Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I
Part 11
J'ordonnai de suite qu'on en arrêtât la circulation, et, pour mieux écarter le soupçon qu'il eût l'attache du gouvernement, je le qualifiai dans ma lettre ministérielle, d'_oeuvre d'une méprisable et coupable intrigue_. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de pareilles expressions sans y être autorisé, courut à son, tour à la Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de cette, époque l'opposition entre, les deux frères prit un caractère d'animosité qui finit par dégénérer en scènes violentes. Il est positif qu'un jour Lucien, à la suite d'une altercation très-vive, jeta sur le bureau de son frère, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en s'écriant qu'il se dépouillait d'autant plus volontiers de tout caractère public, qu'il n'y avait trouvé que supplice avec un pareil despote, et que de son côté, le frère outragé appela ses aides-de-camp de service pour faire sortir de son cabinet _ce citoyen_ qui manquait au premier consul.
Les convenances et la raison d'état réunies réclamaient la séparation des deux frères, sans plus d'éclat ni de déchiremens. Nous y travaillâmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concilié; bientôt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi d'Espagne et de le porter à la guerre contre le Portugal, royaume que le premier consul voyait avec dépit rester sous la dépendance de l'Angleterre.
Les causes et les circonstances du départ de Lucien ne pouvaient guère rester secrètes. On ne manqua pas à cette occasion, dans les correspondances privées et dans les salons de Paris, de me mettre en scène; de me représenter comme l'ayant emporté dans une lutte de faveur sur le frère même du premier consul; on prétendit que par là j'avais fait prévaloir le parti de Joséphine et des Beauharnais sur le parti des frères Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intérêt de la marche et de l'unité du pouvoir, j'étais intimement persuadé que l'influence douce et bénigne des Beauharnais était préférable aux empiétemens excessifs et impérieux d'un Lucien, qui à lui seul aurait voulu régenter l'État et ne laisser à son frère que la conduite de l'armée.
A des querelles domestiques du palais, succédèrent au-dehors de nouvelles trames ourdies par les partis extrêmes. Dès la fin d'octobre, les enragés avaient renoué leurs projets sinistres; je m'aperçus qu'ils étaient organisés avec un secret et avec une habileté qui déconcertaient toutes les polices. Il se forma vers cette époque, par des démagogues et par des royalistes, deux complots parallèles et presque identiques contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus dangereux parce qu'il fut tramé tout-à-fait dans l'ombre, m'a paru depuis se rattacher à la situation politique où se trouvait alors le chef du gouvernement, je ferai de cette situation le résumé en peu de mots.
L'empereur d'Autriche avait reçu la nouvelle des préliminaires de paix signés en son nom, à Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment même où ce monarque signait avec l'Angleterre un traité de subsides. Placé ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se décida courageusement à courir de nouveau le hasard des batailles. M. de Saint-Julien fut jeté dans une forteresse pour avoir excédé ses pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et d'autre des préparatifs pour renouveler les hostilités. L'armistice fut pourtant prorogé jusqu'en décembre. Ainsi, des deux côtés, on flottait entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement désiraient alors la paix, qui allait dépendre uniquement des opérations de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait déjà la gloire importune.
Il était le seul dont la renommée pût balancer la sienne sous le point de vue stratégique. Cette espèce de rivalité militaire, et la position de Moreau eu égard à l'état de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi dire, à la merci de ses succès, tandis, que dans l'intérieur il était en butte aux complots des démagogues et des royalistes hostiles. Pour eux, c'était l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le découragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphées s'assemblaient tantôt chez le limonadier Chrétien, tantôt à Versailles, tantôt au jardin des Capucines, organisant l'insurrection et désignant déjà un gouvernement provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux résolutions désespérées. L'un d'eux, nommé Chevalier, d'un républicanisme délirant et d'un génie atroce, occupé, dans le grand atelier d'artillerie de Meudon, sous le Comité de salut public, à imaginer des moyens de destruction calculés sur les effets extraordinaires de la poudre, conçut la première idée de faire périr Bonaparte à l'aide d'une machine infernale, qu'on placerait sur son passage. Excité par les encouragemens de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier, secondé par le nommé Veycer, construisit une espèce de baril cerclé en fer et garni de clous, chargé à poudre et à mitrailles, auquel il adapta une batterie solidement fixée et armée, susceptible de partir à volonté à l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur à couvert de l'explosion. L'ouvrage avança; tous les conjurés se montraient impatiens de faire sauter, au moyen de la _machine infernale_, le _petit caporal_, nom qu'ils donnaient à Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis, Chevalier à leur tête, osent faire entre eux l'essai de la machine infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du complot vont derrière le couvent de la Salpêtrière, s'y croyant à couvert par l'isolement. Là, l'explosion est telle que les enragés eux-mêmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier effroi, ils délibèrent sur les effets de cette horrible invention; les uns la croient propre à couronner leurs trames; d'autres pensent, et Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire périr plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que, sous ce rapport, l'effet de la _machine infernale_ dépend de trop de chances hasardeuses. Après de profondes méditations, Chevalier s'arrête à l'idée de construire une espèce de bombe incendiaire, qui, lancée dans la voiture du premier consul, soit à son arrivée, soit à sa sortie du spectacle, le ferait sauter par une explosion inévitable et subite. Chevalier met de nouveau la main à l'oeuvre.
Mais déjà l'explosion nocturne avait provoqué mon attention, et les jactances des conjurés transpirant de proche en proche, ne tardèrent pas de mettre toute la police à leurs trousses. La plupart des rapports secrets faisaient mention d'une _machine infernale_ destinée à faire sauter _le petit caporal_. Je consultai mes notes, et je vis que Chevalier devait être le principal artisan de cette machination perverse. Le 8 novembre, on le trouva caché, et il fut arrêté, ainsi que Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soupçonnait leurs complices le furent également. On trouva de la poudre et des balles, les débris de la première machine et l'ébauche de la bombe incendiaire, enfin tous les élémens du corps de délit. Mais il n'y eut aucun aveu, ni par menaces ni par séduction.
On pouvait croire, d'après cette découverte, la vie de Bonaparte en sûreté contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais déjà l'autre parti hostile, marchant au même but par les mêmes trames; imaginait de dérober aux démagogues l'invention de la machine infernale. Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce changement subit d'acteurs sur la même scène pour y jouer le même drame. Ceci paraîtrait incroyable, si je n'en retraçais pas moi-même les causes secrètes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.
A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus décidé et le plus opiniâtre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, débarqua dans le Morbihan, venant de Londres, avec la mission de préparer une nouvelle prise d'armes. Il était investi du commandement en chef de toute la Bretagne, dont il délégua provisoirement l'action militaire à ses principaux lieutenans, Mercier la Vendée, de Bar, de Sol de Grisolles et Guillemot. Ces intrigues se rattachèrent à d'autres, tant dans les départemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les affidés. J'eus, à cet égard, plus que des indices; j'eus connaissance du plan d'insurrection qui, à cette époque, (le passage du Saint-Bernard par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres consuls Cambacérès et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller et arrêter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de paroisses très-dangereux. Mais l'action de la police était plus ou moins subordonnée aux chances de la guerre extérieure.
Dans un rapport destiné au premier consul et qu'il reçut à Milan, je ne lui dissimulai pas les symptômes de la crise qui se manifestaient dans l'intérieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux, et sans délai, pour dissiper ces nouveaux élémens de troubles et d'orages.
En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le combla de toutes ses faveurs au moment où ses ennemis le croyaient perdu à jamais. Ce triomphe subit déconcerta tous les plans de l'Angleterre et renversa les espérances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter son caractère de fer. Il persiste à rester dans le Morbihan qu'il regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie, vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus décidés, tels que Limolau, Saint-Régent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est vraisemblable même qu'il avait déjà conçu ou adopté l'idée de dérober aux jacobins l'invention de la _machine infernale_, dont ses explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition où se trouvaient les esprits et même le gouvernement, ce crime, effectué par des royalistes, ne pouvait manquer d'être imputé aux jacobins; or, les royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si audacieuse combinaison parut éminemment politique. Telle fut l'origine de l'attentat du 3 nivôse (24 décembre), mis à exécution par les agens ou plutôt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta d'abord couverte d'un voile épais, tant les regards, l'attention et les soupçons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance se présenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une grande probabilité de succès. On devait donner, le 24 décembre, à l'Opéra, l'oratorio de la Création du monde, par Haydn; tout Paris savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde perversité de la conjuration fut telle que les agens de Georges délibérèrent s'il ne serait pas plus sûr de pratiquer la _machine infernale_ sous les fondemens même de la salle de l'Opéra, de manière à faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'élite de son gouvernement. Est-ce l'idée d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si épouvantable conflagration, l'homme qu'on s'acharnait à vouloir faire périr? Je frémis de prononcer. Toutefois on arrêta que l'ancien officier de marine Saint-Régent, aidé du subalterne Carbon, dit le _petit François_, placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise où devait passer Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu à temps pour le faire sauter dans son carrosse.
Le brûlement de la mèche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout fut calculé sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, à la hauteur de la borne où allait être placée la machine infernale.
Le préfet de police et moi nous fûmes informés la veille qu'on chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet avis était bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immédiatement connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hésiter le lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du château, que la salle de l'Opéra venait d'être visitée et toutes les mesures de précautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagné de ses aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'était César accompagné de sa fortune. On sait que l'événement ne trompa l'espoir des conjurés que par l'effet d'un léger incident. Le cocher du premier consul, à moitié ivre ce jour-là, ayant poussé les chevaux avec plus de précipitation que de coutume, l'explosion calculée avec une précision rigoureuse, fut retardée de deux secondes, et il suffit de cette fraction imperceptible, soustraite au temps préfixe, pour sauver le consul et pour affermir son pouvoir[19].
[Note 19: La machine infernale ne remplit pas son but, qui était d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins grièvement. On vint au secours de tous les malheureux blessés suivant que les blessures étaient plus ou moins graves. Le _maximum_ des secours fut de 4500 francs, et le _minimum_ de 25 fr. Les orphelins et les veuves furent pensionnés, ainsi que les enfans de ceux qui avaient péri; mais seulement jusqu'à leur majorité; ils devaient toucher à cette époque 2000 francs pour leur établissement.
Voici les noms des personnes qui reçurent des secours par ordre du premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allouées:
Bataillé (Mme), épicière, rue St-Nicaise 100. Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant frère de la Charité 50. Bonnet (Mme), rue Saint-Nicaise 150. Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau 4000. Un second suplément lui fut accordé à cause de ses blessures, il fut de 3000. Bourdin (Françoise Louvrier, femme) portière, rue Saint-Nicaise 50. Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise 25. Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac 800. Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise 400. Clément, garçon maréchal, rue du Petit-Carrousel 50. Cléreaux (Marie-Joséphine Lehodey), épicière, rue Neuve-de-l'Egalité 3800. Colinet (Marie-Jeanne-Cécile), revendeuse à la halle 200. Corbet (Nicolas-Alexandre), employé par l'état-major de la 17e division, rue St.-Honoré 240. Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires 150. Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay 1000. Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte 50. Fostier (Louis-Philippe), remplaçant au poste de la rue Saint-Nicaise 25. Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise 750. Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot 100. Harel (Antoine), garçon limonadier, rue de Malte 3000. Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte 240. Honoré (Marie-Thérèse Larne, veuve), rue Marceau 100. Honoré (Thérèse, fille), ouvrière 50. Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-Élysées 50. Jardy (Julien), remplaçant au poste Saint-Nicaise 100. Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier 100. Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau 100. Leclerc, élève en peinture, mort à l'hospice 200. Lefèvre (Simon-François), garçon tapissier, rue de la Verrerie 200. Léger (madame), limonadière, rue St.-Nicaise 1500. Lepape (Elisabeth Satabin, femme), portière, rue Saint-Nicaise 300. Lemière (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie 400. Lion (Pierre-Nicolas), domestique, allée d'Antin 600. Masse (Jean-François), garçon marchand de vin, rue des Saints-Pères 150. Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honoré 4000. Orilliard, (Stéphanie-Madeleine, fille) couturière, rue de Lille 900. Palluel, portier, rue Saint-Nicaise 50. Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-Pères 4500. Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas 750. Regnault (femme), ouvrière, rue de Grenelle-Saint-Honoré 200. Saint-Gilles (Louis, femme), ouvrière en linge, galerie des Innocens 400. Selleque (veuve), rue Saint-Denis 200. Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise 25. Trepsat, architecte, rue de Bourgogne 4500. Varlet, rue Saint-Louis, remplaçant au poste Saint-Nicaise 25. Warmé, marchand de vin, rue Saint-Nicaise 100. Vitriée (Elisabeth, femme), cuisinière, rue Saint-Nicaise 100. Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise 50. Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte 150. Zambrini (Félix), garçon glacier chez Corazza 600. Banny (Jean-Frédéric), garçon traiteur, rue des Grands-Augustins 1000. Barbier (Marie-Geneviève Viel, veuve), rue Saint-Honoré 1000. Beirlé (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise 800. Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide 1000. Orphelins: Lister (Agnès, Adélaïde) 1200. Mitaine (Jeanne Prévost, veuve), rue de Malte 450. Platel (Jeanne Smith, veuve) 1000.
La recette générale fut de 77,601 fr.; le surplus fut placé au Mont-de-Piété pour payer les pensions. (_Note de l'éditeur_.)]
Sans s'étonner de l'événement, il s'était écrié au bruit de l'effroyable détonation: «C'est la «machine infernale!» et ne voulant ni rétrograder ni fuir, il parut à l'Opéra. Mais aussi avec quel visage courroucé, avec quel air terrible! Que de pensées vinrent assiéger son esprit soupçonneux! Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes attachés au char de sa fortune. Devançant la fin du spectacle, tous suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là s'ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par l'irritation des esprits, par l'accueil glacé des adhérens et des conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus injustes soupçons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'étais résolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni par les apostrophes du consul. «Eh bien! me dit-il en s'avançant vers moi le visage enflammé de colère; eh bien! direz-vous encore que ce sont les royalistes?»--«Sans doute, je le dirai, répondis-je comme par inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.» Ma réponse causa d'abord un étonnement général; mais, le premier consul répétant avec plus d'aigreur encore et avec une incrédulité opiniâtre, que l'horrible attentat qui venait d'être dirigé contre lui était l'oeuvre d'un parti trop protégé, point assez contenu par la police, des jacobins, en un mot; «Non, m'écriai-je, c'est l'oeuvre des royalistes, des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la preuve!» Alors, obtenant quelque attention, résumant les indices et les faits récens, je justifiai la police en général, arguant toutefois de sa subdivision en différens centres, pour récuser toute responsabilité personnelle. J'allai plus loin, je récriminai contre cette tendance des esprits, qui, dans l'atmosphère du gouvernement, les portrait à tout imputer aux jacobins ou aux hommes de la révolution. J'attribuai à cette direction fausse, d'avoir concentré la vigilance de la contre-police sur des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralysés et désarmés; tandis que les émigrés, les chouans, les agens de l'Angleterre, si l'on eût écouté mes avertissemens, n'auraient pas frappé la capitale d'épouvante et rempli nos coeurs d'indignation. Je rangeai à mon avis le général Lannes, Réal, Regnault, Joséphine; et, fort d'un répit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves ne vinssent incessamment à l'appui de mes conjectures.
J'eus bientôt, en effet, par la seule amorce d'une récompense de deux mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de quatre-vingts chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris par des routes détournées et de différens côtés; que si tous n'étaient pas dans le secret du crime, tous s'attendaient à un grand événement, et avaient reçu le mot d'ordre; enfin le véritable auteur et l'instrument de l'attentat me furent révélés, et en peu de jours les preuves s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrédulité et des préventions.
Je n'avais pas tardé à m'apercevoir que cette dernière entreprise tentée contre la vie du premier consul, avait irrité son âme sombre et altière, et que, résolu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le rendissent le maître. On ne le seconda que trop dans toutes les hiérarchies de son gouvernement.
Son premier essai de dictature militaire fut un acte de déportation au-delà des mers, contre des individus pris parmi les démagogues et les anarchistes les plus décriés de la capitale, et dont il me fallut encore dresser moi-même la liste. Le Sénat, excité par le déchaînement public, et faisant toutes les concessions qui lui furent demandées, n'hésita point à donner sa sanction à cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non sans peine, à sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer, avant la rédaction du sénatus-consulte de déportation en Afrique. Je fis réduire ainsi à une simple mesure d'exil et de surveillance hors de Paris, cette cruelle déportation d'abord prononcée contre Charles de Hesse, Félix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres soupçonnés d'être les chefs des complots qui donnaient tant d'inquiétude à Bonaparte. Les mesures ne se bornèrent pas au bannissement des plus furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des tribunaux constitutionnels trop lentes; il réclamait une justice active, inexorable; il voulait distraire les prévenus de leurs juges naturels. On délibéra dans le Conseil d'état, qu'on solliciterait du Corps législatif, comme loi d'exception, l'établissement des tribunaux spéciaux sans jury, sans appel, sans révision.