou par l'envie, conclut à Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la nécessité des circonstances, le cabinet de Londres consentit à ce que l'Autriche, se désistant des conditions de l'alliance, ouvrit des négociations pour une paix séparée; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomphé pour lui seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de rivalité, semés entre ces deux grands capitaines. La différence de caractère et les restes de l'esprit républicain, devaient les amener tôt ou tard à une opposition ouverte.

Cet esprit se décela dans la capitale et y causa une sorte de fermentation au sujet du projet de loi portant établissement d'un tribunal criminel spécial partout où cette institution serait jugée nécessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, indéfinie, mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, présenté au Tribunat, effaroucha tous les tribuns qui aimaient la liberté; dans leur idée, ils assimilèrent cette mesure à la justice prévôtale de l'ancien régime.

Les orateurs du gouvernement alléguaient que l'ordre social était attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant, Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que demanda le premier consul lui fut accordé.

Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant un port tranquille après les tempêtes.

Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche. La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites. L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et ligurienne fut mutuellement garantie.

Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement, qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à l'occasion de la paix de Lunéville.

Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié.

Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué Livourne et toutes les propriétés anglaises.

Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la Dalmatie ou en Grèce.

Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous, dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source de prospérité et de bonheur public.

Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un chef à la fois juste, fort et modéré? Le coeur de Bonaparte n'était pas étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes; d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril. La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que, dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des choses que j'ignorais.--«Oui, répondis-je, il y a des choses que j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque _noir_ auprès de l'infidèle qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la força de sortir de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie.

Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale, toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes.

On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère.

De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.

On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie à cette ligue maritime dont Paul Ier était l'âme; tous les mobiles du cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède sur le champ de bataille.

La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes qu'on lui oppose.

Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une monarchie despotique.

Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard. «Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues, moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.

La mort tragique de Paul Ier inspira des idées sombres à Bonaparte; et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après, Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et d'un général si habile.

Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur. Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les ministres russes, ajusta bientôt tous les différens.

En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique.

Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801, s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et en Égypte.

La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles IV et de la reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo, une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon, entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6 juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa conclure à Madrid le traité définitif.

De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire d'Orient.

La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre, des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1er octobre, entre M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes extraordinaires de joie par chacune des deux nations.

Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et le successeur de Paul Ier. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof, usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce.