Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 9

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Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale. Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés, des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe, parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but de ses excursions et de ses promenades.

Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.

L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne. Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en _l'air_, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin, l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.

Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.--Que n'étiez-vous ici avant mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.--Sire, ce n'est pas ma faute.--Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient, sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point; Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends sous deux jours.»

M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse influence sur les négociations.

L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus, disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de Thaïs.

Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier, qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique, en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche, ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14 mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche. L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord, et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.

[Note 32: Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini, occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl, ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de l'éditeur_.)]

L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié, comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était, sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde, aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique. Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec l'épée il crut avoir tranché tous les noeuds de la politique dans les champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions. L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague. Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien! lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?--Ah! sire, répond le courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un volcan.

Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux.

Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera, pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de l'investigation diplomatique.

Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance, dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec franchise. Que voulez-vous?--L'Autriche, répond Metternich, ne veut qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association d'États indépendans.--Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie; j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon, sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah! Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à jouer un tel rôle contre moi?....»

A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte Dresde[33] qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il, bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.»

[Note 33: Le 30 juin.]

Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé, sous main, le plan d'un officier-général très-capable[34]; plan qui consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan. Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop _en l'air_ au coeur de l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur lequel je veux manoeuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues? Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne; n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter les ordres que je vous donne.»

[Note 34: Nous sommes fondés à croire qu'il s'agit du lieutenant-général Rogniat, qui commandait l'arme du génie à la campagne de Saxe. (_Note de l'éditeur_.)]

Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son obstination?--Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan. L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut, Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui, ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la promptitude, à la précision de nos manoeuvres, à la supériorité de notre artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.--Dites aussi la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs gouvernemens mêmes.--Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.--Me voilà éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes les époques.

Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs, qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit:

[Note 35: Septembre 1812.]

«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou, il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons. L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui; presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme.